Skinheads de John King

Skinheads de John King
(Skinheads)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone

Critiqué par Nothingman, le 20 septembre 2012 (Marche-en- Famenne, Inscrit le 21 août 2002, 39 ans)
La note : 6 étoiles
Moyenne des notes : 7 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (34 802ème position).
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Une certaine Angleterre

Après un triptyque consacré au football et aux hooligans du club londonien de Chelsea (« Football Factory », « La Meute » et « Aux couleurs de l’Angleterre », John King avait publié « Human Punk », un roman sur la culture punk britannique. Il poursuit son exploration sociale des cultures prolétaires britanniques avec un roman consacré au mouvement skinhead, à travers le portrait d’une famille sur trois générations.
Terry English, un nom qui ne s’invente pas, est skinhead, propriétaire d’une petite société de mini-cabs (taxis low-cost). Atteint par la maladie, il n’est pas sûr d’être encore vivant pour ses cinquante ans. L’une de ses seules bouées de sauvetage réside dans les disques de ska qu’il écoute à foison à l’Union Jack Club, un bar qu’il a décidé de rouvrir. Quant à Ray, son neveu qu’il emploie comme chauffeur de taxi, il lutte constamment contre sa réputation de dur à cuire. Ray en a gros sur la patate, surtout contre la société et ce qu’elle devient. Et enfin Laurel (Lol), quinze ans, skater punk adolescent à la recherche de lui-même…
Ce roman est une succession de tranches de vie dans lesquelles John King décrit le mode de vie de ce mouvement issu des classes populaires, dont la simple évocation fait aujourd’hui frémir. Et pourtant… Depuis le revival skin dès la fin des 70's et la récupération du mouvement par le National Front anglais, la culture skinhead a vu ses idéaux et valeurs foulés au pied par les néo fascistes/nazis. A tel point que la confusion est désormais bien ancrée. Certes ce n’étaient pas des anges ! Mais, à l'origine, le skinhead anglais admirait la musique jamaïcaine, reggae, ska, blue-beat. Au-delà de la musique et de codes vestimentaires souvent très précis, le skinhead était fier de sa famille, d'appartenir au prolétariat. Mais aussi et surtout fiers de leur pays, opposés à l’entrée dans l'Europe et à la perte identitaire qui en découlerait. C'est ce que John King essaye de démontrer au fil de ces pages. John King n'a pas été skinhead stricto sensu, mais les a beaucoup fréquentés, notamment dans les tribunes de Stamford Bridge, le stade de Chelsea. Il retranscrit bien le mode de vie de cette culture alternative. Il n’y a, chez lui, aucun jugement moral, aucune analyse. On se trouve plutôt dans le domaine de l’observation. J’ai souvent eu l’impression de regarder un film de Ken Loach. Je n’ai cependant pas retrouvé dans ce roman la même fougue que dans ses précédents ouvrages consacrés au football.

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Orwell, coupe ultra-courte et hooliganisme

9 étoiles

Critique de AmauryWatremez (Evreux, Inscrit le 3 novembre 2011, 50 ans) - 10 mars 2014

Ce livre relève de cet ensemble vague que l'on peut appeler « l'écriture Rock » ; l'on y trouve aussi bien Lester Bangs et ses chroniques toujours incisives sur une musique qu'il déclare morte dés son premier texte, que Nik Cohn, qui écrit sur les mêmes thèmes que John King dans « Anarchy in UK », ou Greil Marcus dans le grandiose « Lipstick Traces », des auteurs pour la plupart anglo-saxons à l'exception de Patrick Eudeline ou Alain Pacadis ou France. Ceux-ci s'interrogent sur la culture populaire : des films dits « de genre », désignation facile dans laquelle les arbitres des élégances culturelles collent tout ce qui ne défend pas leur « vision » idéologique et.ou politique à la musique « populaire ».

Car c'est dans ces marges que l'on voit ce qu'est vraiment une société et non dans ce qu'en disent ces « z-élites ».

La culture « populaire » est une suprême infamie, car elle peut détendre les masses, alors que, merde quoi, très chère, la culture, ça doit faire chier. Sinon ça sert pas à grand chose...

Dans « Skinheads », John King raconte donc de manière attachante le quotidien, le vécu, les petits et grands incidents de la vie de quelques « skins », hommes et femmes, qui vivent non loin de Londres dans des banlieues où l'on mange surtout de la « junk food », « fish and chips » traditionnels ou bouffe « paki » plus épicée :

Terry, la quarantaine, qui a perdu sa femme et rêve d'ouvrir un pub pour accueillir ses potes et jouer au billard avec eux, qui tient une entreprise de taxis dont tous les chauffeurs faisaient partie de sa bande, Ray, dit « Ray-coup-de-boule », quadragénaire lui aussi, séparé de sa femme, qui a encore beaucoup trop de violence en lui et s'amuse à terroriser les gosses, Angie, la secrétaire sexy de Terry, qui se caserait bien avec son patron, qui mène tous ces gros durs à la baguette s'occupant chaque mois de leur coupe « ultra-courte », et « Psycho-Paul », qui n'a pas envie de mûrir et d'autres...

Comme tous les mouvements de culture « pop » nés de l'autre côté de la Manche ou de l'Atlantique, le mouvement « skin » a été caricaturé en arrivant en nos vertes contrées, se réduisant comme pour le « Punk », les « mods » ou le « Rock » à une posture basse du front, un uniforme : « Bombers » et « DM » rouge cerise, blousons cintrés (les skins ne jurent que par Fred Perry (TM°)), une enveloppe quoi et quelqes slogans bien racistes qui tiennent lieu d'opinions en rajoutant « Oïe, oïe » pour choquer le bourgeois entre deux. Et puis on est « skin » ou « punk » de manière consanguine, si on « pogotte » c'est entre fils et filles de bonne famille, si on est « skin », on « ratonne » un peu (où on se vante de le faire), avant de faire carrière dans la banque ou l'immobilier.

En passant, John King parle de l'histoire des « skins » anglais, se plonge dans un milieu comme Orwell l'a fait en écrivant « Dans la dèche à Paris et à Londres », essaie d'expliquer pourquoi ils ont pu se conduire violemment. Il parle de leurs pères revenus de la Seconde Guerre Mondiale plus soumis que jamais à un système libéral qui pourtant fait d'eux des pions, des ilotes taillables et corvéables à merci, qui promettaient de tout changer après la victoire et qui n'ont rien fait du tout pour que quoi ce soit évolue. Comme d'habitude. Certains fils ont eu envie de rattraper l'incurie des pères et de se révolter à leur place pour obtenir le respect des dirigeants.

Il évoque aussi leur culture de groupe, les « skins » anglais n'écoutent pas du rock gothique allemand saturé mais du ska, et surtout du « reggae », et ce bien avant que Bob Marley ne soit connu en Occident car le mouvement « skin » naît à peur près à la fin du « Summer of Love », un peu en réaction à tant d'amour bêlant de la part des hippies. Les « skins » n'ont rien contre la tradition multiculturelle de leur pays, ils veulent simplement préserver l'identité de leur pays, à leur manière. Il en est même qui iront jusqu'à créer les « Red Skins » pour bien montrer qu'ils n'ont rien à voir avec les crétins décérébrés d'un groupuscule ou un autre, du continent.

A l'instar de Ray ou de Terry dans le livre, j'ai moi-même parfois envie de coller un coup de boule ou deux à des européistes convaincus du bien-fondé de l'hyper-libéralisme, et même si je ne suis pas « skin », l'auteur en fait pour moi, pour le lecteur, des frères humains...

L'Angleterre par les classes laborieuses : musique, fish & chips, foot et baston

6 étoiles

Critique de Numanuma (Tours, Inscrit le 21 mars 2005, 46 ans) - 28 septembre 2013

Il n’y a rien à ajouter au résumé de l’histoire fait par Nothingman, tout est dit et bien dit. Alors, contentons-nous d’apporter quelques précisions parce que le titre, il faut bien, l’avouer, peut effrayer le lecteur qui ne connait pas John King ou bien laisser imaginer qu’il s’agit d’un panégyrique consacré aux porteurs de la croix gammée tatouée sur le crâne.
John King, l’auteur donc, est né en 1960. Les Skinheads arrivent en Angleterre en 1969. A cette époque, le skinhead possède quelques signes vestimentaires qui le distinguent du reste de la population et cela à travers le choix de certaines marques et d’une volonté de s’affirmer comme un véritable patriote, fier de ses racines britanniques, de l’empire et de sa richesse aussi bien matérielle qu’humaine. Pour les Skinheads de l’époque, certes plutôt ancrés à droite, les immigrés ne sont pas l’ennemi de l’intérieur, ils sont les représentants de la grandeur de l’empire britannique. Ils ne sont pas des militants politiques ni syndicaux ; ce sont pour la plupart des travailleurs des couches populaires amoureux du ska, du reggae, du blue beat et du foot. Evidemment, avec leurs Doc Martens aux pieds et leurs Levi’s 501, ce sont aussi des amoureux de la bagarre, principalement au moment des matches de foot. Dans ce mouvement populaire se rassemblent Blancs et Noirs.
Ce n’est que 10 ans plus tard, alors que la crise économique frappe durement le Royaume-Uni qu’une seconde vague apparaît. Je l’appellerai Skin, pour bien la différencier des Skinheads originaux. Cette fois, ces jeunes sont attirés par les thèses d’extrême droite et malheureusement, depuis, les deux groupes sont systématiquement assimilés alors que le mouvement skinhead, dans sa globalité, ne possède pas de véritable unité. Il ne s’agit que d’un ensemble de codes, de racines, adoptés par tous mais selon des références très différentes : le spectre va de l’extrême droite à l’extrême gauche, du reggae au Oi.
Ce qui est surprenant avec John King c’est qu’il écrit quasiment à chaque fois le même roman. On y retrouve toujours les mêmes ingrédients : la musique, le foot, les Skinheads ou les Punks. Il connaît les sous-cultures anglaises sur le bout des doigts mais ses romans sont toujours assez faibles en ce qui concerne la trame narrative. Il ne se passe pas grand-chose. Les épisodes se suivent pour les divers protagonistes mais une vision d’ensemble peine à émerger.
Par contre, ce type s’y connaît pour instaurer une ambiance, faire renaître une époque, un style de vie. Dans ce cas, l’histoire importe moins que le destin de ses personnages. On s’y attache. Ils sont aussi réels que possibles parce qu’ils sont profondément humains dans leurs faiblesses face à une société qui ne les voient pas. King est le véritable romancier des classes populaires anglaises.
Ici, les trois personnages principaux forment 3 époques d’une même famille. Terry English est un Skinhead originel, son neveu, Ray, est déjà plus proche des idées d’extrême droite, il est beaucoup plus violent aussi mais lutte pour se débarrasser de son image de brute ; le fils de Terry, Laurel, est plutôt punk et au final, c’est le personnage le moins intéressant du roman car comme tous les ados, il est en quête de lui-même, ce qui est d’une banalité confondante. Je pense que l’auteur a volontairement laissé un peu de côté Laurel en tant que fils pour n’en faire qu’un ado sympa mais pas très différent des autres.
Un autre élément qui caractérise l’écriture de King est son goût pour le détail maniaque. A travers ses pages, tous les codes de la culture Skinhead défilent à grand coup de marques mais avec un côté systématique et outrancier beaucoup prégnant que chez Brett Easton Ellis, le grand romancier du name dropping et du brand dropping. Il s’agit de présenter un modèle à travers les vêtements, éléments indispensables du style de vie Skinhead : l’élégance singulière des classes laborieuses, pas d’argent mais le respect de soi et des autres. Les Skinheads sont fiers de leurs racines modestes, fiers du rôle de l’Angleterre pendant la guerre et ils le font savoir en mettant un point d’honneur à être présentables. Leurs opposés sont les hippies.
Les références musicales sont également nombreuses et il ne s’agit pas uniquement d’un travail de recherche pour le roman. L’auteur aime les musiques noires, le punk, le glam. Pas de pose littéraire mais un véritable amour pour la musique. Comme il l’a expliqué lui-même au magazine Rock n Folk : « Le punk a été mon éducation. C’est grâce à cette musique que je suis devenu écrivain ».
A lire, donc, en écoutant les récentes rééditions des albums du Clash.

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