Les tambours de la pluie de Ismail Kadare

Les tambours de la pluie de Ismail Kadare

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Jules, le 10 janvier 2001 (Bruxelles, Inscrit le 1 décembre 2000, 75 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (12 773ème position).
Visites : 3 572  (depuis Novembre 2007)

Un livre plein de couleurs, passionnant du début à la fin

Les événements racontés dans ce livre se passent au XVe siècle en Albanie. Une ville est assiégée par une armée turque commandée par Tursun Pacha.
Cette histoire est racontée de main de maître et nous sommes subjugués par le récit du début à la fin. La description des armées, les couleurs, les tentes, les chevaux, les uniformes des troupes turques, les engins de guerre… Tout nous fascine dans cette histoire.
Les assaillants sont convaincus de l’emporter sans trop de difficultés, alors que les assiégés se sont préparés et n’ont vraiment pas un moral de vaincus. Les sorties seront fréquentes et parfois dévastatrices. Les assauts seront vigoureux, mais repoussés. Après une dernière tentative qui se solda par un échec, le Sultan vaincu mit fin à ses jours, ne voulant pas rentrer dans son pays après cet échec. A travers cette histoire, c’est toute la délivrance de l'Albanie qu’évoque Kadaré. À travers les siècles ils ont lutté contre les occupants divers et les Turcs en particulier.
Il ne faut pas oublier non plus que la tradition des conteurs publics est très albanaise et certains pensent même qu’Homère aurait pu descendre de cette lignée (Kadaré a écrit à ce sujet " Le dossier H "). Les événements racontés ici le sont comme s'ils faisaient partie d’un récit de conteur public. On y trouve le même souffle et le même talent. Kadaré est un excellent conteur et ce de façon générale.

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La complainte des tambours

7 étoiles

Critique de Fanou03 (*, Inscrit le 13 mars 2011, 44 ans) - 5 janvier 2016

Une des particularités les plus singulières de ce roman, me semble-t-il, est le point de vue plutôt inattendu utilisé par l’auteur. Au lieu de placer la narration du côté albanais, ce à quoi nous aurions pu nous attendre, Ismaël Kadaré, prenant à contre-pied cet a priori, immerge au contraire son lecteur au cœur de l’armée turque. L’organisation militaire des ottomans, leur avance technologique importante (canons, armes « biologiques » et autres techniques avancées destinées à faire tomber une place forte), leurs qualités humaines et tactiques, constituent ainsi de fait la matière même des Tambours de la pluie. La résistance acharnée des défenseurs de la citadelle de Kruja n’en est bien sûr que plus remarquable : c’est à n’en pas douter, pour l'auteur, aussi une manière détournée de leur rendre hommage. Cependant, loin de rendre ridicule ou de mépriser l’armée ottomane du fait de ses échecs, le roman fait plutôt ressortir son humanité, dans toutes ses dimensions : les rêves de gloire des soldats, leur enthousiasme, leur cruauté, puis leurs doutes, leurs peurs et leurs souffrances, parvenant à nous faire éprouver une certaine empathie pour ces hommes.

Pour brosser, presque dans son intimité, la vie du campement turc, les états d’âme des combattants et la fureur de leurs assauts, Ismaël Kadaré se sert fort habilement du personnage de Mevla Tchélébi. Historien et chroniqueur officiel de l’armée. Mevla Tchélébi est le protagoniste idéal pour construire le récit puisque son poste l’amène à enquêter et à recueillir auprès des témoins tous les événements relatifs au siège de Kruja. L’auteur l’élève presque au rang de personnage tragique. En effet, au vu de la débâcle de l’armée ottomane, la rédaction de son œuvre, qui est censée être une ode à la gloire de l'empire et de ses guerriers s’avère rapidement être une gageure ! Et c’est finalement son double albanais, Ismaïl Kadaré lui-même, qui fixe in fine la chronique de ce siège...

À l’instar d’un roman comme Le Général dans son Labyrinthe de Gabriel Garcia Marquez ou du Chant du Sabre de Kim Hoon, l’intérêt des Tambours de la pluie dépasse largement le strict épisode historique qu’il relate, s'inscrivant dans une très forte dimension littéraire. Avec une très belle prose à la fois sobre, précise et sensible, Ismaël Kadaré parsème son récit de motifs épiques comme des évocations de la guerre de Troie ou bien encore la figure saisissante d’un soldat poète devenu aveugle au cours d’un assaut et qui erre dans le camp en lâchant de funestes présages. La présence de Skanderberg, le chef albanais, cet ennemi insaisissable, est quant à lui comme un fantôme impitoyable, harcelant les turcs, les mettant dans une situation presque ubuesque d'assiégeants assiégés. Enfin ces fameux tambours de la pluie, qui se font entendre à l’arrivée et au départ de l’armée turque, rappellent, triste mélopée, les pleurs et les larmes que font verser les guerres.

En attendant la pluie

10 étoiles

Critique de BMR & MAM (Paris, Inscrit le 27 avril 2007, 59 ans) - 10 février 2009

Cela fait plus de vingt ans qu'on avait découvert Ismail Kadare, porte-drapeau de la littérature albanaise.
Et cela doit bien faire la quatrième fois qu'on lit et relit Les tambours de la pluie, sans doute son meilleur roman, en tout cas celui qu'on préfère.
C'est peut-être aussi la porte la plus facile d'accès sur l'Albanie de Kadare.
En l'an 1443, alors que l'Empire Ottoman est aux portes de Vienne, les albanais de Georges Kastriote faussent compagnie au Sultan ...
C'est le début d'une longue guerre entre l'immense empire turc et la petite et fière Albanie.
Les invasions s'enchaînent, les sièges s'éternisent mais les sultans se succèdent sans succès et la petite et fière Albanie résiste, du moins pendant plus de trente ans.
Il y a un peu d'Astérix ou du village gaulois (l'humour en moins) dans cette histoire. Ou de Jeanne d'Arc (les voix en moins).
Georges Kastriote, dit Skanderberg, devient le héros national.
Les tambours de la pluie racontent l'un de ces sièges, au début du conflit.

[...] - Tu as la chance de participer à une telle campagne. Ici - et il étendit le bras vers les remparts - va se livrer une des plus terribles batailles de notre temps, et tu pourras écrire à ce sujet une chronique immortelle.
- Je ferai de mon mieux.
- Une véritable histoire de guerre, qui sente la poix et le sang, et non pas des histoires imaginaires, de celles que composent au coin du feu des gens qui n'ont jamais vu de combats.

On assiste en effet à un véritable siège du temps jadis, du temps où l'on coulait encore les canons sur place.

[...] La fumée monte jour et nuit de la fonderie. Dès les premiers jours de leur arrivée, le bruit se répandit qu'ils coulaient une arme nouvelle. On dit que son grondement secoue le sol comme un tremblement de terre, qu'elle crache une flamme aveuglante, et que le déplacement d'air qu'elle provoque rase une maison en un clin d'oeil.

Les albanais de la citadelle de Kruja sont assiégés par les innombrables armées turques.

[...] Ils ont tout tenté contre nous, depuis les canons gigantesques jusqu'aux rats infectés. Nous avons tenu et nous tenons. Nous savons que cette résistance nous coûte cher et qu'il nous faudra la payer plus cher encore. Mais sur le chemin de la horde démente, il faut bien que quelqu'un se dresse et c'est nous que l'Histoire a choisis.

Un siège qui s'éternise au fil des saisons et lorsque les turcs trouvent enfin l'aqueduc enterré et secret, on croit bien que la soif aura raison de la résistance albanaise ... jusqu'à ce qu'on entende les roulements des tambours de la pluie.

[...] Qu'était-ce ? Le roulement persistait. Ce n'était pas le prolongement de son rêve. Loin, quelque part dans les profondeurs du camp, les tambours battaient réellement. Il perçut un doux bruissement contre les parois obliques de la tente, et subitement tout s'éclaircit, irrémédiablement. Il pleuvait.

Les tambours de la pluie qui, dans la tradition militaire turque, annoncent l'arrivée des nuages : la saison des pluies sauvera donc les assiégés. Du moins pour cette fois.
Le bouquin de Kadare nous conte tout cela de manière habile : nous sommes en effet dans le camp des turcs, aux côtés du pacha et de son chroniqueur. Dans le camp des "autres" donc, et comme "eux" désemparés devant la citadelle imprenable.
Entre chaque chapitre, quelques lignes nous éclairent sur la situation des assiégés, le camp de Kadare, le camp du "nous".
Car derrière cette histoire médiévale se cache (à peine) le propos de Kadare, chantre de la fierté nationale albanaise.
Cet ancien combat a en effet, pour les albanais, un écho beaucoup plus récent : lorsqu'en 1960, l'Albanie communiste de Enver Hoxha rompt ses relations avec le grand frère soviétique devenu à ses yeux un peu trop encombrant.
Les armées turques (euh, pardon : les armées soviétiques) envahiront Budapest et Prague mais la petite et fière Albanie ne sera jamais inquiétée !
Bien sûr il faut prendre avec un peu de recul le discours de Kadare : les couleurs du nationalisme sont souvent troubles et Enver Hoxha ressemblait sans doute plus à un dictateur communiste qu'au héros Skanderberg de 1443.
Mais les écrits de Kadare ont gardé leur fraîcheur des années 70, bien avant que n'éclatent les Balkans. On peut savourer sans arrière-pensée une très belle plume au service de son pays et de sa culture.

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