Danse avec Nathan Golshem de Lutz Bassmann

Danse avec Nathan Golshem de Lutz Bassmann

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Stavroguine, le 18 août 2012 (Paris, Inscrit le 4 avril 2008, 34 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 8 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (10 503ème position).
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Rien que l'amour

On l’avait déjà pressenti dans Les aigles puent, c’est maintenant confirmé : Lutz Bassman écrit des romans d’amour.

Nathan Golshem était un combattant, et même un des combattants les plus valeureux parmi les üntermensch, ces perdants de la lutte des classes et de toutes les guerres qui en sont réduits à vivre dans des ghettos, sans autre espoir que de se battre jusqu’à une mort vaine.

Nathan Golshem était l’un d’entre eux. Comme eux, il s’est battu ; comme eux, il a été capturé par l’ennemi ; comme eux, il a été abattu et abandonné sur le rivage au beau milieu d’une décharge d’ordures. Ses camarades n’ont pas retrouvé sa dépouille, alors ils ont pris quelques détritus, quelques os de chien, et les ont enterrés pour offrir une tombe à l’âme de Nathan Golshem.

Depuis la mort de Nathan Golshem, tous les ans, Djennifer Goranitzé se rend sur sa tombe quand arrive la première lune de l’automne. Là, après un voyage dangereux et éprouvant, elle construit une tente et elle danse. Elle danse jusqu’au sang, jusqu’à épuisement. Surtout, elle danse jusqu’à ce qu’à la faveur de la nuit, Nathan Golshem la rejoigne sous la tente pour qu’ensemble, l’un contre l’autre, ils rient et évoquent leurs camarades et continuent tout simplement de s’aimer pendant quelques lunes jusqu’à ce que Djennifer Goranitzé doive repartir en promettant de revenir l’année suivante, à moins qu’elle ne rejoigne Nathan Golshem d’une autre façon.

Le monde que Nathan Golshem et Djennifer Goranitzé évoquent entre deux danses est bien connu de ceux qui sont déjà familiers de l’univers post-exotique. Avec les non-humains, les sous-humains, les Yburs ayant survécu au génocide et les vaincus, on évolue dans un monde dans lequel le lien social s’est rompu à jamais pour ne laisser place qu’à une lutte permanente faite de peur et d’oppression entre deux actes terroristes ou l’assassinat d’un quelconque dignitaire de la classe dominante. C’est comme toujours un monde qui ressemble au nôtre : comment n’y pas penser quand sont évoqués le fichage des pauvres qui vivent dans des barres d’immeuble, ou les camps de reformatage imposés par les dominants aux apatrides pour que ceux-ci s’intègrent plus facilement et qui rappellent furieusement ces tests républicains mis en place par le feu Ministère de l’immigration et de l’identité nationale et auxquels était conditionné l’octroi de la nationalité française ou d’une carte de séjour. Les discours débilisants sont aussi récités aux ONG qui viennent en aide à ceux qui acceptent les valeurs de leurs donateurs. Ce thème de l’ « intégration » par « adoption » des valeurs de la classe dominante est récurrent dans ce livre, trop pour que la dénonciation politique ne transparaisse pas ouvertement.

Mais Danse avec Nathan Golshem ne frappe pas uniquement pour la ressemblance qu’entretient le monde post-exotique avec le nôtre et sa portée politique bien actuelle. Au-delà de la critique, il y a surtout le rassemblement de deux êtres qui, miraculeusement, fabriquent « encore et encore [leur] vie avec les déchirures de la vie des autres ». Toute la puissance du roman réside dans cette communion entre deux êtres à travers la vie, la mort et les rêves. Toutes les dimensions du post-exotisme sont mises au service de cet amour et toutes ses formes d’expression aussi : langage des morts, langage des vivants, rites chamaniques, danse, récits de tradition orale et ces longues énumérations qui évoquent tour à tour les insectes que deviennent les sous-humains brisés par la classe dominante et les crimes dont s’accusent les combattants dans leurs aveux quand ils sont pris.

La passion que met Djennifer Goranitzé à danser pour retrouver Nathan Golshem et la tendresse avec lequel elle le traite ; la douceur de celui-ci qui quitte le monde des morts et se réhabitue à celui des vivants pour vivre quelques lunes avec elle ; leur fidélité à tous deux. Mais aussi la manière avec laquelle, à travers leur amour, ils redonnent vie à tous leurs compagnons disparus. Tout ceci contribue à faire de Danse avec Nathan Golshem une des plus belles histoires d’amour qu’il m’ait été donné de lire et sans doute l’illustration la plus magnifique de la richesse de l’univers de la littérature post-exotique. En un mot, ce livre est un chef-d’œuvre.

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Les éditions

  • Danse avec Nathan Golshem [Texte imprimé], roman Lutz Bassmann
    de Bassmann, Lutz
    Verdier / Chaoïd
    ISBN : 9782864326656 ; EUR 16,20 ; 05/01/2012 ; 185 p. ; Broché
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Les oubliés de l'Histoire !

8 étoiles

Critique de Frunny (PARIS, Inscrit le 28 décembre 2009, 52 ans) - 2 septembre 2015

Antoine Volodine est le principal pseudonyme d'un romancier français, né en 1950.
A la fin des années 1990, d’autres signatures sont venues s’ajouter à celle d’Antoine Volodine dont Lutz Bassmann en 2008.
Il construit un édifice romanesque à plusieurs voix qu'il nomme «post-exotisme» et se réclame à la fois du réalisme magique et d'une littérature internationaliste, engagée, où se croisent l'onirisme et la politique.
"Danse avec Nathan Golshem" parait en 2012 sous la signature de Lutz Bassmann.

Une oeuvre singulière, déconcertante, organisée autour de 2 personnages récurrents: Nathan Golshem et Djennifer Goranitzé. Cette dernière se rend tous les ans sur la sépulture de son défunt mari (Nathan). Un corps absent, symbolisé par des débris et des ossements d'animaux. Et pour le "ramener à la vie" et converser avec lui une fois encore, elle danse inlassablement.
Le dialogue restauré (...) , ce sont les souvenirs de personnages ayant traversé leurs vies d'une manière ou d'une autre, qui sont révélés, avec leurs trajectoires morbides et leurs fins inéluctables.

Une oeuvre qui se présente comme un roman "post apocalyptique" ou le capitalisme sauvage aurait tout emporté sur son passage (Hommes, animaux, Nature, idées, .... )
Un tsunami total où seuls demeurent les morts, la poussières et les illusions de quelques illuminés, terrés dans les sous-sols parmi les immondices.
Seule la parole transmise persiste pour ne pas oublier et résister encore et toujours.

J'avoue avoir été déboussolé par ce roman qui bouscule les codes habituels, tant sur la forme que sur le fond.
Une oeuvre unique, poignante et qui donne à réfléchir.

Résister...par-delà la mort.

10 étoiles

Critique de Myrco (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 68 ans) - 31 août 2015

Première incursion pour moi dans l'univers "post-exotique": monde de ruines à l'issue d'une guerre ininterrompue depuis des décennies, où règnent discriminations ethniques et sociales extrêmes. D'un côté: une minorité dominante, qui concentre pouvoir et richesses -"les responsables du malheur"-; de l'autre, une masse pauvre et manipulée, à peine évoquée autrement que par son "somnambulisme". Un univers totalitaire, cynique et glaçant dans lequel on supprime la pauvreté de la manière la plus radicale... en supprimant les pauvres. En marge: ceux auxquels appartiennent les voix du livre: les derniers résistants survivants, membres d'une Organisation décimée, qui ont perdu tous les combats en même temps que tout espoir de pouvoir donner corps à leur projet politique égalitariste.
L'auteur aura beau nous dire qu'il s'agit ici de pure fiction, il ne pourra empêcher son lecteur d'y voir l'anticipation d'un avenir, sinon probable, du moins possible à échéance plus ou moins proche ou lointaine tant certains signes précurseurs de notre monde réel en apparaissent comme une préfiguration.

Paradoxalement, alors qu'il véhicule un désespoir sans fond, ce livre dégage une force incroyable qui m'a portée tout au long de ma lecture.
Le roman est conçu sur une alternance de chapitres, les uns intitulés "Danse" qui nous décrivent la démarche de Djennifer, le processus rituel, générateur de transe, par lequel elle parvient à redonner corps à son mari défunt, les autres narrant (par la voix de l'un ou de l'autre, semble-t-il) des épisodes de leurs luttes passées, rendant souvent hommage à d'anciens compagnons et supposés alimenter leurs échanges.
Si la relation fusionnelle du couple constitue bien l'axe central du roman, si ce dernier peut-être qualifié sans nul doute, de roman d'amour, il est aussi bien plus que cela: un roman de sédition qui exalte la capacité de résistance d'une poignée d'individus, dernier bastion de la dignité humaine sous l'apparence et le statut de sous-hommes auxquels on les a réduits. Et cette obstination de Djennifer -couronnée de succès- à faire revivre Nathan, tué par ses bourreaux, cette danse de conjuration de la mort et de perpétuation du vécu de l'amour n'est que la sublimation la plus magnifique du caractère inébranlable de cette flamme de résistance qui demeure au cœur de certains, envers et contre tout, et devant laquelle la mobilisation de toutes les forces oppressives du monde sera toujours impuissante.
En ce sens, ce texte est un hymne au courage, à l'insoumission, qui brandit une petite lumière exaltée et inextinguible au sein d'un monde désespéré.

Il est une autre dimension qui traverse le livre et lui ajoute en quelque sorte une charge positive et sur laquelle, à mon sens, on n'a pas assez insisté jusqu'ici (tant elle semble occultée par d'autres aspects): celle de l'humour, tantôt empruntant la voie de l'autodérision, tantôt insolent, humour de bravade et de défi, dernière arme de la subversion.
L'auteur aime à jouer avec les mots; ses combattants trompent leur angoisse en jouant au cadavre exquis ou aux énumérations. Son chapitre intitulé "Maladies", même s'il peut mettre à rude épreuve la patience du lecteur, est un florilège de créativité et la liste ultime des chefs d'accusation, ultime défi lancé aux oppresseurs est absolument inénarrable:
"Nous inventerons ensemble cette longue liste de chefs d'inculpation destinée à les mettre en rage et à nous faire rire. Nous l'inventerons et nous la dirons, (...)nous serons réunis très loin d'eux, dans quelque chose qui les insultera, jusqu'à ce qu'ils nous tuent."

Ceux qui perdent toutes les guerres

7 étoiles

Critique de Saule (Bruxelles, Inscrit le 13 avril 2001, 53 ans) - 27 août 2015

Dans une discussion avec son époux décédé, Djenifer Goranitzé somme la liste des guerres qu'ils ont perdues : "Nous avons perdu la guerre des souterrains, nous avons perdu la guerre de la boue, nous avons perdu la guerre du Kanal, nous avons perdu la guerre contre les riches, nous avons été défaits pendant la guerre des invalides,..." - et ça continue pendant deux pages - , avant de terminer la litanie en disant: "Toutefois certains, parmi nos survivants, examinent la situation sans se laisser envahir par le défaitisme, et entretiennent l'idée qu'un retournement de situation est probable, et même très proche". Ce qui provoque leur rire à tout les deux.

Dans ce monde post-apocalyptique, désespéré, il y a une irrésistible volonté de résister de la part des quelques combattants évoqués dans le livre, ce qui est d'autant plus admirable que c'est désespéré. C'est l'aspect du livre que j'ai bien aimé. Stavroguine nous enjoignait à croire dans le monde décrit par Bassmann, car en effet à quoi bon lire un livre si on ne s'immerge pas dedans ? Dans ce sens, j'ai plutôt vu l'auteur comme un visionnaire, qui décrit le monde qui nous attend (il y a quand même pas mal de similitudes avec nos sociétés) et nous encourage à prendre le parti des vaincus (les pauvres) et à résister. Mais le problème pour moi fût que j'ai eu du mal à adhérer à cet univers : je n'y ai pas trouvé l'humour (les longues listes de maladies par exemple) ni l'histoire d'amour qui visiblement a emballé d'autres lecteurs

N'empêche, une bonne occasion d'aborder la littérature contemporaine et de découvrir un auteur dont on parle beaucoup sur le site, c'est ce que j'aime dans le prix critiqueslibres.com.

Vous avez dit L'Amour ?

4 étoiles

Critique de Pieronnelle (Dans le nord et le sud..., Inscrite le 7 mai 2010, 70 ans) - 22 août 2015

Sans mettre en doute les qualités littéraires de ce livre, l’écriture que j’ai d’ailleurs aimée, la puissance évocatrice de ce qu’il dénonce, la construction qui se justifie complètement , je ressors de cette lecture avec une boule, pas dans la gorge comme Sissi, mais dans le ventre avec une sorte de nausée qui ne m’a pas quittée du début à la fin.
J’espérais beaucoup de l’histoire d’amour, ou plutôt de l’Amour qui me permettrait de surmonter le dégoût de ces montagnes d’ordures dans lesquels, comme les personnages, j’ai pataugé sans en sortir. Mais cet amour, même si j’y ai été sensible, même si la danse de Djennifer Goranitzé m’a souvent envoûtée, n’a pu s’infiltrer suffisamment pour me faire voir ne serait-ce qu’une petite lueur d’espoir.
Certes le livre porte en lui toutes les voix de la Résistance, de la lutte pour la (les) liberté(s), des douleurs de tous les massacrés traités encore moins que des ordures, qu’une fange immonde.
J’espérais que l’auteur ne s’enfoncerait pas dans une telle désespérance, que l’amour serait capable de se frayer un chemin pour créer même une toute petite lumière mais suffisamment forte pour croire encore à quelque chose d’humain.
Comment peut-on à ce point, j’ose l’écrire, se complaire peut-être, dans l’évocation d’un tel univers ? Je comprends cependant la démarche de l’auteur, ne la critiquerai pas, mais je reste convaincue qu’il n’est pas forcément nécessaire de représenter, de dénoncer toutes ces monstruosités que je qualifierai avant tout de politiques, par la création d’un univers de science-fiction assez vulgarisé où évoluent des morts-vivants...
C’est un choix assumé apparemment puisqu’il se retrouve dans d’autres romans de l’auteur, puisqu’il correspond à un procédé littéraire dit “post-exotique”. Et c’est bien la véritable question que je me suis posée : ce procédé quelque part ne nuit-il pas à tout ce qui veut être dénoncé ? Ne le dévalue-t-il pas ?
Je comprends qu’on puisse être sensible à l’écriture, à l’humanité que l’on sent chez l’auteur dans sa condamnation de l’inhumanité ; mais cet univers noir, cauchemardesque, remué et encore remué comme les fouilles dans les bennes à ordures, qui lève le coeur, tellement dans l’irréalité, éloigne, à mon avis, d’un but poursuivi ; mais il y a-t-il réellement un but ? c’est une vision désespérée de notre monde, même si le militantisme est toujours présent bien que perdant...
Mais je dois avouer que personnellement, alors que je suis extrêmement sensible à la dénonciation de toutes injustices, en particulier celles qui affectent physiquement, moralement, socialement, politiquement, les hommes, ce livre ne m’a aucunement touchée. Je l’ai même ressenti comme un refus de faire face à la réalité de ces horreurs qu’elles viennent des guerres ou des folies meurtrières, en plaçant l’histoire dans un monde qui n’existe pas (si l’idée est que c’est celui qui peut arriver, je refuse d’y souscrire non par un désir optimiste naïf mais simplement comme une volonté d’en construire un autre plus humain sinon il n’y a plus qu’à se pendre...).
Il y a cependant une chose que j’ai trouvé intéressante : cette juxtaposition des rêves et cauchemars dans un univers déjà irréel. J’ai aimé la danse de Djennifer et sa façon de frapper la terre pour faire revenir l’esprit ou l’âme de Nathan.
Mais il y a trop d’ordures qui collent à la peau aussi bien des personnages que du lecteur pour que j’ai pu y trouver de l’amour...

utopie de l'opposition ou de la défaite...

5 étoiles

Critique de Ellane92 (Boulogne-Billancourt, Inscrite le 26 avril 2012, 42 ans) - 9 avril 2015

Comme tous les ans, Djenifer Goranitzé traverse le continent ravagé et affronte mille dangers pour parvenir à une décharge qui est également le cimetière fortuit des opposants tombés au champ du déshonneur. Au milieu des détritus, faisant fuir les rats qui disputent le territoire aux mouettes, Djenifer frappe du pied le sol jusqu'à en faire résonner les entrailles et rappelle, du royaume des morts, Nathan Golshem. Quand il commence à apparaître, elle lui parle avec le langage des morts, et continue à danser, les pieds en sang, pour donner plus de substance à son amant. Alors, après les premiers cauchemars, ils évoquent ensemble leur cause, leur vie d'avant, les compagnons tombés au combat, et ils s'aiment.

Que voilà un drôle de livre, dans lequel le sublime côtoie le plus souvent le sordide ! Tombée sous le charme du premier chapitre, qui décrit le rituel de rappel de Nathan Golshem, avec un petit côté symbolique que "La femme squelette", conte inuit, n'aurait pas renié, je suis vite retombée sur les ruines sur lesquelles Lutz Bassman, alias Antoine Volodine, construit son roman.
J'ai apprécié le rythme du texte, le phrasé précis, non exempt de répétitions assumées, qui donne au récit un petit côté mélopée pas désagréable et plutôt poétique. J'ai été surprise, agréablement, par les petites listes désopilantes, avec leur petit côté absurde, inattendu, dont semble friand l'auteur.
En revanche, j'ai trouvé le récit trop contrasté ; peut-être que le "sublime", le beau, le bon, le courage ou l'héroïsme paraissent plus grandioses quand ils sont opposés au sordide, au sale, au moche, à l'absurdité, à la méchanceté et à la mort. Moi, cette opposition constante, ce rappel systématique du plus "pire", m'a gênée. Les régnants, race supérieure humaine (?), se prêtent à tous les exactions possibles et surtout inimaginables pour remettre dans le droit chemin des opposants, les autres, tous les autres qui ne correspondent pas à cette caste régnante. Et ces opposants, en retour, s'opposent. A tout, à rien, tout le temps et à jamais. Ils s'opposent, c'est leur raison de vivre, leur mode de fonctionnement. Ils s'opposent à tout, et perdent lamentablement tous leurs combats. Ils sont méprisés, ignorés, humiliés, parqués, torturés, tués, sans relâche. Qu'importe la façon, ce qui importe, c'est l'opposition, le refus, sous toutes ses formes et sur tous les objets. Du coup, les rappels que font Djennifer et Nathan des hauts-faits de leurs anciens compagnons d'infortune, construits sur le même modèle et amenant inéluctablement à la mort dudit compagnon, ont fini par me lasser.
Danse avec Nathan Golshem est ma première incursion, en demi-teinte, dans le post-exotisme de Volodine. D'un point de vue littéraire, c'est un livre à part, avec une écriture qui vaut le détour. En revanche, rationnellement, et en bonne humaniste, je n'adhère pas à l'instrumentalisation intellectuelle du monde tel qu'il apparaît dans ce livre.

Toujours les mêmes rails.

6 étoiles

Critique de Tistou (, Inscrit le 10 mai 2004, 62 ans) - 31 janvier 2015

C’est toujours sur les mêmes rails que Lutz Bassmann alias Antoine Volodine fait évoluer ce « Danse avec Nathan Golshem ». Certains, dont je suis, pourront le regretter. C’est une chose d’écrire un roman à propos d’une situation « post – civilisation », « post – apocalyptique », post – humanité » ? C’en est une autre que de répéter indéfiniment des schémas similaires.
Là pour le coup, « Avec les moines soldats », du même auteur, ou « Onze rêves de suie », de Manuela Draeger alias Volodine alias … Bassmann reviennent en force en mémoire. C’est gênant. Avec le talent que possède Antoine Volodine, pourquoi ne s’aventure-t-il pas un peu au-delà – ou en-deçà – de ce monde immanquablement post-apocalyptique (pour faire simple) ?
Me remémorant « Macau » (signé Antoine Volodine cette fois), je me prends à rêver à ce que pourrait donner un Volodine qui s’aventure plus loin, au – delà ?
Ce confinement en milieu pourrissant, peuplés d’êtres déchus, d’où l’espoir a été banni depuis longtemps, ce confinement consanguin a quelque chose de désespérant. Imagine–t–on un Jacques Higelin qui en serait resté indéfiniment à « Cet enfant que je t’avais fait », le rejouant ad nauseam, à l’endroit, à l’envers, par le milieu, dans une ligne d’inspiration désespérément figée, bloquée ? Ou un Zidane qui n’aurait voulu marquer que des buts de la tête au prétexte que son premier but marqué l’aurait été ainsi ? (je peux continuer longtemps ainsi …)
Je ne sais comment un lecteur n’ayant jamais lu Volodine, sous son nom ou un de ses pseudos, l’apprécie ? Je ne sais. Mais je sais qu’après avoir lu « Avec les moines soldats », « Onze rêves de suie », « Haïkus de prison », « Nos animaux préférés », … il y a un sentiment de lassitude qui s’installe. What else ? pourrait-on dire …
Rentrer dans le vif du sujet de « Danse avec Nathan Golshem » pourrait se faire en relisant les critiques des ouvrages sus – cités …
Disons qu’ici Lutz Bassmann profite des « retrouvailles » de Djennifer Goranitzé et de son compagnon disparu, Nathan Golshem, pour raconter, pour remémorer en quelque sorte, des épisodes de leur vie. Episodes qui consistent uniquement en la relation des disparitions de leurs compagnons considérés comme Untermenschen par des qui constitueraient une « race humaine », übermensch pour le coup ! Il est beaucoup question de décharges d’ordures, de côtes dévastées, d’élimination de cadavres nuitamment, …
Glauque est … faible. Ce qui me gêne, c’est cette répétition d’atmosphère d’ouvrages en ouvrages.
Zidane il a marqué beaucoup d’autres buts, avec ses deux pieds. Et Higelin a inventorié beaucoup d’autres atmosphères et créations que le côté autiste de « Cet enfant que je t’avais fait ».
Antoine Volodine – Lutz Bassmann - … tu le peux, toi aussi. Tu aurais tant de choses à nous faire connaître …

Quand on a que l'amour, pour parler aux canons...

10 étoiles

Critique de Sissi (Besançon, Inscrite le 29 novembre 2010, 47 ans) - 11 janvier 2015

Impossible pour moi de ne pas fredonner inlassablement la chanson de Brel, tant elle fait écho au livre incroyable, phénoménal, magnifique qu’est « Danse avec Nathan Golshem » et que j’ai refermé il y a peu.

Djennifer Goranitzé et Nathan Golshem défient le temps, la mort, les turpitudes d’un monde en perdition, les rats et la désespérance dans une symbiose amoureuse qui dépasse tout ce dont on peut rêver.
Retranchés dans une hutte face à la mer, ils vont pour quelques temps se retrouver grâce à la danse très ritualisée de Djennifer qui parvient à le faire renaître de la mort ; alors, se tenant la main, dans une solitude que seuls quelques animaux et une camionnette militaire déversant au loin un cadavre sur un monticule de détritus viendront troubler, ils vont rester ensemble, sereins et soudés comme deux personnes faites indubitablement et inexorablement l’une pour l’autre peuvent l’être.

Le monde s’est écroulé autour d’eux mais ils arrivent à en rire, à profiter malgré tout pleinement l’un de l’autre.
Ce monde, c’est un monde rempli de déchets, de misère, de saleté, de violence, d’aliénation, un monde où l’humanité a déserté, où les combats sont perdus d’avance, un monde où Nathan Golshem a été exécuté et jeté dans une décharge.
Dans le « langage des récits », qui est différent de la « langue des morts », mêlant rêve et réalité, les deux époux évoquent ce monde apocalyptique, relatant des faits, retraçant le parcours de personnes qu’ils ont connues, et ce monde étrange avec ses noms, sa nourriture, son mode de fonctionnement étranges devient familier et presque envisageable tant Lutz Bassmann parvient à le recréer et nous emmener dans son sillage, tant les dangers qui guettent notre monde pourraient nous plonger dans le leur.

Le monde s’est écroulé autour d’eux et ils arrivent à en rire, sans doute parce que la dérision reste le dernier rempart contre l’atrocité.
Avec l’amour.
Et puis Djennifer s’en va. Elle reviendra à la prochaine lune d’automne, ou dans quelques siècles.
Alors « Plus rien ne bouge.
Nulle histoire ne subsiste. »

Sublissime texte. Qui nous transporte complètement. Nous propulse très loin. Il nous met au bord du monde. Au bord des larmes, aussi.

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  Instrumentalisation intellectuelle du monde? 226 Sissi 30 août 2015 @ 20:24

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