Le neveu de Wittgenstein : Une amitié de Thomas Bernhard

Le neveu de Wittgenstein : Une amitié de Thomas Bernhard
(Wittgensteins Neffe : eine Freundschaft)

Catégorie(s) : Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Dirlandaise, le 22 octobre 2012 (Québec, Inscrite le 28 août 2004, 64 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (2 051ème position).
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La maladie du dénigrement

Il existe à l’ouest de Vienne une colline nommée « la colline du Wilhelminenberg » et sur cette colline s’élève un établissement dont un pavillon est consacré aux maladies pulmonaires et un autre aux maladies mentales. Thomas Bernhard séjournait fréquemment au pavillon Hermann alors que son ami Paul Wittgenstein était un habitué du pavillon Ludwig destiné à soigner les malades mentaux. Paul Wittgenstein était issu d’une des plus riches familles de Vienne et le neveu du célèbre philosophe Ludwig Wittgenstein. Homme excessivement cultivé, mélomane et grand voyageur, Paul souffrait d’une sensibilité excessive qui le rendait extrêmement vulnérable et affectait gravement son comportement à un point tel que sa famille devait le faire interner régulièrement. Il avait tendance à dilapider la fortune familiale en donnant de grosses sommes d’argent à de parfaits inconnus qu’il désirait soulager de leur pauvreté. Thomas Bernhard fait sa rencontre chez une amie commune, passionnée de musique comme eux. Ce sera le début d’une amitié qui durera jusqu’à la mort de Paul, misérable, malade, devenu l’ombre de lui-même, vivotant dans un appartement sordide et d’une saleté repoussante.

Thomas Bernhard raconte dans ce livre ses années d’amitié avec Paul, leurs nombreuses affinités artistiques et intellectuelles et leur fréquents séjours dans des cafés viennois où leur principale occupation était le dénigrement de tout ce qu’ils voyaient et de tous les gens qui avaient le malheur de se trouver dans leur champ de vison. Les deux hommes s’entendaient donc comme les deux doigts de la main et cette amitié fut pour Thomas Bernhard une planche de salut qui le sauva du désespoir et de la dépression profonde où il se débattait, alternant entre crises de panique et apathie morbide. Cependant, il trahira son ami et l’abandonnera quelques temps avant la mort de celui-ci, ne pouvant supporter la présence à ses côtés de cet homme déchu, ce mort-vivant dont la vie ne voulait plus et qui traînait sa profonde misère dans le rues de Vienne, lui qui avait vécu une vie si brillante et choyée.

Bien entendu, l’auteur en profite pour fustiger son pays l’Autriche qu’il déteste profondément et il raconte aussi l’absurdité de la cérémonie de remise des prix littéraires qui lui furent décernés. Il narre aussi de quelle façon le Burgtheater a coulé sa pièce de théâtre « Chasseurs » en engageant des acteurs médiocres qui le détestaient et jouaient contre lui.

Un livre d’une sincérité foudroyante comme toujours avec cet écrivain tourmenté aux prises avec une maladie pulmonaire très grave et un psychisme pour le moins perturbé. Un autre chef-d’œuvre lu avec avidité, un univers unique, une amitié touchante et le portrait d’un original torturé par sa richesse, hanté par la misère du monde, détesté par sa famille et banni par elle, le plongeant dans la misère et le vouant à une déchéance sordide.

Il faut lire le passage décrivant l’activité des écureuils dans le parc… (page 21 de l’édition Gallimard).

« Jusqu’à quarante ans. Je me suis laissé chier sur la tête dans tous ces Hôtels de Ville, dans toutes ces salles des fêtes, car une remise de prix n’est rien d’autre qu’une cérémonie au cours de laquelle on vous chie sur la tête. Accepter un prix, cela ne veut rien dire d’autre que se laisser chier sur la tête parce qu’on est payé pour ça. Jai toujours ressenti ces remises de prix comme la pire humiliation qu’on puisse imaginer, et pas comme un honneur. Car un prix est toujours décerné par des gens incompétents qui veulent vous chier sur la tête, et qui vous chient copieusement sur la tête quand on accepte leur prix en mains propres. »

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Un moment privilégié avec Thomas Bernhard

10 étoiles

Critique de Pucksimberg (Toulon, Inscrit le 14 août 2011, 40 ans) - 28 décembre 2018

Ce récit possède une force incroyable et m'a captivé du début à la fin. Thomas Bernhard évoque son amitié avec Paul Wittgenstein, membre d'une riche famille autrichienne. Le philosophe Ludwig Wittgenstein appartient aussi à cette même lignée. Ce ne sont pas vraiment les jeunes années que l'écrivain évoque au début du récit mais la période où les deux amis ont vieilli et se retrouvent chacun dans un hôpital, l'un pour soigner son corps, l'autre son esprit. Thomas Bernhard mène une réflexion très juste sur le regard des vivants sur les malades et inversement. Cette vision est plutôt pessimiste mais tellement juste. L'homme qui contient en lui les germes de la mort effraie. On le fuit. Il est nauséabond et sans doute nous rappelle trop ce qui nous attend.

Mais Thomas Bernhard évoque aussi les années qu'il a partagées avec cet ami dans certains cafés de Vienne dans lesquels ils discouraient sur l'opéra. Ce sont deux êtres passionnés et enthousiastes au jugement acéré. L'auteur aime aussi à fréquenter ces cafés pour lire les journaux anglais et français, et surtout pas les papiers allemands et autrichiens de peu de qualité à ses yeux. Les cafés de Vienne n'ont pas tous la sympathie de l'auteur comme il nous l'explique ! Il évoque aussi certains prix littéraires qu'il a reçus. Ce sont surtout les cérémonies dans lesquelles il a reçu des éloges qu'il abhorre. Il faut dire qu'on ne l'épargne point. Les discours faits reposent sur des des points erronés. L'accueil qu'on lui réserve est très mitigé. Au théâtre, il ne semble pas toujours le bienvenu et même les comédiens démontrent une certaine réticence à jouer des textes de l'auteur. Thomas Bernhard est un auteur qui dérange et qui ne rentre pas dans le moule.

Il ose affirmer que cette Autriche contemporaine ne lui convient absolument pas. Il n'aime pas les valeurs que ce pays véhicule ni l'appauvrissement intellectuel des Viennois. Comme la nobelisée Elfriede Jelinek, il ose s'opposer à son pays et à en dire le plus grand mal au grand désarroi d'une certaine intelligentsia encore nostalgique de l'empire austro-hongrois et de son rayonnement culturel. Cet auteur est troublant par sa sincérité et cela fait un bien fou ! Il ose dire qu'il n'aime pas la campagne et préfère les villes. Une ville laide est même préférable à une belle campagne. Son cynisme et son humour sont les bienvenus. Thomas Bernhard ne tombe pas dans un discours austère, ennuyeux et déprimant. Certains passages font sourire. Il a le sens du détail et certains traits satiriques soulignent le fait que Thomas Bernhard est un fin observateur de la société dans laquelle il vit. Pas étonnant donc de le voir attablé au café Sacher avec son ami Paul Wittgenstein et de les voir critiquer les passants.

Le style de Thomas Bernhard est à part. Les phrases peuvent être très longues. Qui pensait que Proust avait l'apanage de la phrase longue devrait lire cet auteur autrichien. Ces phrases rappellent quasiment le rythme et la musicalité de l'oralité et d'une discussion. Il passe d'un sujet à l'autre avec habileté comme on le ferait en dialoguant avec un ami. Ce procédé rappelle "Le Neveu de Rameau" de Diderot qui semble avoir été l'impulsion de ce texte. Il y aurait de nombreux points communs à établir ainsi que de nombreuses différences. Le récit se compose d'un seul paragraphe. C'est ce point qui peut décontenancer au premier coup d'oeil le lecteur. Et pourtant la magie opère ! J'ai quitté ce texte avec un petit pincement. Thomas Bernhard livre de nombreuses choses sur lui-même avec honnêteté. Il ne cherche pas à embellir les faits ou à montrer son meilleur visage. Le lecteur a vraiment le sentiment d'avoir partagé une riche discussion avec un homme intelligent. Le lecteur se sent privilégié d'avoir pu côtoyer quelques instants une telle figure littéraire.

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