La Ligne d'ombre (une confession) de Joseph Conrad

La Ligne d'ombre (une confession) de Joseph Conrad
(The Shadow Line)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone

Critiqué par Tistou, le 24 mars 2012 (Inscrit le 10 mai 2004, 61 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (11 918ème position).
Visites : 1 759 

Dans l’étouffoir d’une pétole

« La ligne d’ombre » est une histoire de marin, entre Bangkok et Singapour. C’est aussi un roman sur le passage de l’âge d’enfant, ou de jeune homme, à celui d’adulte. Joseph Conrad le détaille dans les premières lignes du roman :

« Seuls les jeunes gens connaissent de semblables moments. Je ne veux pas dire les tout jeunes gens. Non. Les tout jeunes gens n’ont pas, à proprement parler, de moments. C’est le privilège de la prime jeunesse que de vivre en avant de ses jours, dans cette magnifique et constante espérance qui ignore tout relais et toute réflexion.
…/…
Plein d’ardeur ou de joie, on marche en retrouvant les traces de ses prédécesseurs, on prend comme elles viennent la bonne et la mauvaise fortune – un coup ou un sou, comme on dit – tout ce pittoresque sort commun qui tient tant en réserve pour ceux qui le méritent ou peut-être pour ceux à qui sourit la chance. Oui. L’on marche. Et le temps marche aussi – jusqu’au jour où l’on découvre devant soi une ligne d’ombre, qui vous avertit qu’il va falloir, à son tour, laisser derrière soi la contrée de sa prime jeunesse. »

Le narrateur est un homme encore jeune, parvenu au grade de second du capitaine sur un bateau qui évolue dans la Mer de Chine, et qui, sur un coup de tête, sans pouvoir l’expliquer, alors que les relations sont bonnes avec l’équipage, avec son capitaine, décide de quitter le bord lorsque le navire touche Singapour. Il pense regagner par le prochain bateau l’Angleterre de ses origines quand, dans des circonstances curieuses, on lui propose le grade de capitaine sur un voilier en rade à Bangkok, dont le capitaine vient de mourir. Il s’agit de le remplacer au pied levé, promotion à la clé.
Voilà donc notre narrateur prenant possession de son poste, son premier capitanat. Et qui prend peu à peu connaissance des conditions dans lesquelles son prédécesseur opérait et mourût. On rentre alors dans un récit où le fantastique n’est guère loin, comme une ligne d’ombre qui serait posée sur le fil du récit. Le voilier quitte Bangkok et rentre dans une période de pétole à ne pas décoller d’un mètre alors que presque tout l’équipage est soumis à de fortes fièvres tropicales. De très belles pages sans aucun doute directement tirées d’épisodes de la vie de Joseph Conrad qu’on verrait bien dans la peau du narrateur. Tout l’équipage, et le capitaine avec, pense y rester. Burns, le second du capitaine qui a connu le capitaine précédent agit comme s’il était persuadé que l’esprit maléfique de celui-ci les poursuit …
Jusqu’au dénouement final. Un dénouement qui fait franchir au narrateur la ligne d’ombre évoquée plus haut, comme si l’événement avait été l’étape initiatique dont il avait besoin. Toujours de formidables descriptions d’atmosphères, de situations marines, de rapports humains (marins, plutôt !).
Joseph Conrad est un narrateur hors pair.

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Rien ne bouge

8 étoiles

Critique de Monocle (tournai, Inscrit le 19 février 2010, 57 ans) - 15 juillet 2017

A Bangkok au temps où le bateau à vapeur prend le pas décisif sur la navigation à voile, un jeune « second » obtient le commandement d'un bâtiment dont le capitaine est mort dans de troubles circonstances. L'équipage est docile, presque amorphe. Le départ est lent, les vents sont en trêve... rien ne bouge !

La ligne d'ombre fait partie du vocabulaire de la mort. Elle est comme une trace gravée mais reste dans le domaine de l'imaginaire. Dans ce roman cette ligne est une frontière pour s'évader et franchir une étape.
L'imaginaire du monde de la mer ainsi les conditions de navigation du début du vingtième siècle font le reste. Le soleil, la chaleur étouffante, l'absence de vent, l'épuisement.
Joseph Conrad livre ici un grand cru de son art.

Sombre et inquiétant

8 étoiles

Critique de CC.RIDER (, Inscrit le 31 octobre 2005, 59 ans) - 1 octobre 2012

A Bangkok, au temps de la marine à voile, un jeune officier de marine débarque à terre avec la ferme intention de retourner au pays quand le capitaine du port le réquisitionne pour prendre le commandement d'un bateau, le Melita, dont le capitaine vient de mourir. Ce magnifique voilier et sa cargaison doivent rejoindre au plus vite le port de Singapour. Fier de se retrouver seul maître à bord après Dieu, le jeune homme accepte sans savoir dans quelle galère il s'embarque. Un second, M. Burns, malade et à moitié fou depuis la fin tragique du précédent commandant, un équipage miné par les fièvres tropicales et, comble de malchance, un calme plat sans le moindre souffle d'air pour gonfler les voiles. Comment le jeune capitaine se sortira-t-il de cette mission quasi impossible.
Un récit de navigation d'autant plus intéressant qu'il sent le vécu. Il semble que l'auteur se soit trouvé encalminé pendant trois semaines dans des conditions similaires. Cette situation est préoccupante et dangereuse dans la mesure où un bateau à voiles a peu de chances de tirer son épingle du jeu s'il ne peut plus manoeuvrer, hisser ou ferler les voiles faute de marins. Conrad la traite d'une manière originale et quasi fantastique. Il fait sentir au lecteur la pesanteur du destin contraire qui semble s'acharner sur ce vaisseau. La mort rôde un peu partout. Seuls deux humains, le cuisinier Ransome, personnage dévoué et attachant et le capitaine ont été épargnés par la maladie. A eux seuls, ils ont bien de la peine à faire voguer le navire. « La ligne d'ombre » est un livre sombre et inquiétant dans lequel le lecteur attend avec inquiétude le moment où le sort va être conjuré, où la chance, tout comme le vent, va enfin accepter de tourner. A noter un style hyper classique qui date un peu et qui demande quelques efforts de patience et d'attention de la part du lecteur.

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