Khâtem - une enfant d'Arabie
de Raǧāʼ ʿĀlim

critiqué par Débézed, le 15 septembre 2012
(Besançon - 72 ans)


La note:  étoiles
Sensualité et spiritualité
Un texte d’une langue spirituelle et poétique, sensuelle et charnelle, directement surgi du fond des « Mille et une nuits », qui laisse une place primordiale aux sons, aux odeurs, aux couleurs, aux caresses, à la nature originelle, au vent de la musique et à l’eau de la pierre précieuse. Certains le datent du début du XX° siècle mais, personnellement, je l’ai trouvé atemporel (« Le corps sculpté par Lamek n’est pas enfermé dans un espace de temps déterminé. Il est le moment, le jour d’hier, et celui de demain, il est le temps lui-même. »). L’histoire pourrait se dérouler n’importe quand sur l’immuable montagne de La Mecque, à l’ombre du tombeau du Prophète, un texte atemporel comme celui de Naguib Mahfouz dans « La chanson des gueux ». Le traducteur a fait un travail énorme pour restituer toute sa sensualité et sa magie mais j’ai tout de même vivement regretté de ne pas pouvoir le lire dans sa langue originelle pour en goûter tous les délices.

Le cheikh Nassib n’a que cinq filles, ses cinq enfants mâles, chacun jumeau de l’une de ces filles, sont tous morts dans les luttes assassines que se livrent continuellement les princes locaux. Alors, pour assurer la continuité familiale, Il adopte Sanad, le fils d’une esclave, en en faisant un enfant du lait de sa famille. Quelques mois après, sa femme accouche d’une sixième fille, Khâtem, qu’il élève comme un garçon pour en faire un autre héritier possible.

Jeune fille, déguisée en garçon, elle- découvre le monde avec ses deux amis, Sanad, le fils d’esclave adopté et Hilâl, un fils d’esclaves noirs qui vivent dans les sous-sols de la maison du cheikh. Elle apprend à écouter la chanson des corps et des choses pour percer les mystères de la vie. Avec Sanad, elle explore le royaume des bijoutiers, joailliers, et riches cheikhs comme son père enrichi par le commerce des esclaves. Avec Hilâl, l’ami d’enfance noir qui règne dans le quartier des malfrats et des mendiants avec la pire des violences, elle découvre l’autre versant de la montagne, l’autre face du monde, celle des quartiers interdits où elle rencontre le luth dans une maison de plaisir. «Il me dit ce qui importe, ce qui signifie, ce qui possède une force créatrice. Ce sont les fondements mêmes de la vie. Qu’il se taise et c’est mon corps entier qui se trouve frappé de surdité. Le luth est mon corps… » . Une passion dévorante pour cet instrument l’a saisie et l’entraîne loin de sa maison, parmi les miséreux, les voleurs, les mendiants, les malfrats, les prostituées auprès desquelles elle apprend la tolérance. Ici, « nous ne cherchons pas à savoir l’origine des clients. Lorsqu’un client arrive, il laisse son origine et ses attaches familiales à la porte… »

Elle a dompté la musique qui l’envoûtait, Sanad a percé le secret des pierres, « les pierres recèlent en elles notre avenir », ils pourraient être l’égal des dieux, et Hilâl le roi des djinns, dans un monde manichéen où l’enfant serait mâle et femelle - « Elle prenait la nuit figure féminine, et recouvrait le jour suivant ses attributs virils. » - pour jouir des deux possibilités de l’être humain. Dans ce monde, elle aurait un ami blanc et un ami noir représentant chacun l’une des faces de la montagne, le monde des princes et celui des mendiants.

L’auteur nous ouvre ainsi les portes de la spiritualité orientale originelle qui surpasse la religion sans jamais le dire, il nous plonge dans des lignes qui pourraient sourdre de la plume de Gibran, de Jabra, … ou de l’un des grands poètes médiévaux. Spiritualité sensuelle ou sensualité spirituelle, peu importe, les deux propositions sont conjuguées en s’affranchissant de la dimension temporelle et de la différence sexuelle pour réconcilier l’espace et le temps, l’air et la matière, l’impalpable et le solide, en conjuguant la musique du luth et l’éclat des pierres précieuses. En nous faisant respirer la musique du luth de Khâtem et boire l’eau des diamants de Sanad, l’auteur nous indique le chemin de la sagesse pour rejoindre l’essence cosmique de l’être.

A l’ombre de la Kaaba, Raja Alem nous emmène pour nous expliquer que, si Dieu est grand, sa sagesse est empreinte d’amour et de tolérance et qu’il appartient à chacun de nous de trouver la paix au fond de lui comme les grands mystiques orientaux l’écrivent depuis la découverte de l’écriture. « Au fond, nous sommes tous à la fois homme et femme, mais c’est une question de temps, il faut savoir comment notre instrument est accordé, à quelle occasion il résonnera selon le mode féminin, plus libre, et quand il résonnera selon le mode masculin, plus ordonné, plus maîtrisé, peut-être parviendra-t-il à faire entendre les deux modes ensemble, en harmonie… »