Au dieu inconnu
de John Steinbeck

critiqué par R. Knight, le 20 mai 2012
( - 29 ans)


La note:  étoiles
"J'aurais dû le savoir, je suis la pluie."
Je dois avouer que je suis choquée de constater qu'il n'existe pas encore de critique principale pour un chef-d'oeuvre tel que Au Dieu Inconnu du grand John Steinbeck. On me dira qu'il ne sagit pas là de son ouvrage le plus connu et le plus lu, mais, à mes yeux, il en surpasse pourtant bien d'autres !
Je me lance donc dans cette lourde tâche qui a ici pour but de susciter l'envie d'entamer cette lecture qui s'est révélée formidable pour moi. J'espère être à la hauteur d'une telle magnificence.

Tout commence par le départ de Joseph Wayne pour une ferme à Salinas en Californie. Son père, malade, l'avait pressé de rester à ses côtés dans le Vermont sentant sa propre mort le guetter. Seulement, Joseph aime la nature et veut à tout prix s'établir dans de grands paysages de verdure. Il précipite donc son départ et s'envole pour les fabuleuses terres de Californie. Ses frères Thomas, Burbon et Benjamin ne tardent pas à le rejoindre suite au décès de leur père. Cet évènement marque considérablement Joseph qui, à partir de ce moment-là, est persuadé que son défunt paternel s'est réincarné en arbre. Dès lors, il entretient une toute nouvelle relation avec la nature majestueuse qui l'entoure.

Ce roman est particulièrement bouleversant du fait que le style de Steinbeck est très novateur. En effet, généralement Steinbeck ne se lance pas dans des lignes et des lignes de descriptions, ne procède pas à l'analyse profonde du subconscient de ses protagonistes et reste même très terre à terre et sec. C'est à une toute autre écriture que s'en remet l'auteur avec Au Dieu Inconnu ! Partagée entre certains passages empreints d'un lyrisme profond et des descriptions toutes plus bucoliques les unes que les autres, la plume du californien enchaîne les mots et nous entraîne dans une cascade de poésie.
Car Au Dieu Inconnu est plus qu'un roman, c'est une ode à la nature. Une chanson que se partagent les cyprès et que déclament les hautes herbes.
Joseph Wayne se sanctifie. Steinbeck nous place dans la peau d'un témoin d'une miraculeuse sublimation. Et quelle pureté ! Quelle splendeur que le héros tragique qui se fait divin.

Le roman prend alors une ampleur monstre et possède un sens profond touchant au point d'en être troublant. On admire Jospeh Wayne même si on ne parvient peut-être pas tout à fait à le comprendre. Cette solitude et ce dévouement qui l'habitent nous empoignent bientôt et ne nous lâchent plus jusqu'à ce qu'on ferme le livre... bouleversé.

Je citerai ici un passage que je trouve merveilleux et qui constitue une parfaite preuve de l'habilité avec laquelle John Steinbeck fait vivre son oeuvre. Seulement, cette citation est en quelque sorte un 'SPOILER' et pourrait fortement gâcher un quelconque suspense que certains lecteurs veulent se garder lors de la lecture du roman. Lecteurs intéressés, je conseille de ne pas lire ! Je préfère prévenir :


"-Naturellement, dit-il, je vais grimper sur le rocher.
Il se hissa avec précaution, le long de la paroi escarpée et finalement s'étendit sur la mousse épaisse et douce au sommet du rocher.
Après s'être reposé quelques minutes, il reprit son couteau et soigneusement, doucement, s'ouvrit les vaisseaux du poignet. La douleur fut aiguë au début, mais au bout d'un instant son acuité s'estompa.
Il regarda le sang clair qui tombait en cascade sur la mousse et il entendit le branle-bas mené par le vent autour du boqueteau. Le ciel devenait gris. Le temps passait et Joseph devenait gris à son tour. Il était allongé sur le côté, le poignet ouvert, et regardait en bas la longue arrête de montagne noire que formait le contour de son corps.
Puis son corps devint immense et lumineux. Il s'éleva dans le ciel et il en sortit la pluie et ses stries.
-J'aurais dû le savoir, murmura-t-il, je suis la pluie.
Pourtant il regardait avec stupeur les montagnes de son corps dont les pentes surplombaient un abîme. Il sentit la pluie arriver, l'entendit fouetter l'air et marteler le sol.
Il vit ses collines qui noircissaient au contact de l'humidité.
Puis une peine perçante, comme un coup de lance, traversa le coeur du monde.
-Je suis la terre, dit-il, et je suis la pluie. L'herbe va sortir de moi dans un moment.
L'orage s'épaissit et couvrit l'univers de ténèbres et des trombes d'eau s'abattirent."