Le musée de l'Innocence
de Orhan Pamuk

critiqué par Tanneguy, le 13 juin 2011
(Paris - 78 ans)


La note:  étoiles
Un excellent auteur, mais trop d'introspection masturbatoire...
Kemal est un jeune homme comblé ; riche, de famille "occidentalisée", il doit bientôt épouser une jeune fille de bonne famille, qui a fait ses études à Paris et se sent libre, du point de vue des critères turcs. Mais il va tout gâcher en tombant amoureux fou d'une fille de 18 ans pauvre et encore peu habituée aux "normes" de l'Occident. Incapable de se décider (mais à quoi ?), il va faire son malheur et celui de ses proches.

Le roman est le récit, à la première personne, de Kemal depuis 1975, date de la rencontre entre Füsun la jeune fille pauvre et Kemal, jusqu'à nos jours. On apprendra à la fin du livre que Kemal avait confié le soin de raconter sa vie à un certain Orhan Pamuk, ami de sa famille alors que lui-même se consacre à la création d'un musée destiné à recueillir et présenter les souvenirs matériels de son existence, y compris les plus humbles ; artifice littéraire original et intéressant.

Mais le corps du texte (650 pages !) comporte de trop longues digressions sur les états d'âme du héros qui finissent par lasser le lecteur (moi, en tout cas !).

On retiendra pourtant ce roman pour ses évocations précises de la vie à Istamboul à cette époque dans le milieu aisé des jeunes bourgeois profitant pleinement de la Révolution d'Atatürk. Quelques chapitres remarquables, comme le récit des fiançailles de Kemal et Sibel à l'hôtel Hilton, symbole des aspirations occidentales de cette population stambouliote. On comprend davantage cette civilisation à la fois proche et si différente de cette Europe que certains aspirent à rejoindre à terme. Cela se fera-t-il ?

Un grand écrivain, mais probablement pas son meilleur ouvrage.
De l'objet d'une passion à la passion des objets 7 étoiles

1975: proclamée année de la femme par l'ONU, la guerre du Viet Nam prend fin, la guerre du Liban éclate, le premier ordinateur à microprocesseur voit le jour, Bill Gates et Paul Allen fondent Microsoft, TFI diffuse des programmes en couleurs pour la première fois, David Bowie chante 'Fame', Joe Dassin chante 'L'été Indien'.

Sise entre orient et occident, Istanbul emboîte le pas, mais tandis que ses habitants adoptent certaines modes et idées venues d'Europe, ils n'y sacrifient pas pour autant leur identité. Et cette identité, celle qui englobe et définit une nation, elle s'exprime tant par les comportements que par les objets dont on s'entoure. Que ce soit dans la tenue vestimentaire ou dans la façon dont nous décorons nos intérieurs, ces objets correspondent autant à une époque, qu'ils expriment ce que nous sommes. C'est ainsi que dans leur usage présent puis éventuellement dans les musées, ils montrent à la face du monde, ce que nous sommes en tant que nation.

Profondément attaché à son pays natal, Orhan Pamuk s'est donné pour mission d'en illustrer les particularités par le biais d'une oeuvre littéraire comptant à ce jour huit romans ainsi que d'une poignée d'autres écrits.

C'est dans ce cadre que s'inscrit 'Le musée de l'Innocence'. Publié en 2008 (soit deux ans après qu'on lui ait attribué le prix Nobel), ce roman raconte d'abord et avant tout une histoire d'amour. Plus précisément, il s'agit d'un gros plan sur une passion amoureuse vécue dans cet Istanbul de la seconde moitié des années 1970, une histoire ici racontée à la première personne, par un écrivain, alter ego de monsieur Pamuk, à qui le protagoniste a confié la tâche de transcrire l'histoire qu'il a vécue.

C'est avec force détails que nous entrons dans l'univers de Kemal, un trentenaire issu d'une riche famille d'industriels dont l'existence jusque là réglée et conforme à son milieu, est bouleversée par la rencontre de Fusun, une lointaine cousine, âgée de dix huit ans, issue d'un milieu pauvre, dont il tombe éperdument amoureux.

Sous le couvert de cette passion amoureuse, c'est la grande question du bonheur qu'explore ce roman, une question vue ici à travers le filtre des contraintes et autres conditionnements sociaux tels qu'ils se présentent dans ce contexte et cela autant chez les riches que chez les pauvres. Une question donc qui met inévitablement en relief la notion de liberté.

C'est aussi un portrait de société que nous dresse Monsieur Pamuk, un portrait intimiste, dessiné par des objets, des intérieurs et cette quotidienneté qui à long terme, donne forme à nos existences. Un portrait tracé par une écriture sensuelle qui rend si bien compte des lieux comme des sensations que l'on croirait y être.

Ce foisonnement d'objets donne éventuellement à voir le rôle joué et le poids accordé à toutes ces choses dont nous entourons et meublons nos existences, et qui somme toute, constituent un miroir de ce que nous sommes, une sorte de musée personnel, dont certains objets prendront un jour place derrière les vitrines de nos grands musées d'histoire et de la culture.

Puis de l'image ou du reflet de soi que dessinent ces objets, apparaît le concept d'identité. Celle de l'individu d'abord, puis de l'être social ensuite, suivi par l'identité nationale.

Comme c'est souvent le cas chez cet auteur, ces thèmes (le bonheur, la liberté, l'amour, les objets, l'identité) gravitent les uns auprès des autres tout en demeurant intimement amalgamés au récit. En d'autres mots, ils ne sont pas discutés comme tels, mais illustrés, ce qui donne lieu à un texte homogène, aux tonalités essentiellement romanesques.

Cette impression est renforcée par une forte dose de ressenti intégré au corps du texte, un choix qui semble répondre à un impératif commercial (cet auteur jouit, en Turquie, d'un lectorat majoritairement féminin) ce qui, étant donné une perspective unilatéralement placée du côté d'un personnage principal de sexe masculin, donne lieu à un curieux mélange des genres.

Par opposition, les personnages féminins sont essentiellement vus de l'extérieur et apparaissent comme des êtres à la fois évanescents, parfois passifs et souvent enfermés derrière les conventions et autres contraintes sociales.

D'un point de vue technique, ce roman est moins travaillé que les précédents, mais plus uniforme. Il évolue à rythme lent et peut sembler long par moments. Quelques répétitions sont difficilement justifiables dès lors qu'elles n'ajoutent rien au récit. Enfin, quelques clins d'oeil (plus ou moins adroits) au roman qui a précédé celui-ci (Neige) confirment, de façon originale, une volonté de continuité dans l'oeuvre littéraire de l'auteur.

'Le musée de l'Innocence' n'est sans doute pas le meilleur roman qu'ait écrit Orhan Pamuk, mais il constitue un morceau de plus au portrait que l'auteur tente de tracer de son pays.

SpaceCadet - - - ans - 6 juin 2013