Mes trains de nuit
de Éric Faye

critiqué par Radetsky, le 28 avril 2012
( - 81 ans)


La note:  étoiles
Route du fer, route du rêve...
J'ai la chance d'appartenir à une génération située à la limite extrême de l'ère du temps long, d'une certaine lenteur, lorsque le voyage pouvait encore conserver d'expériences de vies partagées, cultivées avec d'autres. Il n'y a que le train qui ait su conserver un temps cet étirement du temps qui contraint à autre chose que l'enfermement dans le mutisme obligé des modernes cellules d'isolement (avion ou TGV), lesquelles ne laissent apparaître en dedans et au dehors que le soupçon d'une réalité amorphe vite effacée par l'instant suivant, tant la vitesse s'oppose à toute conscience. La discontinuité alanguie du voyage, comme celle du discours, était l'un des gages de sa lisibilité : les sons, les images, les présences, se laissaient déchiffrer peu à peu, dans le fracas des tampons, des jets de vapeur, des annonces, dans l'irruption des uniformes, dans l'amitié du morceau de pain échangé, dans l'idylle improbable qu'un beau regard suscitait.

Avant même que toute référence historique ou littéraire ne vienne lui donner l'architecture, la consistance du réel, le rêve était là, sur ces plaques de métal fixées sur le flanc des voitures du train de 23h56 en gare de Lyon... : "Orient Express" ! Il fallait d'abord s'arracher au quai, escalader un hybride entre l'échelle de meunier et l'escalier de donjon, en traînant son bagage : déjà on avait quitté le plancher des vaches, on se déplaçait entre terre et ciel sur un tapis magique, on appartenait désormais aux sans attaches, aux sans racines, déjà s'annonçaient dans un avenir possible notre conversion aux cavaliers de la steppe, aux hordes, aux fuites éternelles vers l'horizon. La litanie des villes promises ajoutait à la confusion et à la gourmandise du départ, même s'il ne s'agissait que de la 3ème classe, celle des valises entourées de bouts de ficelles, de costumes élimés, de mains calleuses. Ce gros serpent métallique allait abandonner ses anneaux au fur et à mesure de son interminable périple : Venezia, Zagreb, Beograd, Sofija, Bucuresti, Athinai, Istanbul. Ce n'était pas l'Orient-Express des archiducs déchus, des cocottes à gigolos, des banquiers en goguette, mais la tension existait, à laquelle je donnerais bien plus tard un nom grâce à Blaise Cendrars, Joseph Kessel, Paul Morand et bien d'autres... : l'ivresse de la rencontre, la magie des frontières (vivent les frontières !), des idiomes, des regards illuminés de l'Autre absolu, Bosniaque, Albanais, Grec lorsque vous exprimiez même maladroitement un sentiment ou un désir dans sa langue , ou que vous lui prêtiez simplement attention. Les trains de nuit ne restaient silencieux que pour la part de sommeil incertain arrachée aux cahots, grincements, ballottements, passages de contrôleurs, douaniers, policiers ; sinon on sortait arpenter le couloir, en "griller une" et confronter les existences et les destins avec d'autres errants, avides à leur tour de confier leurs bribes de vies, d'espoirs, de blessures. Rien à voir avec l'alignement concentrationnaire de nuques et la claustration qu'un TGV ou un avion impose aux galériens de la modernité : surtout ne rien dire, ne pas croiser un regard ! Sauvages...

Et Eric Faye dans tout ça ? Plus au nord, (beaucoup) plus à l'est, il est parti à la poursuite de cette part qu'un jour lointain nous dûmes abandonner aux mirages de la sédentarité. Il a retrouvé bien plus que les bribes d'une connivence inhérente au mariage du voyage et de la nuit. La magie est restée... transposée aux hommes et lieux de notre temps, il faut simplement aller la débusquer bien plus loin. Et la symbolique des fausses transgressions qui se contentent de légitimer un monde faussement unifié, sinon dans les mirages du marché, retrouve la jeunesse des pérégrinations, chez un esprit vagabond et curieux, qui voit toujours dans les deux fils d'acier parallèles le moyen concret d'une réconciliation avec soi et les autres.
Bon voyage.