Les naufragés et les rescapés, quarante ans après Auschwitz
de Primo Levi

critiqué par Unvola, le 20 août 2020
( - - ans)


La note:  étoiles
Une réflexion lucide et profonde sur le sentiment de "survivance" !
Dans cet ouvrage composé de réflexions essentielles, Primo Levi nous plonge dans une introspection du sentiment de « survivance », après avoir été victime et témoin d’effroyables actes de barbaries psychologiques et physiques.

Quasiment tous les « grands » bourreaux Nazis comme : Adolf Eichmann et Rudolf Hoess essayèrent de se disculper lors de leur procès, en reportant leurs responsabilités sur la hiérarchie du IIIème Reich et considérèrent qu’ils n’étaient « que » des exécutants. Mais justement, c’était bien ce qui leur était reproché, d’avoir exécuté ces ordres monstrueux : c’est-à-dire de ne pas avoir dit NON, de ne pas avoir refusé d’appliquer : l’Immoral, l’Inhumain…, bref, la barbarie !

Eichmann et Hoess ont adhéré au régime Nazi et peu importe leur degré d' »enthousiasme » dans cette démarche, ils ont fait ce choix en TOUTE CONSCIENCE. Et lorsqu’ils se sont retrouvés à des postes à responsabilités, comme par exemple Rudolf Hoess, en tant que Commandant d’Auschwitz, alors, ils ont oeuvré consciencieusement à leur immonde mission : l’extermination de masse.

La perfidie du National-Socialisme (Nazisme) alla jusqu’à inclure dans le processus d’extermination : les « équipes spéciales« , appelées : Sonderkommandos.
Ces Sonderkommandos (composés principalement de Juifs) étaient FORCES (sous peine d’être immédiatement exécutés) et chargés par les Nazis de participer à la déshumanisation de leurs « compatriotes » en les faisant : se déshabiller, les « accompagnant » dans les chambres à gaz et disparaître à jamais dans les fours crématoires.
Puis, venait le jour où ces Sonderkommandos étaient décimés à leurs tours, afin de ne laisser aucuns témoins de cette horreur… et ainsi de suite…
Cette perversité est ce que Primo Levi nomme la « zone grise », le fait que le régime Totalitaire Nazi, à l’intérieur des camps de concentration ait OBLIGE les victimes, malgré elles, à assister pour les rendre complices, à la déshumanisation et à la barbarie.

Primo Levi décrit les différentes facettes que revêt le sentiment de honte, étrangement ressenti par la plupart des déportés survivants. La honte liée au sentiment de culpabilité, notamment, d’être encore vivant, alors que tant d’êtres humains ont été tués et que cela aurait dû être aussi le cas, pour les survivants.
Cette honte a souvent conduit au suicide de plusieurs de ces rescapés, rarement pendant leurs périodes de détention (car ils étaient concentrés sur leur survie) mais durant les années suivantes, après « maturation » de cette honte.
Rappelons que Primo Levi, lui-même, s’est suicidé en 1987, un an après avoir écrit ce dernier ouvrage.
La raison de ce suicide ?
Elle n’appartient qu’à lui, mais est sans nulle doute en rapport avec sa tragique « expérience » en camp de concentration…

Dans les camps de concentration, la cruauté et l’humiliation allaient jusqu’à la déshumanisation totale de l’être humain.
Primo Levi nous en livre un exemple parmi tant d’autres, page 111 :

« L’inutile cruauté de la pudeur violée conditionnait l’existence de tous les Lager. Les femmes de Birkenau racontent que lorsqu’elles s’étaient emparées d’une gamelle (une grande écuelle de tôle émaillée), elles devaient s’en servir pour trois usages bien distincts : toucher la soupe quotidienne, y faire leurs besoins la nuit, quand l’accès des lavabos était interdit, et se laver lorsqu’il y avait de l’eau dans ces lavabos. »

Puis, l’auteur nous présente le stade ultime de la déshumanisation, celui que l’on fait subir aux bestiaux conduits à l’abattoir, une spécificité du camp d’Auschwitz : le tatouage.

Primo Levi termine son ouvrage en nous exposant des échanges de lettres, qu’il a eu avec ses lecteurs, particulièrement suite à son premier et célèbre ouvrage qu’il a écrit après sa libération du camp d’Auschwitz : Si c’est un homme.

Le débat porte souvent (à travers ces courriers) sur le fait de tenter de « comprendre » : l’incompréhensible, ainsi que le degré de responsabilité du peuple Allemand dans cette tragédie.

D’abord, parce que Hitler fut élu en 1933, démocratiquement, alors que le peuple Allemand avait déjà la possibilité de se procurer son livre : Mein Kampf, qu’il avait publié dès 1925 – 1926. Ce livre contenait déjà toute l’Idéologie Inhumaine et Totalitaire, qu’il a appliqué stricto sensu, par la suite, pendant les douze années que dura le régime Nazi du III Reich…
Pour Primo Levi, il ne fait aucun doute qu’il y a bien eu adhésion d’une grande partie du peuple Allemand à cet infâme programme d’extermination de masse.

Ensuite, un fois cet immonde régime Totalitaire mis en place, le peuple Allemand (dans sa grande majorité) a été lâche et fautif, dans le maintien de l’Hitlérisme au Pouvoir. En effet, pour Primo Levi cette responsabilité incommensurable du peuple Allemand durant ces sinistres années, en ce qui concerne la préservation du secret sur les camps de concentration, est TOTALE. Ce qu’il exprime fort bien, pages 14 et 15 :

« Personne ne réussira jamais à établir de façon précise combien, dans l’appareil nazi, ne pouvaient pas ne pas savoir les épouvantables atrocités qui étaient commises, combien savaient quelque chose, mais étaient en mesure de feindre l’ignorance, et combien encore avaient eu la possibilité de tout savoir, mais avaient choisi le parti plus prudent de garder les yeux et les oreilles (et surtout la bouche) bien fermés. Quoi qu’il en soit, puisqu’on ne peut supposer que la majorité des Allemands ait accepté d’un coeur léger le massacre, il est certain que l’étouffement de la vérité sur les Lager constitue une des plus graves fautes collectives du peuple allemand, et la démonstration la plus évidente de la lâcheté à laquelle la terreur hitlérienne l’avait réduit ; une lâcheté entrée dans les moeurs, et assez profondément pour retenir les maris de raconter ce qu’ils voyaient à leurs femmes, et les parents à leurs enfants ; sans elle, on n’en serait pas arrivé aux pires excès, et l’Europe et le monde d’aujourd’hui seraient différents. »

Pour conclure ce commentaire voici de quelle manière, Primo Levi résume également, ce dramatique constat, page 178 :

« Je le répète : la faute véritable, collective, générale, de presque tous les Allemands, à cette époque, a été de n’avoir pas eu le courage de parler. »

Confer également les précieux témoignages sur le thème du Totalitarisme, de :
– Alexandre Soljénitsyne (L’archipel du Goulag) ;
– Alexandre Soljénitsyne (Une journée d’Ivan Denissovitch) ;
– Jacques Rossi (Qu’elle était belle cette utopie !) ;
– Jacques Rossi (Le manuel du Goulag) ;
– Evguénia S. Guinzbourg (Le vertige Tome 1 et Le ciel de la Kolyma Tome 2) ;
– Margarete Buber-Neumann (Déportée en Sibérie Tome 1 et Déportée à Ravensbrück Tome 2) ;
– Iouri Tchirkov (C’était ainsi… Un adolescent au Goulag) ;
– Boris Chiriaev (La veilleuse des Solovki) ;
– Malay Phcar (Une enfance en enfer : Cambodge, 17 avril 1975 – 8 mars 1980) ;
– Sergueï Melgounov (La Terreur rouge en Russie : 1918 – 1924) ;
– Zinaïda Hippius (Journal sous la Terreur) ;
– Jean Pasqualini (Prisonnier de Mao) ;
– Kang Chol-Hwan (Les aquariums de Pyongyang : dix ans au Goulag Nord-Coréen) ;
– Aron Gabor (Le cri de la Taïga) ;
– Varlam Chalamov (Récits de la Kolyma) ;
– Lev Razgon (La vie sans lendemains) ;
– Pin Yathay (Tu vivras, mon fils) ;
– Ante Ciliga (Dix ans au pays du mensonge déconcertant) ;
– Gustaw Herling (Un monde à part) ;
– David Rousset (L’Univers concentrationnaire) ;
– Joseph Czapski (Souvenirs de Starobielsk) ;
– Barbara Skarga (Une absurde cruauté) ;
– Claire Ly (Revenue de l’enfer) ;
– Primo Levi (Si c’est un homme) ;
– Harry Wu (LAOGAI, le goulag chinois) ;
– Shlomo Venezia (Sonderkommando : Dans l’enfer des chambres à gaz) ;
– Anastassia Lyssyvets (Raconte la vie heureuse… : Souvenirs d’une survivante de la Grande Famine en Ukraine) ;
– François Ponchaud (Cambodge année zéro) ;
– Sozerko Malsagov et Nikolaï Kisselev-Gromov (Aux origines du Goulag, récits des îles solovki : L’île de l’enfer, suivi de : Les camps de la mort en URSS) ;
– François Bizot (Le Portail) ;
– Marine Buissonnière et Sophie Delaunay (Je regrette d’être né là-bas : Corée du Nord : l’enfer et l’exil) ;
– Juliette Morillot et Dorian Malovic (Evadés de Corée du Nord : Témoignages) ;
– Barbara Demick (Vies ordinaires en Corée du Nord) ;
– Vladimir Zazoubrine (Le Tchékiste. Récit sur Elle et toujours sur Elle).