La fille d'amour et l'innocent de Alexandre Soljenitsyne

La fille d'amour et l'innocent de Alexandre Soljenitsyne

Catégorie(s) : Littérature => Russe , Théâtre et Poésie => Théâtre

Critiqué par Eric Eliès, le 9 décembre 2017 (Inscrit le 22 décembre 2011, 44 ans)
La note : 9 étoiles
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Au coeur du goulag

Est-ce vraiment du théâtre ? En raison de la multiplicité des acteurs et de la grande complexité des nombreux décors (chapeau à qui parviendra à faire rouler sur scène un camion chargé de prisonniers ou construire sur scène une forge avec ses fours fumants et ses coulées de fonte rougeoyante !), je doute que cette pièce en quatre actes et douze tableaux puisse être réellement montée selon les intentions de Soljenitsyne, dont les didascalies tiennent parfois sur plusieurs pages…

L’ambition de la pièce est immense : elle vise, ni plus ni moins, qu’à immerger les spectateurs au cœur du goulag pour leur révéler un monde régi par l’arbitraire et la violence, où l’obsession de tous (prisonniers, travailleurs libres et surveillants) est de survivre au jour le jour en s’en tirant le moins mal possible. Le drame, c’est la pénurie ; au camp, on manque de tout : nourriture, habits, outils, etc. Les prisonniers sont vêtus de guenilles et sous-alimentés. Cette situation, dans un pays au climat rude, accroît la pénibilité des travaux et attise une sorte de compétition féroce où tous les coups sont permis : vols, manigances de clans, servilité obséquieuse des prisonniers qui deviennent complices de leurs geôliers, etc. Tout est rapport de forces. Sans oublier, pour la plupart des femmes, la contrainte de devoir coucher avec qui le souhaite… car, contrairement aux camps de l’Allemagne nazie, les hommes et les femmes ne sont pas séparés et travaillent ensemble.

Mais la réalité du goulag est bien plus complexe que celle d’un simple camp d’enfermement et de travail forcé. Au goulag, le travail est encadré par des règlements qui prévoient la rémunération. Ainsi, au sein du camp, on trouve des travailleurs libres qui côtoient les prisonniers. En outre, l’administration du camp n’est pas toute-puissante ; au contraire, elle doit composer avec les prisonniers (souvent plus cultivés ou plus capables que la masse ordinaire des citoyens) et subit la pression permanente du régime central, qui attend d’elle des résultats de productivité inatteignables et menace de sanctionner tous les responsables du camp en les mutant au-delà du cercle polaire… Pour cette raison, l’administration utilise certains prisonniers (en leur confiant des tâches d’encadrement ou en les affectant aux postes clefs, notamment en cuisine), en épargne certains (notamment les truands, qui sont presque choyés) et, surtout, use de tous les moyens possibles pour afficher une productivité supérieure à 100% soit par le trucage des chiffres (le goulag possède un « bureau de fixation des normes » !) soit en augmentant le travail jusqu’à l’épuisement des travailleurs, qui décèdent fréquemment avant la fin de leur peine, qui est d’ailleurs la même pour tous : 10 ans, quelle que soit la gravité du crime (non dénonciation d’une conversation entendue au théâtre, rencontre avec une personne surveillée par le régime, etc.). Malgré tout, le goulag représenté dans la pièce n’est pas le pire : les prisonniers parviennent à trouver des expédients de survie en trafiquant avec la complicité des gardiens et à partager des instants de convivialité, soit sur les postes de travail soit, même, lors d’une grande fête organisée pour célébrer l’anniversaire de la Révolution. D’ailleurs, tous les prisonniers vivent dans la hantise d’un déplacement.

L’écriture de Soljenitsyne est très agréable : c’est un excellent dialoguiste, qui insuffle de la vie à ses personnages et sait mélanger les nuances dans ses tableaux, avec parfois un peu d’humour caustique qui vient en contrepoint des situations sordides. Surtout, il sait donner de l’épaisseur à ses personnages qui, tous, du plus humble prisonnier au chef du camp, apparaissent (certes à des degrés divers) à la fois comme les victimes et les complices d’un système totalitaire et arbitraire.

Les deux personnages qui donnent son titre à la pièce sont Nerjine, un officier soviétique qui tente de conserver ses principes de droiture (ce qui le perdra aux yeux du chef du camp et du comptable), et Liouba, une jeune femme, belle et alerte, qui a compris depuis son adolescence comment survivre dans un monde d’hommes... Ils vivront une brève histoire d’amour, qui leur donnera à chacun un peu d’élan pour continuer à se battre. Nerjine est l’un des personnages principaux de la pièce mais ce n’est pas un héros. Au contraire, la pièce est un peu l’histoire de sa lente déchéance. Les anciens combattants sont nombreux au goulag et Soljenitsyne insiste fortement sur l’injustice qui a frappé les officiers et les soldats qui se sont battus sur le front tandis que les déserteurs et les planqués ont été amnistiés. A tel point que, au cours d’une discussion entre anciens combattants, plusieurs disent qu’ils auraient mieux fait de laisser passer les avions et les chars allemands ! (on trouve aussi l’expression de ce sentiment dans l'essai de Soljenitsyne intitulé « L’erreur de l’Occident »). Nerjine est peut-être un double de Soljenitsyne, qui fut officier d’artillerie dans les armées soviétiques pendant la seconde guerre mondiale ; les ennuis de Soljenitsyne commencèrent quand il émit des réserves sur les talents de stratège de Staline…

nota à peine suggéré dans la pièce : Staline se méfiait de tous les officiers soviétiques qui avaient été amenés à travailler avec des officiers américains ou anglais ; craignant qu’ils aient été retournés, il les fit systématiquement prisonniers et c’est la grande honte des Alliés que d’avoir systématiquement livrés à Staline tous les officiers soviétiques qui ont cherché à fuir cette répression

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