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Ambitieux et fragile
La simplicité avec laquelle les écrivains américains ont décrit le monde dévasté qui a suivi la première guerre mondiale tient autant à leurs talents qu’à leur immersion personnelle dans le temps du conflit. Cette proximité a façonné leur prose. Leur besoin de témoigner d’une époque était trop fort pour l’abandonner au seul exercice de style. Un langage clair et précis était le seul contrepoint possible au choc vulgaire de la guerre et aux difficultés qui ont suivi. Les romantismes Français et Allemand s’étaient élevés les uns contre les autres et avaient disparu dans la boue des tranchés, la place était libre.
Dos Passos exerce cette application scientifique, cette écriture construite avec la précision d’un entomologiste bavard au-delà du métier d’un journalisme d’exception, c’est devenu un art nouveau. Steinbeck, Hemingway, Faulkner, Fitzgerald et Dos Passos ont tous commencé leur carrière littéraire dans l’esprit de cette fin de cycle qui annonçait la vie moderne, et ils ont inventé la littérature moderne qui allait avec.
Dans cette veine, Dos Passos n’est pas celui qui a rayonné le plus, Faulkner, Steinbeck et Hemingway étaient des bâtisseurs de chefs d’œuvre à la puissance surnaturelle, mais il était probablement le plus inventif. Il expérimentait, l’air de rien. Dans 42ème Parallèle, il contracte en quelques phrases la biographie d’un personnage et dilate tout à coup le temps autour d’une scène vivante, comme l’aurait fait un cinéaste animalier avide de nous montrer ses spécimens dans leur milieu naturel. Dos Passos peut faire passer plusieurs années en une phrase et faire courir une heure sur des dizaines de pages. Ça n’a l’air de rien, mais pour qu’un tel montage fonctionne et soit digeste au lecteur, il faut un talent hors norme. Dos Passos est un équilibriste brillant, capable de marier des actualités à son récit, des personnages existants, des biographies d’Edison ou de Charles Steinmetz. Il a ouvert la voie aux modernes et décrit fidèlement différents milieux sociaux, divers sens moraux, il a renforcé la voix narrative par l’assemblage de points de vue et souscrit pour la littérature un bail emphytéotique de vraisemblance dont on peine à renouveler les exploits. Il se dégage pourtant de l’ensemble une forme de faiblesse qui la rend attachante, Dos Passos sait l’impermanence des choses et du monde et en fait un art délicat, et c’est sa beauté autant que sa fragilité.
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