Narcisse et Goldmund
de Hermann Hesse

critiqué par Ellane92, le 6 novembre 2012
(Boulogne-Billancourt - 41 ans)


La note:  étoiles
Un chef d'oeuvre
En Allemagne, au Moyen-Age, le jeune Goldmund est amené dans un monastère pour se vouer à Dieu. Cet enfant beau et blond, sociable, naïf, ne tarde pas à s'attirer l'attention et l'affection des moines, y compris et surtout du bientôt moine Narcisse. Tous deux sont très doués, font partie de "l'élite", mais si chez Narcisse, c'est l'intellect qui prime, la science, la théologie et l'enseignement, c'est à la vie elle-même que Goldmund se voue. Ce sont finalement leurs différences qui les lient. Narcisse, dans sa sage jeunesse, dévoile à Goldmund que son destin ne se jouera pas dans le cloitre. Goldmund s'enfuit du monastère. S'ensuivent pour lui des années de vagabondages et d'aventures galantes, errant sans but, s'enivrant du parfum de l'expérience jusqu'à la lie. Puis un jour, le déclic : il "rencontre" une statue en bois dans une église et pour la première fois, il a un but : il sera sculpteur, pour mettre son âme dans la matière et y fixer des morceaux d'éternité.

Il y a des livres qui vous parlent, celui-ci dialogue avec moi. Il y a des livres qui vous "remuent", celui-ci me bouleverse. Hermann Hesse évoque avec poésie, élégance, réalisme, la difficulté d’être humain, de vivre les aspirations contraires qui sont rattachées à notre essence.
L’auteur a choisi de dissocier dans ce roman les deux inclinaisons majeures de l’homme, d’un côté l’aspiration vers l’intellect et le religieux, l’ordre et le scientifique, la méditation et la prière, et de l’autre, la jouissance de la vie dans toute son animalité, en un hymne à la mort et à la vie, à l’amour et à la tristesse, à la beauté et à l’ignominie, en les personnifiant en deux personnalités antithétiques mais complémentaires. Goldmund transcendera sa nature sensuelle en l’investissant dans l’art, qu’il revêt alors d’un caractère sacré : « L’art était la fusion du monde paternel et maternel, de l’esprit et du sang, il pouvait partir du fait le plus concret et mener au plus abstrait ou bien prendre son point de départ dans le monde des idées pures et trouver sa fin dans la chair pantelante. Toutes les œuvres d’art vraiment hautes, toutes celles qui n’étaient pas simplement des tours de passe-passe réussis, mais restaient pénétrées de l’éternel secret, possédaient ce double visage inquiétant et souriant, ce caractère masculin et féminin tout ensemble, ce mélange d’instinct et de pure spiritualité ».
Mais « Narcisse et Goldmund » est aussi une fable sur la dualité de l’être humain, dans laquelle les deux personnages représentent les forces contraires d’une même psyché. Tiraillé entre ses appétits, ses aspirations, ses nécessités, les exigences du monde extérieur, l’être humain est amené à faire des choix, et ce faisant, de renoncer, de s’amputer d’une partie de ce qu’il est. Mais Hesse nous apporte une solution à ce dilemme sans fin : on ne peut, au mieux, que devenir que ce que l’on est, et c’est en transcendant l’expérience des sens qu’on accède à la spiritualité : « Mais vue d’en haut, du point de vue de Dieu – une vie exemplaire dans l’ordre et la discipline, dans le renoncement au monde et à la volupté sensuelle, exempte de toute souillure et de toute tache de sang, retranchée dans la philosophie et la méditation était-elle meilleure que la vie de Goldmund ? L’homme avait-il vraiment été créé pour mener une existence réglée dont la cloche et la prière scandaient les heures et les occupations ? L’homme avait-il été créé pour étudier Aristote et Saint Thomas d’Aquin, pour tuer ses sens et fuir le monde ? Dieu ne l’avait-il pas mis sur terre avec des sens et des instincts, avec un obscur besoin de sang, une tendance au péché, au plaisir, au désespoir ? ». En ce sens, il rejoint la conceptualisation du sacré de Carl Gustav Jung, dont Hesse fut l’ami et le patient (d’ailleurs « Narcisse et Goldmund » présente tout au long de l’ouvrage la plus magnifique évocation de l’Anima qu’il m’ait été donné de lire).
A mon sens, « Narcisse et Goldmund » est un chef d’œuvre, plus abouti que par exemple « Siddharta » (qui m’a paru plus convenu, moins surprenant, dans son traitement), ou le « Jeu des perles de verre » dont le Maitre me parait trop intellectuel, pas assez humain… Il y a dans ce livre une idée de réconciliation, et de paix, que je n’ai jamais trouvé par ailleurs chez cet auteur.
C’est pour moi une œuvre à la fois majeure et magistrale, que je place sans hésitation tout en haut du panthéon des livres qui m’ont le plus marquée.
Mon roman préféré 10 étoiles

Merveilleux

Vd75 - - 57 ans - 8 novembre 2017


Incontournable ! 7 étoiles

Je ne suis pas un spécialiste de la littérature allemande de la première partie du vingtième siècle mais Herman Hesse semble incontournable.

Narcisse : le pilier sédentaire... la racine, la foi, la recherche de la spiritualité.
Goldmund : l'insatisfait, le "touche à tout", hédoniste et ascète tout à la fois.
Et pourtant l'un et l'autre sont unis par un lien étroit.









Monocle - tournai - 57 ans - 19 décembre 2015


Animalité et spritualité 9 étoiles

Deux personnages au moyen age , l'un Narcisse voue sa vie à la pensée , à l'esprit ,à l'abstraction dans le calme absolu d'un monastère, l'autre Goldmund disciple du début sera encouragé par son maitre Narcisse à vouer la sienne aux expériences humaines , aux émotions traversées par une vie d'errance. .
Un très beau livre où la spiritualité et l'animalité tracent le destin de deux alter ego guidés par la quête ( vaine?) de sens.

Lalige - - 43 ans - 25 septembre 2013


Oeuvre initiatique ou autoportrait ? 10 étoiles

On sait l'influence des Années d'apprentissage et des années de voyage de Wilhelm Meister, chef-d'oeuvre de Goethe, sur plusieurs générations d'auteurs. Hermann Hesse avec ses grands romans et récits : Peter Camenzind, Le Loup des Steppes, Le Jeu des Perles de Verre et Narcisse et Goldmund s'inscrit bien dans cette lignée d'auteurs porteurs de cette idée de roman initiatique centré sur des individus qui font un long chemin avant de réaliser ce pour quoi ils sont faits.

Mais, en fait, Narcisse et Goldmund, c'est autre chose, et l'on peut se demander si Hesse ne s'est pas glissé dans la peau de ses personnages pour se raconter lui-même dans cette oeuvre, Narcisse et Goldmund étant comme les reflets de ce que Hesse était lui-même, personnalité riche, complexe et assumant, avec plus ou moins de bonheur, les aspects contradictoires et les tendances opposées de son être profond, partagé entre les appels de la chair, l'appétit de savoir et de comprendre, et une aspiration à une forme de vie spirituelle où il pourrait réaliser une synthèse de tout ce qu'il avait absorbé, digéré, expérimenté et vécu.

Regardons bien les correspondances entre les vies de Goldmund, de Narcisse et de Hesse lui-même, cela n'est pas, pour le romancier, prétexte à fabriquer quelque chose d'extérieur qui n'aurait rien à voir avec lui, c'est bien au contraire pour lui une occasion de trouver un moyen d'exprimer son moi en ses divers aspects, que l'auteur l'ait voulu ou que cela se soit fait malgré lui : le résultat est là, évident, beaucoup plus manifeste dans Narcisse et Goldmund que dans les autres écrits de Hesse.

Le père d'Hermann, Johannes, "missionnaire" protestant, aurait sans doute voulu que son fils se destinât à la même vie que lui, mais il n'a pas mesuré que le jeune homme avait en lui d'autres dons, des dons qu'il devait exprimer à l'aide de sa plume. On lui fit fréquenter les cours évangéliques donnés au monastère de Maulbronn, très beau lieu d'enseignement religieux d'où il devait finalement s'enfuir.
Abordons à présent l'histoire de Narcisse et de Goldmund. Et le rapport entre ce que l'auteur écrit et ce qu'il a vécu va tout de suite nous sauter aux yeux.

Nous sommes au Moyen Âge.
Narcisse encourage Goldmund, un jeune homme que son père voulait faire entrer au monastère à ne pas s'enfermer dans l'univers desséchant d'une vie consacrée à l'étude et à la prière entre les murs clos d'une communauté religieuse, car il comprend que la vocation de ce garçon est ailleurs.
Narcisse, qui veut se donner entièrement au savoir et à Dieu, représente en quelque sorte la part du père chez Hesse, et Goldmund celle du cerveau droit, siège des émotions et de la sensibilité, part plus féminine. Goldmund quitte donc le monastère de Mariabronn sur les instances de Narcisse, car il convient que ce dernier a raison et qu'il lui faut aller de par le monde à la recherche de ce qui donnera sens à son existence. Et le voici qui court de bras féminins en bras féminins, découvrant le plaisir, la sensualité puis enfin l'amour, un amour que l'on voudrait être là pour toujours mais que la mort peut vous ravir, car, comme l'amour de la mère, l'amour d'une femme est l'expérience d'un moment, plus ou moins long, et passe comme tout ce qui est, car si la mort fauche l'être aimé, il faut poursuivre sa route et la vie reprend vite ses droits. Et puis, voilà que notre jeune héros, après maintes péripéties au cours desquelles il est amené à tuer un homme pour sauver sa vie, découvre au long de ses pérégrinations le pourquoi de sa longue errance : la rencontre avec l'art, au travers d'une œuvre sculpturale qui le fascine et qui représente une Vierge Marie, mère du Rédempteur, taillée dans le bois. Goldmund va alors chercher à approcher le créateur, un certain maître Niklaus, pour se mettre à son école, car c'est la révélation : il sera lui-même un artiste sculpteur, dans ce genre, et d'élève de celui dont il vient d'admirer le travail, il deviendra lui-même, il se le promet, quelqu'un qui fera parler de lui dans ce domaine, non par goût de la célébrité mais pour accomplir ce pour quoi il est venu en ce monde, encore que les pulsions de vie en lui ne lui garantissent point de pouvoir s'astreindre sans cesse à l'effort créateur dans une forme d'ascèse. Lui ne sera artiste que par libre inspiration dans l'instant. Et le voilà qui donne forme dans le bois à une figure de Saint-Jean, le disciple préféré de Jésus, celui que sur la croix il confiera, en signe de consolation, à sa mère, comme pour lui donner un nouveau fils, selon l'esprit mais fait de chair et d'os, et dans ce chef-d'œuvre, Goldmund fixera l'image de son ami Narcisse.

Mais Goldmund n'en a pas fini pour autant avec les complications de la vie et pris dans le tourbillon de celle-ci, comme d'habitude, et décidément peu fait pour trouver un port d'attache et un havre de paix en ce monde comme son modèle Narcisse, qui les possède en apparence. Et voici Goldmund confronté au fléau de la peste qui se répandait partout en Europe, et qui frappa une jeune femme qui lui était devenue chère. Après quoi, poursuivi par la jalousie et la fureur vengeresse d'un noble dont il avait séduit la maîtresse, il lui faut chercher un refuge. Et l'occasion lui alors donnée de manier les râpes, les scies et les gouges pour doter d'une magnifique chaire le réfectoire du monastère de Mariabronn où il se cacha pour échapper à son poursuivant puis pour façonner dans le bois une statue de Madone à laquelle il prêta les traits d'une femme, Lydia, qui lui avait inspiré un amour désincarné.

Mais une fois encore la vie l'appelle, pour son bonheur ou son malheur, et le voici bientôt victime d'une vilaine chute de cheval, et son parcours terrestre va s'achever au point même d'où il était parti pour découvrir le monde, le monastère où il acceptera de venir finir ses jours auprès de Narcisse. Et c'est dans la paix et la sérénité que la mort vient le chercher, et lui permettre de trouver enfin le repos.

Si Goldmund finit son parcours à Mariabronn, Hesse lui ne retournera pas à Maulbronn, mais il fera tout comme, il vivra dans une magnifique région de la Suisse, dans le Tessin, où il se constituera une sorte de thébaïde pour finir sa vie comme un sage en se livrant à son travail d'écrivain avec l'espoir de le mener enfin avec la sérénité voulue, ce qui n'avait pas toujours été le cas, car l'homme était passé par des épreuves et sa vie sentimentale n'avait pas été de tout repos, et j'avoue d'ailleurs ne pas trop l'envier sous ce rapport et aimer surtout en lui l'écrivain, l'humaniste et l'esthète.

Ainsi, c'est bien à la réalisation d'un autoportrait que s'est livré Hermann Hesse dans Narcisse et Goldmund, et nulle œuvre de sa main ne peut toucher plus que celle-là, parce qu'elle témoigne des tensions jamais apaisées qui se firent jour chez cet homme et qu'il tenta de transcender dans de splendides écrits. Tout est là : appel de la vie et des sens, inspiration créatrice, plaisir de parcourir le vaste monde en voyageant pour de vrai ou par l'imagination, et puis l'envie très nette chez lui de se reposer dans la pure contemplation. Ne sommes-nous pas tous faits ainsi ?

Ce roman porte la trace d'une lutte permanente, et d'un conflit intérieur pour tenter d'arriver à l'équilibre. Hermann Hesse est-il parvenu à réconcilier en lui les multiples aspects de sa vie ? Il y a bien chez lui un désir de faire cette fusion, dans une combinaison assez subtile mais aussi très fragile, comme si les pas de l'homme et de l'artiste le portaient vers un horizon qui ne cessait de l'attirer et qui toujours cependant lui restait inaccessible, ce dont devaient témoigner sa vie et son œuvre, qui ont toujours de quoi nous fasciner parce qu'elles parlent à beaucoup de gens, qui se retrouvent un peu en elles.
François Sarindar

Francois Sarindar - - 59 ans - 25 décembre 2012