Un après-midi dans le désert
de Mustapha Tlili

critiqué par Débézed, le 23 janvier 2013
(Besançon - 71 ans)


La note:  étoiles
Désillusion, fatalité, résignation
Un après-midi, en 1992, comme chaque fin de mois, dans un bled aux confins du Sahara, Sam le facteur reçoit le sac de courrier qui apporte des morceaux de vie dans ce trou que le désert ronge lentement mais sûrement, des bouts de vie mais aussi des subsides venus de l’étranger pour faire vivre une population ruinée. Il trie et ouvre les lettres qu’il devra distribuer, et souvent lire, à tous les vieux appauvris vivant encore dans ce coin perdu, abandonné par les Européens (l’instituteur, le facteur, les gendarmes, les légionnaires) et déserté par les jeunes qui vont chercher fortune ailleurs.

Aujourd’hui, Sam le facteur reçoit une lettre de Petit-Frère, le rebelle qu’on croyait mort, un courrier qui pourrait mettre un point définitif à une histoire qui s’est déroulée en 1957 et qui fait remonter beaucoup de souvenirs à sa mémoire, des souvenirs qu’on lui a racontés, datant d’avant sa naissance, en 1947, après le départ des combattants du désert ; des souvenirs de son enfance avec Petit-Frère, en 1955, avant que celui-ci poursuive ses études dans la capitale puis à l’étranger ; des souvenirs de la vie dans ce village isolé où se nouent des amours, des passions, où se règlent des comptes, où s’écrit un autre avenir pour ses naufragés des confins du désert. Des souvenirs aussi de l’histoire d’Hafnawi, seul survivant d’une grande famille de bédouins décimée par la famine de 1947, qui s’est imposé par la force aux légionnaires et par la séduction à l’hôtelière et à toute la colonie européenne ; il est l’acteur principal des événements qui pourraient trouver leur dénouement définitif dans la missive reçue par Sam qui la cache dans son bureau sans l’ouvrir.

Un roman en forme de parabole de l’histoire de la Tunisie depuis la fin de la dernière guerre mondiale dans un huis clos installé aux confins du désert nord-africain par un auteur ayant lui-même connu l’exil. Un huis clos qui rassemble tout ce qui composait la Tunisie pendant cette période : les Européens arrogants et méprisants mais vecteurs d’instruction et de modernisation, garants de la paix ; le village de La Source et le douar ; les dictateurs et leurs sicaires, loin là-bas à la capitale ; les frères extrémistes comme Petit-Frère ; les exilés comme l’Américain, frère de Petit-frère, qui a fait le choix de l’instruction à l’étranger (comme l’auteur) ; ceux qui se fossilisent au pays comme Sam le facteur et les femmes veuves ou abandonnées ; le juif ; les affairistes chinois et le seul qui est peut-être à sa place, celui qui affirme la pérennité de l’Afrique désolée, souffrante mais toujours vivante, celle des peuples premiers en osmose avec la nature, le bédouin qui a survécu à la catastrophe, au mépris et aux intrigues des blancs et aux luttes pour le pouvoir. Une parabole de l’affrontement entre les colons et les autochtones, entre les indigènes favorables au pouvoir et les extrémistes révoltés et violents, de l’Afrique livrée aux envahisseurs et de l’Afrique permanente des peuples premiers. Enfin, une parabole de l’Afrique du nord qui s’effrite, rongée par le désert, comme ce village qui se vide par les extrémités, les vieux qui meurent et les jeunes qui partent.

Un morceau de l’histoire d’un pays au nord du Sahara, les lieux ne sont jamais nommés, en Tunisie probablement, terre natale de l’auteur, raconté par un narrateur, lui aussi exilé, qui laisse la parole à Sam le facteur pour évoquer les événements contemporains du récit et à Hafnawi le bédouin pour parler des faits plus anciens.

Une évocation de tous les malheurs qui accablent régulièrement ce pays ; une pointe de nostalgie pour la paix et le calme qui régnaient dans ces villages perdus quand les Européens y apportaient la culture, l’instruction et un certains confort ; une manière de déplorer les errements des dictateurs et l’obscurantisme des extrémistes qui ont conduit les indigènes à choisir trop souvent entre l’exil, comme l’Américain, et le terrorisme, comme Petit-Frère ; une façon de déplorer la dépendance financière du pays par rapport à l’étranger et finalement un regret très fort de constater que l’affrontement religieux est devenu inéluctable entre musulmans et chrétiens. « Depuis plus d’un demi-siècle, sous nos yeux effarés, un monde meurt inexorablement et un autre naît et n’en finit pas de naître… Et domine… les esprits et les consciences, une violence qui semble sans fin. Comme hier, elle oppose, hélas !, musulmans et chrétiens. Et hier comme aujourd’hui, ce sont des individus innocents qui font les frais de ces vicissitudes de la fortune. »

Finalement un regard pessimiste sur l’Afrique du Nord, malgré la présence intemporelle des peuples premiers, un regard empreint de désillusion, de résignation, de fatalité et d’acceptation de la catastrophe qui revient sans cesse envahissant même le texte.