Méditations
de Max Jacob

critiqué par Eric Eliès, le 10 juin 2012
( - 46 ans)


La note:  étoiles
Méditations, sincères et angoissées, de Max Jacob, poète chrétien mystique
A la fin des années 30 et pendant la seconde guerre mondiale, alors qu’il vivait de manière quasi monastique à Saint-Benoît-sur-Loire, Max Jacob s’est astreint à écrire, tous les matins, avant et après l’office, une méditation de deux pages sur les grands thèmes de la religion chrétienne : le salut, les pêchés, les vertus, le Paradis, l’Enfer, l’amour de Dieu…Elles seront partiellement publiées, à titre posthume, après la mort de Max Jacob dans le camp de Drancy.

L’expression de la foi de Max Jacob est d’une sincérité naïve, parfois presque puérile dans ses interprétations littérales des Ecritures (Nouveau Testament) et ses interrogations sur Dieu, le Paradis et l’Enfer (ex : comment peut-on y loger autant d’âmes ? est-ce un pays ou chacun y trouve-t-il ce qu’il amène ?). Elle est surtout extrêmement angoissée : Max Jacob s’est converti au christianisme en 1909, à la suite d’une révélation (Dieu lui a envoyé des rêves et un ange, qui s’est montré à lui) mais il se désespère de ne pas être assez bon chrétien pour mériter le Paradis. Certes, il sait que Dieu est bon ; Max Jacob ne cesse de louer l’amour infini du Seigneur pour sa créature misérable et s’efforce de le faire ressentir au lecteur avec des images souvent surprenantes. Ainsi, Max Jacob demande au lecteur d’imaginer un homme qui, par amour des fourmis, s’incarnerait en fourmi puis vivrait parmi les fourmis pendant 33 ans avant de finir crucifié sur 2 brins d’herbe croisés pour racheter par son sang versé les pêchés des fourmis… Mais même si max Jacob sait que Dieu ne demande qu’à pardonner, il redoute que ses faiblesses (sur l’erre de sa vie passée d’ancien païen) et la velléité de ses repentirs, qui ne se traduisent pas assez en bonnes actions, ne fassent pencher la balance du mauvais côté lorsque viendra le Jugement dernier. Or Max Jacob sent qu’il peut mourir à tout moment (surtout en cette période sombre) et le jour du Jugement est peut-être imminent (car Hitler ressemble furieusement à l’Antéchrist, même si les malheurs qu’il inflige sont ceux des calamités humaines) : il faut donc vivre comme si on était, en permanence, le regard de Dieu, qui sait et voit tout. Cette angoisse culmine en quelques méditations où elle se cristallise en désespoir : Max Jacob a éprouvé les tourments de l’Enfer (un ébouillantement quand il était enfant, la misère crasseuse et la violence des quartiers pauvres de Paris, où les femmes et les vieillards sont battus par des ivrognes et où aucun médecin ne vient soulager la douleur physique) et en a eu des visions (un homme se débattant dans une fosse à vidanges, un homme perdu en mer réfugié sur un rocher battu par les flots, etc.) : il imagine qu’il les revivra pour l’éternité, privé de l’espoir que Dieu puisse y mettre fin… Néanmoins, Max Jacob a eu aussi des visions du Paradis (en voyant des personnes aimées disparues dans les paysages bretons qui leur étaient chers) : il essaye d’être bon chrétien (ie un homme modeste et travailleur, fuyant les honneurs et la richesse, ne médisant pas d’autrui et faisant le bien autour de lui pour plaire à Dieu) pour avoir droit d’entrer dans l’une des maisons célestes. Car, un peu comme Dante, Max Jacob imagine plusieurs degrés dans la félicité céleste : aux élus et aux plus méritants la joie d’être élevés à la béatitude et de côtoyer Dieu ; aux autres la joie d’accéder de vivre pour l’éternité dans un monde semblable au monde terrestre débarrassé de la Mort, du Mal et Pourrissement (d’où la question de Max Jacob : y a-t-il des arbres au Paradis ? si oui, alors, il ne peut y avoir d’arbre mort).

Ce sont dans les méditations sur la condition humaine que j’ai trouvé une grande profondeur à la réflexion de Max Jacob. Pour lui, la solitude de l’homme parmi les hommes est infinie et seul Dieu et le Saint-Esprit permettent à l’homme de ne pas être en errance dans l’Univers. Tout homme est un inconnu de son vivant : même les proches intimes (parents, enfants, époux, etc.) ne se connaissent pas vraiment. Max Jacob évoque sa mère en disant qu’elle n’a jamais su qui il était vraiment… Tout ce qui est purement humain n’est que vanité : ainsi se fourvoient les païens, qui n’agissent que pour qu’on parle d’eux et sont avides d’accumuler des richesses pour jouir d’un rang social ou d’une retraite paisible où ils recevront leurs amis dans leur grande et belle maison, etc. Jacob dénonce fréquemment le jeu social, qui pousse chacun à exploiter autrui, et l’esprit de salon, où la médisance est reine… Même les œuvres d’art ne sont rien : elles sont vouées à être détruites le jour du Jugement et, pour Max Jacob, les bonnes actions, la confession et la sainte communion valent infiniment plus que ses médiocres recueils (il est d’ailleurs à noter que Max Jacob confesse qu’il a parfois « volé » à d’autres des images - mais je n'ai pas bien compris s'il parlait d'images recopiées pour ses tableaux ou ses poésies). Jacob plaint d’ailleurs les artistes égarés qu’il a longtemps côtoyés (citant quelques-uns par leurs initiales, dont un certain PP qui aimait saouler ses amis et les femmes qu’il fréquentait : Pablo Picasso ?)

Nota : la préface et l'appareil critique (notes en bas de page) sont abondants et précis, révélant des détails qui auraient parfois pu échapper même à un lecteur attentif. La préface, très longue (presque 50 pages), permet de bien comprendre l'importance des méditations dans l'oeuvre de Max Jacob, en insistant sur la continuité entre l'unité qui existe entre l'oeuvre poétique et l'oeuvre mystique. Elle détaille les études consacrées au mysticisme de Max Jacob, son influence sur les poètes de sa génération et étudie longuement le contenu des méditations en montrant les références sur lesquelles s'appuye Max Jacob (nombreuses citations des Evangiles, parallèles avec L'imitation de NS Jésus-Christ, etc.).