Les pays de Marie-Hélène Lafon

Les pays de Marie-Hélène Lafon

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Bidoulet, le 9 octobre 2012 (Inscrit le 18 octobre 2005, 53 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 6 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (1 987ème position).
Visites : 2 819 

Les années de passage à Paris d'une petite provinciale

Marie-Hélène Lafon, la championne de l'écurie Buchet-Chastel, renouvelle l'exercice qui lui valut l'immense reconnaissance critique et l'estime du public avec "L'Annonce", roman paru en 2009. Cette fois, dans "Les Pays", M-H Lafon parle d'une fille de paysans cantaliens, Claire, qui monte à Paris pour étudier. Elle n’oublie rien du monde premier et apprend la ville où elle fera sa vie. Les Pays raconte ces années de passage.
Penser à se munir d'un dico. Mais, même avec, M-H Lafon exhume (de son Cantal natal ?) des expressions imagées et de jolis substantifs, pas piqués des vers, qu'on ne trouvera pas dans le Petit Robert. Peu importe, sa langue est précieuse, souvent complexe mais faussement désuète. Ça se grignote comme une madeleine mais on a encore faim après. Un auteur à lire absolument.

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"Elle faisait pas de bruit en mangeant la soupe " !

10 étoiles

Critique de Frunny (PARIS, Inscrit le 28 décembre 2009, 55 ans) - 7 septembre 2020

Marie-Hélène Lafon (1962- ) est une professeure agrégée et écrivaine française.
Elle est originaire du Cantal, où elle a vécu jusqu'à ses 18 ans,
"Les Pays" paraît en 2012 aux Éditions Buchet/Chastel.

"Les rivières partent, s'en vont vers des ailleurs devinés et demeurent cependant en guipure têtue aux lisières du monde qu'elles bornent. Claire est partie, les filles partent, les filles quittent les fermes et les pays. Dans la rue, dans le métro, Claire devine parfois sous la peau des femmes de son âge, ou plus âgées, sous leurs habits de ville, sous leur carapaçon urbain, les traces vives des petites filles qu'elles furent, cartable arrimé au dos, flanquées du chien de ferme, attendant la voiture du ramassage scolaire au bout du chemin herbu,ou, plus souvent encore, enfants citadines mises au vert chez les grands-parents, à la faveur des vacances immenses, et affolées d'odeurs, de bêtes, d'orages, de nuits."

Il y aura d'abord LA montée en train à Paris depuis Neussargues. Claire et son frère Gilles accompagnent leurs parents au Salon de l'agriculture et visiter la Tour Eiffel.
Il aura fallu s'arranger avec les bêtes et la ferme pendant cette courte parenthèse.
Puis, Claire - 18 ans- y reviendra pour terminer ses études.
L'école de Saint-Saturnin, le pensionnat religieux de Saint-Flour feront place nette aux amphithéâtres de la Sorbonne. Des études de lettres classiques (latin, grec), une bourse d'étude qu'il faut mériter alors peu de distraction dans cette petite chambre du 13 ième arrondissement. Il FAUT réussir le concours. L'été au guichet de la banque pour renflouer les finances.
Et voilà, elle est enseignante et... parisienne ?
Là est le coeur du roman.
Claire est une fille de la terre, très tôt attirée par le Savoir et la Culture.
Une irrésistible envie qui vont l'éloigner de ses racines et creuser un fossé avec ses parents.
Mais on ne quitte jamais la peau qui vous a habillée.

J'ai retrouvé la "Marie-Hélène Lafon" des débats littéraires. Une langue... mon Dieu, qui peut paraître à certains trop recherchée mais c'est la nôtre et l'auteur la magnifie comme un artisan peaufine son travail jusqu'au moindre détail .
Ce n'est pas un roman que vous allez lire, mais une oeuvre d'art.
L'histoire est très banale mais sa mise en mots est... prodigieuse.
Ne passez pas à côté de ce petit bijou littéraire.

le changement de classe sociale

10 étoiles

Critique de Cyclo (Bordeaux, Inscrit le 18 avril 2008, 75 ans) - 18 juillet 2019

Claire, l'héroïne, ayant brillamment réussi ses études, devient professeur, et s'éloigne insensiblement de la classe sociale dont elle est issue (à comparer avec les beaux textes sur le même sujet d'Annie Ernaux, dans La place ou Une femme). Le père lui rend visite une fois l'an mais il est complètement déphasé : "La foule de la gare suscitait chaque année d'immuables commentaires sur les congés, les voyages, et l'argent ainsi dépensé pour les loisirs, usuelle litanie que Claire n'interromprait pas, prenant soin de n'exprimer ni assentiment ni désapprobation parce qu'elle les savait, d'expérience, inutiles". Ils vivent désormais dans deux mondes qui coexistent, qui se souffrent forcément parce qu'ils sont de la même famille, mais qui ne communiquent plus guère : "le père s'entêtait à déplorer que la fille vécût sans télévision ; il peinait à le concevoir, et la chose était à ses yeux, au même titre que le refus de faire des enfants, d'avoir une voiture ou de suivre la religion, un indice majeur, surtout pour une femme, de singularité, si ce n'est de marginalité, voire de rébellion fondamentale".

Des gens comme nous

9 étoiles

Critique de Marvic (Normandie, Inscrite le 23 novembre 2008, 62 ans) - 2 août 2015

Impossible quand on est provincial de ne pas y retrouver de souvenirs dans cette belle histoire familiale. Même si on n'est pas des "pays", si on n'est pas du Massif Central, si on ne sait pas situer Neussargues (petite commune du Cantal).

Marie-Hélène Lafon a choisi Claire pour nous faire partager l'évolution de la société rurale.
En nous racontant son enfance à la ferme, les travaux quotidiens avec pour seul répit, la "montée" à Paris pour passer quelques jours chez la sœur aînée mariée à un vrai parisien. L'auteure commence par la narration de ce voyage qui fait entrer le père dans une autre dimension, relié à sa ferme par le Saint-Nectaire qu'il apporte et qu'il apportera toujours.

À la campagne, l'internat est une obligation dès l'entrée au lycée. Les trajets hebdomadaires de deux heures en car, et puis cette découverte qui s'affirme, Claire aime étudier, elle aime la ferme, mais n'envisage pas d'y construire sa vie.
Puis Claire rentrera à la Sorbonne. Jeune fille puis jeune femme différente. Différente des parisiennes "de souche" mais aussi différente de provinciaux qui n'aspirent qu'à repartir dans leur région d'origine.
Madame Lafon a l'art du vocabulaire. Utilisant des expressions locales inconnues ( des parents de diverses farines, leur parlure, ) mais tellement éloquentes, utilisant aussi toute la richesse du vocabulaire français.
Elle décrit ses "années de passage" avec une justesse et un sens du détail impressionnants.
On ne peut qu'être touché devant le père qui découvre, arrivé à ses 70 ans, cette nouvelle façon de vivre, dans une grande ville, mais s'il y un peu de regrets de savoir que les fermes rurales sont amenées à disparaître, il y a aussi une sage acceptation, une fierté incrédule devant la vie de Claire et des connaissances de son unique petit-fils. Avec pudeur la différence qui s'agrandit dans "l'entre-soi de la famille".

"Ils étaient les derniers. Le cours des choses s'était emballé, le monde s'était élargi ; le père n'eût pas su dire pourquoi ni comment mais il mesurait la distance parcourue à l'étonnement de cet unique petit-fils devant des faits et des situations qui avaient toujours relevé pour lui de l'ordinaire le plus éprouvé. … Ce qui avait été ne serait plus."

Juste, pudique, touchant, superbe.

Auteure à suivre

7 étoiles

Critique de Donatien (vilvorde, Inscrit le 14 août 2004, 78 ans) - 24 janvier 2014

C'est vraiment un belle découverte pour moi. J'avais entendu Marie-Hélène Lafon sur France-Culture parler de son "pays", du fait que l'on y mangeait sa soupe en faisant du bruit, ce qui m'a rappelé mon grand-père , forgeron des Flandres.

Je croyais que ses livres faisaient partie de cette littérature régionale et folklorique des territoires de la France profonde.

C'est vrai qu'il y a de la mélancolie devant la disparition de ce monde. Par contre , l'écriture est belle et efficace. Il y a des effets de style, des observations et réflexions perspicaces qui rendent la lecture agréable et enrichissante.

Je m'en vais donc explorer cette oeuvre.

Belle critique de "Lesdouzecoupsdeminuit".

Earl Grey sans sucre

6 étoiles

Critique de Lesdouzecoupsdeminuit (, Inscrit le 27 août 2012, 56 ans) - 20 octobre 2012

Claire quitte son Auvergne natale et monte à Paris pour étudier à la Sorbonne. Élève brillante, une mention très bien au bac, elle vient étudier les Lettres Classiques. De cours à l'amphi, en balades dans les rues, en boulot d'été, nous la suivons dans trois étapes de son initiation citadine.

Son quotidien est fait d'émerveillements suscités par la vie dans une grande ville, de rencontres avec une galerie pittoresque d'étudiants, de voisins ou de passants, de retours réguliers mais de plus en plus espacés dans la ferme familiale. Trois étapes qui vont donner un sens a sa vie et marquer à tout jamais un éloignement de ses racines. Les études terminées, elle repart pour de longues vacances à la ferme familiale....

On fait alors un bond dans le temps. Et quinze ans plus tard, son père vient lui rendre visite. Elle est maintenant devenue professeure dans un établissement scolaire parisien. Elle a maintenant quarante ans, toujours célibataire. Elle a trouvé sa vie, dans ce petit appartement aux portes de Paris. Lui est maintenant à la retraite. Lui qui ne comprend pas cette vie. Lui perdu dans cet environnement. Lui qui se sent décalé dans cette frénésie.

Deux histoires, deux lieux, deux manières d'appréhender la vie. Et qui demeureront résolument distincts. Qui coexistent. Qui se tolèrent. Mais ne savent pas comment communiquer.

Dans son livre "Les pays", Marie-Hélène Lafon dépeint à la manière d'une anthropologue précise et détachée, l'histoire singulière de cette femme coincée entre deux mondes. Tout les oppose. Et en plus ils semblent s'ignorer.

Ce livre est comme une tasse de thé : sobre, délicat et simple au premier regard. Le récit avance lentement au gré des saisons, des rencontres et des étapes de la vie d'une étudiante.
Puis l'arôme se déploie et le parfum apparaît : subtil et doux. L'héroïne vit sa transformation avec douceur, élégance, sans volonté appuyée. Elle semble avancer dans la vie sur la pointe des pieds. On est loin d'une Bridget J. larmoyante, d'une Pretty Woman méritante ou d'un Rastignac exalté. La transformation a l'air de s'opérer lentement, sans à-coups. Aucun dialogue cependant. Un récit purement contemplatif. Les sentiments sont simplement suggérés.
Et c'est une fois en bouche que le goût se révèle : fort, sophistiqué, distinctif. Le style est très recherché mais sans fioritures inutiles. Recherche dans les mots: précis, sonores, esthétiques. Recherche dans le rythme : phrases gigognes, amples et ciselées dans lesquelles Marie-Hélène Lafon s'amuse avec la ponctuation, les tournures et les formulations. Elle a dû passer des heures à peser chaque mot, essayer des structures, choisir ses adjectifs. Tricotant et détricotant son ouvrage.

Une fois le livre reposé, une sensation demeure : l'apaisement. On sort de cette lecture différent comme Claire, l'héroïne. Comme si ce récit avait touché les profondeurs oubliées de nos propres racines et apaisé certaines douleurs.

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