Nous avons les mains rouges de Jean Meckert

Nous avons les mains rouges de Jean Meckert

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Cyclo, le 25 juin 2012 (Bordeaux, Inscrit le 18 avril 2008, 73 ans)
La note : 10 étoiles
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"Non récupérable"

Dans "Nous avons les mains rouges", nous sommes au lendemain de la guerre. Laurent Lavalette sort de prison : "un tombeau puant. Tuberculeux et dysentériques qu'on faisait travailler douze heures par jour, dont on bouffait le pécule à coups d'amende. La demande de visite médicale considérée comme acte d'indiscipline. Jamais de douches. Jamais de lavage". Dans une rixe, il avait tué un homme. Il a purgé sa peine. Il est recueilli dans une étrange scierie des Alpes où un groupe de résistants refuse l'amnistie des collabos et de participer à cette mascarade de "Liberté, qui ne sert que les forts, les fripouilles et les habiles !" et souhaite poursuivre l'épuration. Le patron est un vieil homme volontiers sentencieux et moraliste, un pur. Il est veuf et vit avec Hélène et Christine, ses deux jeunes filles, de vingt et dix-huit ans, dont la cadette est sourde-muette. Il a déjà recueilli Armand, dit « le Grand », un costaud qui a fait de la prison lui aussi, mais pour faits de résistance. Armand a même été torturé et jouit d'un grand prestige auprès du groupe d'anciens résistants qui gravitent autour d'eux : parmi ces derniers, le pasteur Bertod, qui assure le culte protestant du dimanche dans la grande salle du chalet attenant à la scierie. Mais aussi Lucas, rangé sous la bannière du PC et devenu conseiller général, ce qui est une trahison pour beaucoup de membres du groupe. "Quiconque arrive au pouvoir ne songe plus qu'à consolider sa position ; c'est un fait reconnu. Sous prétexte de réalisme, il fait appel aux habiles et compose avec les puissants, suivant le précepte de la fin qui justifie les moyens... c'est ainsi qu'à vivre au milieu des loups, le plus sincère militant devient ministre, ou conseiller...", voilà ce que pensent les plus durs du groupe qui veulent continuer à nettoyer la région des anciens collabos, miliciens et trafiquants du marché noir, trop souvent faiblement condamnés voire amnistiés par les nouvelles autorités, qu'ils jugent complices d'une certaine façon.
Le groupe est très soudé, très militant, et a refusé de déposer les armes : une réserve de mitraillettes, de grenades et de plastic se trouve dans les caves du chalet. Et c'est pour s'en servir. Car il s'agit de continuer l'action directe dont ils ont pris l'habitude pendant la guerre contre l'occupant, de maintenir la face haute, de sauvegarder les idéaux du combat contre l'ennemi nazi : "l'abolition du profit, des frontières et des prépondérances". Même le pasteur pense que cette haine, qui perdure contre les profiteurs de guerre, est sacrée : "car si l'on admet que Dieu se mêle de la guerre, il faut admettre qu'il se mêle au nettoyage. Sinon, tout n'est qu'une immense duperie !" Christine, la jeune sourde, tome amoureuse de Laurent. Hélène, plus rude et austère, est plus engagée dans le combat, auquel elle veut participer : dynamitage de maisons et de magasins d'anciens trafiquants, "exécutions" de traîtres jugés et relâchés par la justice.
Tout bien sûr va se terminer très mal dans ce roman noir, d'un réalisme étonnant, et qui se lit d'une traite. J'ai été séduit par la description très précise de l'époque (le roman est paru en 1947), et aussi par ces enfants perdus de la Résistance : "Regardez-vous bien les uns les autres, et vous verrez les traits caractéristiques d'une race qui s'éteindrait si nous n'y prenions pas garde ; la race de l'insurgé, râleur et noble, qui fait des bombes, lit des brochures, s'occupe de petites inventions et se fait tuer sur les barricades. La race à tête chaude, crachant sur la loi, mais ne la tournant pas à son profit. La race à la nuque raidie, souffletant parfois Dieu, mais ne chapardant pas, n'acceptant ni pourboire ni compromis". Trop "purs" pour un monde de compromis et de profiteurs, ils vont entraîner Laurent (d'ailleurs assez mal jugé par beaucoup d'entre eux, comme n'étant pas un des "leurs") dans une équipée sauvage dont il ne se relèvera pas. "Non récupérable", était le dernier mot de la pièce de Sartre, "Les Mains sales".
Jean Meckert a écrit là un roman intense. Par la suite, il devint un des auteurs-phares de la Série noire sous le pseudonyme de Jean Amila, sans rien perdre de son talent, et sans jamais renier ses idéaux libertaires.

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