A propos d'un thug de Tabish Khair

A propos d'un thug de Tabish Khair

Catégorie(s) : Littérature => Asiatique

Critiqué par Gregory mion, le 4 mai 2012 (Inscrit le 15 janvier 2011, 34 ans)
La note : 10 étoiles
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À propos des crânes, à propos des hommes.

Amir Ali est le personnage central de ce roman ontologiquement hybride : l’auteur, Tabish Khair, invoque une série de documents réels sur lesquels il appuie son récit, puis lorsque les documents viennent à atteindre leurs limites, l’écrivain se livre à une conjecture qui tente de résoudre l’intrigue en effectuant le moins possible d’infidélités historiques. Ça se passe dans le Londres populeux du XIXème siècle, au cœur des quartiers cosmopolites où tressautent les nationalités et les saletés galopantes, où se parlent des langages en micmac et des dialectes en méli-mélo. Mais dans ce Londres, il existe l’inévitable couche qui brille par son organisation rectiligne et ses habitudes policées, le Londres de la science, la capitale des gens biens, cette partie de l’urbanité qui contraste avec les membranes expérimentales de la topographie banlieusarde. En d’autres termes, il y a le Londres qui fait sa toilette et celui qui récupère les déjections tout en se désolidarisant des siennes. Amir Ali, au milieu de cette instabilité propre à la grande ville, personnifie l’entre-deux. C’est un homme qui vient de l’Hindoustan et dont l’histoire n’a pas réellement toute sa netteté chronologique, mais il se décide quand même à la raconter au capitaine Meadows malgré les enjolivures et les extravagances qu’il affecte d’employer. Meadows est un monsieur respectable qui, comme n’importe quel Britannique reconnu au XIXème siècle, a fait sa part de voyage vers les Indes et les contrées environnantes. Il en a retiré la compagnie inattendue d’Amir, lequel a vu une occasion de partir pour l’Angleterre lorsqu’il a compris que l’archéologie de son savoir autochtone pourrait intéresser la curiosité de Meadows.
Ce qui préoccupe le capitaine au premier chef, c’est ce qu’on a tendance à dire lorsqu’on aborde le sujet des Thugs ou du thugisme. On s’accorde à penser que les Thugs constituaient une secte indienne singulière et dont l’activité s’est étalée entre le XIIIème et le XIXème siècle. À en croire les meilleurs discours objectifs qui nous proviennent des historiens, les Thugs se livraient à des meurtres rituels afin de rendre les honneurs à la déesse Kali (ou Bhowani), pratiquant de la sorte des genres d’hécatombes où les gorges humaines étranglées se substituaient aux mortelles éraflures qu’on infligeait jadis à quelques troupeaux animaux spécialement dédicacés pour le plaisir sanguinolent des dieux. Toutefois la proximité temporelle des Thugs dérange en ce qu’elle n’est justement pas issue d’un cadre mythologique ou très anciennement païen. D’ailleurs, dès qu’on parle de nos jours de l’Inde avec quelques contemporains ravagés par les stéréotypes, il arrive souvent qu’on entende des propos réductionnistes sur les « chaleurs » orientales qui déphaseraient l’esprit de certains êtres, et qui par conséquent pousseraient les gens à la folie meurtrière, autant d’amoks qui ont dépeuplé les livres pour entrer dans les têtes superstitieuses qui méconnaissent les sources véraces de ces sujets. Or ce glissement du littéraire à la rumeur, voire de l’historique à l’artificiel, c’est ce qui va commencer à avoir lieu dans ce Londres dix-neuviémiste que nous décrit admirablement Khair par petites touches descriptives, lesquelles font penser à la méthode de Cézanne, donnant ainsi à l’Angleterre une allure impressionniste où la succession des moments descriptifs finit par accomplir une totalité objective dont la vérité fonctionne à rebours. Au reste, quand on mentionne cette qualité de narration, qui plus est soutenue par une multiplicité de points de vue, on est dans l’obligation de saluer l’excellent travail de la traductrice Blandine Longre, qui nous rappelle que traduire, c’est certes interpréter, mais c’est surtout se présenter dans la nudité de l’écriture avec tout ce que cela comporte de risques et d’acribologie, acribologie qui en devient positivement maladive à force d’être compétitive.
Car le capitaine Meadows, pour reprendre le fil d’un siècle favorable à la rumeur, appartenant à la strate intellectuelle de sa société, est versé dans les sujets de son époque, notamment celui de la science phrénologique, cette espèce de vieille dame du savoir qui tâtait les crânes pour comprendre les dispositions caractérielles des individus. Aviez-vous une protubérance osseuse à telle ou telle zone de votre crâne qu’on disait que vous aviez la « bosse des mathématiques » ou celle de la musique, et ainsi de suite dans toute la variété de compétences et de tares que l’on peut imaginer. On se fascinait alors pour les reliefs crâniens, préfigurant les débordements naturels que de telles théories engendrent et que l’Elephant Man a contenu dans toute sa destinée, mais offrant aussi à l’autorité scientifique des droits d’aliénation des corps qui auraient parfois mérité un meilleur travail des fonctions morales de la race humaine. C’est aussi cela, donc, l’autre ambition du roman après sa capacité de prose construite à travers une constellation de dissemblances, c’est-à-dire l’ambition de la synthèse anthropologique d’une époque qui prend racine autour de la phrénologie. Il faut voir la traque imposée par la cupidité épistémologique de certains hommes, la chasse extrémiste que de riches propriétaires enclenchaient pour compléter la collection de crânes qu’ils se targuaient de posséder autrefois. Dans le temps de la Grèce ancienne, on avait connu Aristote, ce respectable polytechnicien des choses vivantes, qui nous avait appris que la chasse était avant tout « logique », c’est-à-dire qu’on ne pouvait connaître une chose que par l’intermédiaire de nos ressources lexicales, et donc qu’il n’était pas forcément utile de tuer un animal pour en approuver les secrets de l’existence – nous disons cela dans la mesure où Aristote a procédé à de merveilleux inventaires du monde animal, soulevant entre autres le problème de l’éponge de mer et dans lequel nous n’entrons pas pour éviter une digression. Et puis les désirs de connaître ont renversé quelques-uns de leurs soubassements de prudence, transformant la logique d’une chasse en « chasse de proie », en consommation directe du produit chassé, en découpages organiques plutôt qu’en découpages littéraires. Dans le livre, l’homme du découpage organique, l’homme de la chasse humaine à tout prix, c’est Lord Batterstone, un monsieur de forte putasserie scientifique. C’est lui qui détient une collection de crânes humains de laquelle il retire une fierté imbécile. Alors, on le pressent d’avance, Batterstone est entouré de factotums, de sbires affamés qui sont prêts à se mettre du mauvais côté de la balance morale pour avoir le droit de manger à la fin de la journée. Il y aura donc un groupuscule attaché à Batterstone qui va terroriser la ville de Londres, décapitant çà et là des pauvres gens, après avoir procédé à de sauvages inspections crâniennes dans le but de s’assurer de la singularité du bossage osseux des « clients » potentiels, objets de collection malgré eux, et plus horriblement encore objets de collection a priori.
L’acrimonie des hommes, fatalement associée à l’immodération de l’abêtissement, va chercher à se rassurer en désignant un coupable, quitte à jouer de stupéfaction journalistique ou de raccourcis cognitifs que pas même un collégien sérieux n’oserait le jour d’une épreuve blanche. On se met ainsi à craindre pour la vie d’Amir Ali car une partie de la ville de Londres connaît ses influences dans le thugisme, du moins les influences qu’il dit avoir fréquentées durant les années de sa prime jeunesse, quand il n’était qu’un morceau de civilisation ermite. Il n’empêche que ses extravagances verbales confessées au capitaine Meadows vont faire de lui l’être de ce qu’il paraissait être, la vraisemblance ayant la faculté de se muer en vérité quand cela occasionne des conclusions arrangeantes. C’est par conséquent le troisième grand thème du roman : le malentendu des discours de civilisation qui, par souci d’intégration, servent à l’interlocuteur plus puissant ce qu’il a le plus envie d’entendre. Amir Ali jouit pourtant d’une vérité que le lecteur apprendra, toutefois son erreur au demeurant compréhensible va non seulement hypertrophier sa situation en même temps que la somme de ses calamités. De toute façon, comme il y a une partie hautement conjecturale dans ce livre, il faut accepter le grossissement nécessaire de son personnage principal, ce qui permet à la vérité première de devenir une situation romanesque qui sert à questionner un ensemble de problèmes qu’un récit rectiligne aurait contournés. C’est la raison pour laquelle on peut lire ce roman pour de nombreuses raisons : l’anthropologue se souviendra de ses années d’études, l’érudit appréciera, l’honnête homme se divertira, et les obsédés de la différence y dénicheront des disparités socio-historiques qui augmenteront leur verve la prochaine fois qu’ils auront à s’exprimer avec des proches. Qui plus est, Tabish Khair est un grand écrivain, en quoi nous remercions les éditions du Sonneur de le faire connaître.

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