À travers la vitre
de Natsume Sōseki

critiqué par Dirlandaise, le 23 juin 2011
(Québec - 64 ans)


La note:  étoiles
Une tristesse glacée
Sôseki a écrit ce livre deux ans avant sa mort. Ce n’est certes pas une œuvre d’importance mais ce recueil de souvenirs et d’anecdotes m’a donné le goût d’explorer plus en profondeur l’œuvre de cet écrivain dont la douceur et les réflexions parfois bouleversantes m’ont conquise.

Vers la fin de sa vie, Sôseki souffrait d’un ulcère à l’estomac qui revenait le torturer régulièrement et l’obligeait à se confiner chez lui et à observer le monde à travers la vitre comme il l’écrit si bien. Empêché de participer à la vie active, il se laisse donc aller à écrire ses souvenirs de jeunesse, à évoquer les êtres qui l’ont accompagné pendant ses études et ceux qui ont traversé sa vie d’une façon ou d’une autre pendant sa vie d’adulte et d’écrivain renommé tel ce correspondant obstiné qui lui avait fait parvenir un tableau du mont Fuji en espérant une dédicace. Il a harcelé l’auteur pendant des mois et celui-ci a fait preuve d’une admirable patience à son égard. Ce sont de petites choses du quotidien comme la mort d’un chat, une promenade d’automne, une visite dans sa ville natale enfin ce genre d’histoires tendres et empreintes de nostalgie que nous offre Sôseki. Comme il a écrit cela sur la fin de sa vie, la plupart de ses amis sont morts et il se demande pourquoi lui a survécu alors que d’autres soit disant en bonne santé l’ont précédé dans la tombe. On sent d’ailleurs chez lui une obsession de la mort mais pas exacerbée comme chez Tolstoï. Il reste serein et lucide. Il se décrit comme un être extrêmement timide et renfermé. Pourtant, il reçoit beaucoup de visiteurs qu’il accueille toujours avec une politesse typiquement japonaise peu importe le rang et la raison de la visite. Certains lui racontent leur vie alors que d’autres sont venus pour obtenir des réponses à certains questionnements existentiels qui les taraudent.

Des événements sont pour lui l’occasion de composer de magnifiques haïkus. Les chapitres ne sont pas tous du même intérêt mais ils sont révélateurs du caractère et de la personnalité de l’écrivain. Même si le livre fut écrit sur la fin de sa vie, je crois que c’est une bonne introduction, oserais-je écrire un amuse-gueule, une porte ouverte sur une œuvre littéraire d’une grande qualité et d’une profondeur de pensée certaine. Je suis heureuse de cette découverte et il me tarde de pénétrer dans cet univers qui me procurera beaucoup de bonheur.

« Quand je regarde à travers la vitre, je remarque tout de suite des bananiers enveloppés de leur protection contre la gelée, des branches de houx qui ont donné des baies rouges, et des poteaux électriques qui se dressent avec sans-gêne, mais cela mis à part, pratiquement rien de notable n’entre dans mon champ visuel. Du bureau où je me trouve, le spectacle qui s’offre à moi est remarquablement monotone et remarquablement réduit. »

« Comme toujours à la campagne, il y avait également un magasin de tôfu. Le rideau d’entrée, en tresses de paille, était imprégné de relents d’huile. Les eaux d’évacuation, qui s’écoulaient près de la porte, étaient toutefois aussi propres qu’à Kyôto. Quand on avait contourné ce négoce et que l’on faisait encore cinquante mètres, on apercevait, un peu plus haut, la porte du temple Seikan-ji. Derrière cette porte peinte en rouge s’étendait un épais bosquet de bambous, qui barraient complètement la vue à partir de la rue. Mais le son de la cloche qui, tout au fond, battait matin et soir, résonne encore dans mes oreilles. En particulier le son de la cloche, ding, ding ! qui retentissait, des brumes d’automne aux bourrasques d’hiver, refroidissait le cœur de l’enfant que j’étais, comme pour y insinuer à jamais une tristesse glacée. »
Si la pluie te mouille ... 9 étoiles


Natsumé Sôseki (1867-1916).
Ce qu’il y a d’agréable quand on lit un bouquin sur le Japon – et singulièrement chez Sôseki-, c’est qu’on entre dans un monde qui nous est totalement inconnu, avec des coutumes, des mœurs, des activités quotidiennes qui apparaissent souvent comme étranges, bizarres, étonnantes. En si en plus l’auteur nous évoque la fin du 19ème, début du vingtième, alors là nous frôlons un âge qui nous semble tellement éloigné, (alors que cent ans à peine nous en séparent).
Natsumé Sôséki nous conte dans ce court ouvrage le monde des conteurs justement, des théâtres. De sa mauvaise santé, de la langue chinoise ; des ses parents, ses frères et sœurs, cousins-cousines ; des geishas ; des taquineries, des railleries ; des chats, des chiens, de la pluie qui tombe, des haïkus, de la vie, de la mort, …
Délicieux !

Extrait :

Les rossignols chantent de nouveau dans le jardin par intermittence. La brise printanière vient par à-coups agiter les feuilles de l’orchidée. Le chat se chauffe au soleil en sommeillant, exposant une plaie consécutive à quelque terrible morsure. Les enfants qui, tout à l’heure encore, jouaient bruyamment au balcon sont tous allés au cinématographe. Maintenant que la sérénité s’est installée dans la maison et dans mon cœur, je vais ouvrir en grand la vitre et j’achève ce texte, en plein ravissement, plongé dans la lumière calme du printemps. Puis, je compte faire une sieste sur la véranda, le coude replié.

14 février 1915

Catinus - Liège - 68 ans - 16 juin 2012


Légèreté 7 étoiles

Tout comme @Dirlandaise, j’ai trouvé qu’il se dégageait une grande douceur, une légèreté pour ainsi dire poétique de ce livre de Sôseki.
On ressent une grande sagesse ponctuée d’une certaine nostalgie d’une vie que l’auteur lui même semble savoir arrivée à son terme.
Les chapitres sont courts avec 4/5 pages chacun dans leur ensemble. Il n’y a pas de réel fil conducteur, Sôseki se laisse aller aux aléas de ses pensées et de ses souvenirs, sans pour autant rendre son récit confus.

Souvenirs d’un passé révolu, sa mère, sa maison d’autrefois, ses rencontres fortuites, sa vie quotidienne, ses amis, sa vie d’écrivain, l’histoire touchante du chien Hector sont autant de faits qui composent ce recueil.

Le plus intéressant reste le style, vraiment inimitable, cette magie qui arrive à nous transporter dans les pensées, dans l’âme de l’auteur oserais-je dire. A travers la vitre est vraiment un livre agréable à lire, une lecture reposante et apaisante.

A lire et à découvrir.

Sundernono - Nice - 36 ans - 10 octobre 2011