Poésies de Stéphane Mallarmé

Poésies de Stéphane Mallarmé

Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Poésie

Critiqué par Gregory mion, le 10 novembre 2011 (Inscrit le 15 janvier 2011, 36 ans)
La note : 10 étoiles
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Thanatopracteur du vers.

De réputation difficile, Mallarmé désarçonne tout d’abord le lecteur par un faux sentiment de vers libre. Son phrasé de plénitude concurrence les reptations musicales car il propose une densité verbale qui fait mieux que passer sous les portes (qu’on admette ici la présence d’un orchestre de voisinage dont les cuivres et les percussions viendraient gésir dans nos oreilles par la procuration de nos portes closes – ainsi mettons-nous dans la position du lecteur anachorète que même la musique perturberait) : le vers mallarméen s’infiltre partout puisqu’il n’existe pour lui qu’une seule destination possible, celle de l’Absolu – c’est une poésie qui étouffe la musique en tant qu’elle se veut le « la » de toutes choses, l’andante de toutes les démarches de la matière existante. Alors que la musique sache ramper, qu’elle puisse cracher sa viscosité en-deçà des graisses jaunes de nos cérumens, qu’elle puisse même emplir la maison tout entière de son pourpoint sonore, c’est encore trop modeste au regard de ce vers « creusé », trop limité en comparaison de ce vers hyperesthésique dont Mallarmé s’est fait le respectable fossoyeur, sinon l’in-sensé rhapsode, le poète par excellence. À son langage poétique d’une fatale exigence, Mallarmé a conféré ce typique pouvoir de plaire en différé ; c'est-à-dire que la complexion de sa poésie alimente le pressentiment qu’il se passe en effet quelque chose, mais nous n’obtenons jamais complètement la « notion pure » de ce que le poète visait, et qu’il a pu quelquefois atteindre, à en croire certaines de ses confessions épistolaires à son ami Henri Cazalis. Nous ne ressentons à la lecture de ces Poésies qu’un bonheur fragmenté, qu’une sensation d’avoir un court laps de temps maîtrisé l’incompréhension par le biais d’une jouissance éclatée où un mot, voire un groupe de mots, ont pu, par une stricte incidence, molester en nous ce Néant dont nous sommes cimentés et que Mallarmé identifie à ce que Bonnefoy appelle joliment une « ruine de la parole ». Si quelque part le langage est forcément exsangue, vidé de ses palpitations, ce n’est que le poète en personne qui peut le reprendre à sa déliquescence et lui redonner la puissance d’un projet – inutile d’énoncer le mythe du Prométhée moderne tant cela paraît évident. Nous, lecteurs, gens d’impuissance, nous devons impérativement accepter de nous limiter à « cette foule hagarde », à « la triste opacité de nos spectres futurs », à nos états de « quelqu’un de ces passants, fier, aveugle et muet » puisque nous n’incarnerons nulle part l’objet du Toast Funèbre composé à la mémoire de Théophile Gautier. D’ailleurs, si l’exact milieu du Toast Funèbre décrit l’homme ordinaire de la rue, on comprend que les vers du grand finale sont ceux qui se proposent d’expliquer un tant soit peu ce qu’il faudrait être pour se dire un Poëte, pour se dire le Maître à qui l’on lève le toast sépulcral – tréma obligatoire céans, tréma en l’honneur du Poëte, supplément de Poète, surplus de poésie.

La douce cruauté de Mallarmé, outre ces difficultés relatives, c’est de malgré tout avouer qu’un corps est toujours l’un des domiciles du poète en dépit des programmes éthérés, à l’instar de Leibniz et des ses « petites perceptions » qui nous ont appris qu’à la clarté et la distinction de Descartes, eh bien l’on pouvait accepter l’obscur et l’indistinct des ressources sensibles. Avec Mallarmé, on a donc d’une part les vastes tentations charnelles, puis d’autre part les recompositions fantasmatiques offertes par les représentations mentales – c’est constamment ce double jeu du sexuel et du fantasme qui se déploie dans cette poésie du demi-renoncement empirique et du demi-oracle stellaire ; or nous savons bien que nous sommes meilleurs à comprendre une moitié de monde sensible plutôt qu’une moitié de métaphysique vaporeuse ; c’est la rançon de l’ordinaire qui espère saisir une partie de l’extraordinaire du texte mallarméen. La tête et les jambes faudrait-il écrire pour tout résumer vulgairement, avec une tête satellite pour le poète et des jambes d’haltérophile pour nous, en l’occurrence le Faune qui joue de la flûte et celui qui batifole, aux prises avec le beau dilemme de ce magnifique Après-Midi d’un Faune (une églogue pour les intimes) : s’agit-il de faire remembrance des nymphes rêvées, de la « touffe échevelée », ou s’agit-il par ailleurs de s’apercevoir que tout n’est qu’illusion et jeu de flûte, contentement de l’inspiration et prévoyance du vers ? Dans le second cas, en somme la situation la plus poétisante en contrepoint de la promesse la plus pornographique, la flûte est « instrument des fuites », musicologie du déplaisir sexuel qui, donc, ne veut pas passer sous les portes pour relocaliser en nous un orgasme que la lecture nous aurait subtilisé, mais cherche au contraire à nous faire déménager autant que faire se peut vers une jouissance plus haute, vers la part d’un gâteau supra-lunaire que nous obtenons après-coup dans nos lectures. Autrement dit, Mallarmé joue, nous déjouons, puis nous testons ensuite notre endurance dans la faculté de régenter le dérèglement de nos panthéons vernaculaires.

À poursuivre la comparaison inique entre Mallarmé et notre contexte de rats trépanés, inaptes que nous sommes aux paroles oraculaires, il est envisageable d’affirmer, en toute prudence naturellement, qu’un plaisir certifié à la lecture de l’Après-Midi d’un Faune est le gage d’avoir surmonté les épreuves préparatoires de l’Hérodiade. Que n’a-t-il pas souffert, ce merveilleux Mallarmé, à maçonner son Hérodiade, pierre après pierre, « noir roc courroucé » après « noir roc courroucé » (cf. ici le Tombeau de 1897 pour croiser le chemin de ce roc plein de soulèvement), pour finalement n’en soutirer qu’un indubitable divorce entre l’Être et la Conscience qui l’interroge – c’est Bonnefoy qui souligne cette mésentente entre l’ontologie et la dialectique mallarméenne. Herodiade est le symbole d’une harassante composition, d’un entassement d’insomnies à faire l’essai d’un déchiffrage ultime ; c’est l’allégorie d’une saison hivernale pour le poète, la parfaite incommensurabilité des ténèbres, toutefois nécessaires à l’allocution flûtée du Faune, laquelle prend vie à la lumière diurne d’un après-midi savamment érotique. En fin de compte, Herodiade est une femme probablement frigide, peut-être la Diotime personnifiée de Mallarmé si l’on veut poser que, tel le Socrate du Banquet, les premières vérités sur Éros lui sont venues d’une bouche féminine – en revanche, qu’on entende ici pour Mallarmé un Éros aussi philo-Logique (amour du Logos au sens le plus platonicien et le plus grec) que celui qui permettait à Socrate de parier sur le réseau des Idées, qu’il faudrait, par souci d’exactitude, appeler réseau des Formes, voire toile de l’eidétique pour les plus pédants de nos soupers. Du reste, autant que Socrate qui se fit condamner par les lois démocratiques qui régissaient les affaires publiques d’Athènes, Mallarmé devait, après sa pénible Hérodiade, saisir que le monde de la quotidienneté n’est pas vraiment la rampe de lancement idéale en direction de l’Absolu. Ainsi relit-on Le Guignon d’un œil davantage espiègle, ce poème qui ouvre ces Poésies, en nous disant que l’être du poète n’est pas exempt non plus des sournoiseries de la malchance, c'est-à-dire de tous les coups fourrés de la vie vivante, assurément plus robuste que les facéties de la pensée qui se pense. Mallarmé a certes été ce fabuleux « chanteur » qui a confessé la pensée de sa propre pensée, qui a parfois tutoyé les sommités de l’inspiration, mais gardons également à l’œil qu’il est familier de l’amertume du poète qui sait son impuissance (cf. Les Fenêtres), qu’il s’adresse au corps féminin en lui assénant que « sur le néant [il en sait] plus que la mort » (cf. L’Angoisse), sans oublier le premier vers inaltérable de Brise Marine où tout est dit qu’on ne saurait mieux le dire : LA CHAIR EST TRISTE, HÉLAS ! ET J’AI LU TOUS LES LIVRES. Éternellement, donc, ce méli-mélo mallarméen d’une mémoire qui se perd dans le corps, puis de ce corps qui s’égare dans la matière filandreuse de l’être. Néanmoins, parce que Mallarmé s’est essayé à une description des intimités ontologiques, on peut lui décerner allègrement le titre posthume de phénoménologue de l’Esprit, d’autant qu’à la différence de Hegel, il n’a pas ambitionné le système de philosophie, mais l’écosystème de l’humble pouvoir de versifier, ce pouvoir de prendre les mots pour des échasses définitives.

[Note : cette critique fait référence à l'édition Gallimard / Collection Poésie]

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