Mr Nice, une autobiographie
de Howard Marks

critiqué par Numanuma, le 19 juin 2011
(Tours - 47 ans)


La note:  étoiles
Il est libre Marks
Howard Marks, à un moment donné de sa vie, a eu besoin de changer d’identité ; il devient pour un temps Mr. Nice, à prononcer à l’anglaise. Cet épisode est raconté dans le prologue de la longue biographie de gallois, diplômé d’Oxford, qui a été ennemi public numéro un pour son activité de trafiquant de cannabis international, qui a été surnommé Narco Polo et qui est désormais une figure incontournable de la légalisation du cannabis tout en restant interdit de séjour aux USA. Le premier chapitre du livre, sorte de prologue, raconte d’ailleurs sa sortie de prison après sept ans dans un des pénitenciers les plus durs d’Amérique.
Les chapitres suivants narrent sa vie d’avant, sa jeunesse, ses études semblables à celles e beaucoup d’étudiants : peu de travail, beaucoup de beuveries, de filles et de drogues. Pour moi, pas mal de litres de bière, quelques bouffées tirées sur des pétards plus ou moins chargés et définitivement pas assez de filles ! Sauf que lui a fait tout ça dans un des bastions de l’establishment : Oxford. Tout de suite plus classe. Il en sort diplômé en physique nucléaire mais de justesse.
Ses premières passes d’arme en tant que trafiquant sont assez classiques : achetant un peu plus que sa consommation personnelle, il revendait le surplus à un nombre restreint de personnes, ce qui lui permettait de générer un léger bénéfice qu’il réengageait plus tard.
Un jour, son fournisseur se fait avoir. Il est emprisonné en Allemagne. Les grossistes entrent en contact avec Marks. Il leur rend quelques services en attendant la libération de leur contact habituel. Marks va vite s’apercevoir qu’il y a beaucoup de bénéfice à faire dans une Angleterre encore peu dotée en arsenal répressif en matière de consommation de stupéfiants. A l’époque, on dirait que l’Angleterre est ouverte à toutes les drogues et que le gouvernement est plus occupé à régler leur compte aux opposants de gauche de tout poil qui envahissent les campus. Bien sûr, il vaut mieux éviter de se faire attraper mais le marché mondial est à portée de main.
C’est ce que Marks va vite comprendre. Ca et le fait que la part qu’il touche sur les transports de came est ridiculement petite face à celle des grossistes. Il décide donc de monter sa propre équipe, de trouver des fournisseurs et de prendre un peu de galon dans le monde de la contrebande. Le chapitre consacré à cet épisode est remarquable d’abord parce qu’il met en scène un invraisemblable membre de l’IRA, Mc Cann, très haut en couleur, gros parleur, toujours la menace et les grossièretés à la bouche, disposant de beaucoup de contacts un peu partout. A la fin du livre, il n’aura jamais été condamné pour trafic de drogue…
Marks lui, y aura passé deux ans, de 80 à 82 puis 7 ans, de 88 à 95, ce dernier séjour dans le pire pénitencier américain. Les chapitres concernés à cette période sombre pour Marks sont véritablement passionnants. On y voit la puissance américaine à l’œuvre partout et il est parfois difficile de savoir où se séparent la vérité et les rancœurs de Marks face à un adversaire qui, de toute évidence, ce cherche pas simplement à le capturer mais à le détruire.
Ce qui est fascinant, c’est de constater que le gars arrive aussi facilement à passer entre les mailles du filets, à repartir du bon pied et à relancer ses activités. Bien sûr, à l’époque, pas d’Internet ni d’Interpol, ce qui devait rendre la tâche plus facile aux hors-la-loi mais j’ai l’impression qu’un gars bien implanté dans le milieu s’en sortira toujours ; Marks lui-même, malgré les années, les 43 identités, les 89 lignes de téléphone, les 25 sociétés écrans, la taule, reste une légende dans son domaine et continue à vivre sa vie tout en faisant fructifier son aura. Cette autobiographie est une mise à jour de la version initiale parue en France en 2000…
Ma mère, qui a parfois des avis trop tranchés, dit souvent qu’il n’y a de la chance que pour les crapules. Je ne sais pas si c’est son avis ou l’expression d’une sorte de sagesse populaire mais la vie de ce gars semble lui donner raison. Entendons-nous bien : Marks est un homme charmant, cultivé, bien élevé, malin, charismatique, mari, père, très ingénieux et imaginatif (la combine avec les groupes de rock fera parler les agents de douanes jusqu’à la fin des temps, tout ce qu’on veut mais il reste un dealer, quelle que soit l’échelle à laquelle il travaillait ! De plus, malgré les millions avec lesquels il a jonglé tout au long de sa carrière, malgré les centaines de voyages un peu partout dans le monde, malgré les investissements légaux qu’il a réalisé, ce gars proclame haut et fort qu’il n’a jamais été riche avec son business… Je veux bien croire que Marks s’emmerdait ferme dans la société anglaise dont il est issu et que les débouchés professionnels qui s’ouvrirent à lui n’étaient pas glamour et qu’il s’est lancé tant par défi que par ennui, que l’argent n’était pas la motivation première, que tout ça était politique, je ne croirai jamais que ce gars n’a jamais eu d’argent !
Concernant la légalisation du cannabis, il est évident que le livre de Marks interpelle. A titre personnel, je pense que ça peut être une bonne idée. Pourtant, il faut se poser la question : qui va se lancer dans ce business légal ? A mon avis, ceux qui pratiquent le trafic illégal seront les premiers à investir légalement le marché, ce qui serait du blanchiment pur et simple et un pied de nez hallucinant à la justice !!
Je me souviens très bien avoir lu l’interview d’un rappeur, Kool Shen, me semble-t-il, interrogé sur le sujet. Sa réponse a été surprenante. En substance, il ne voyait pas la légalisation d’un bon œil, le processus faisant perdre du business aux banlieues…
Autre point dérangeant du livre : le portrait qui est fait de Craig Lovato, l’agent de la DEA qui s’est efforcé, des années durant de faire tomber Marks. Ce dernier en donne en fait une personne obsédée, antipathique, toujours à la limite de la légalité et autres appréciations. J’imagine sans peine que pour chopper des trafiquants du calibre de Marks il faille parfois passer de l’autre côté de la barrière mais je trouve la charge un peu lourde.
A l’heure où sort un film sur le bonhomme, qui n’est pas sans rappeler le film Blow, sorti en 2001, racontant la vie du trafiquant de cocaïne George Jung, qui a plaidé coupable et accepté de donner quelques noms, on peut s’attendre à des ventes plutôt confortables pour cette réédition augmentée. Par contre, pour ce qui est de la légalisation, cela risque de prendre plus de temps…