La traversée des catastrophes : Philosophie pour le meilleur et pour le pire
de Pierre Zaoui

critiqué par Gregory mion, le 11 juin 2011
( - 41 ans)


La note:  étoiles
Même la mort se surmonte, et même le soleil s'éteindra.
En imaginant que l’on se réincarne dans la peau maltraitée de Pierre Abélard (supposant donc un processus de transmigration des âmes peu soucieux de la grande marche en avant du temps), on est en droit de se demander ceci : comment ferons-nous pour endurer la calamité de la castration à vif et toute l’onde de choc qui succède à ce genre de mésaventure ? L’oncle d’Héloïse, le chanoine Fulbert, ne pouvait supporter les relations de sa nièce avec Abélard ; peu lui importait que l’amant fût un intellectuel recommandable et brave. C’est ainsi que Fulbert engagea un collectif de personnalités promptes à se laisser convaincre par quelque mystique argumentation. Abélard en eût les testicules tranchés. Autrement dit, à défaut de lui couper la tête, on lui sectionna le principe d’engendrement, ce qui est une autre manière de se prémunir de futures têtes à punir. En tout cas, personne ne niera qu’une telle intervention non désirée constitue une catastrophe à plusieurs points de vue.

Pierre Zaoui ne parle jamais de la catastrophe d’Abélard mais il a écrit un livre qui oriente le lecteur vers une morale de la résistance. Quels que soient les malheurs qui terrorisent notre bonheur, il est préférable de ne pas hypertrophier le territoire du malheur – ou du mauvais heur. On comprend très vite que ce livre de philosophie, souvent porté par un style remonté à bloc, se définit comme un manuel de survivance pour les athées. La martyrologie d’une religion ou d’une autre inciterait presque le sujet à lâcher prise pour de meilleurs lendemains. Ici, donc, pas de présence d’un athlétisme du renoncement héroïque : on affirme héroïquement les bubons de la maladie, les micro-siestes répétitives du corps avant la survenance de la mort, la ridicule dialectique du besoin de sépulture qui ne fait qu’accroître les deuils matérialistes, sans parler du catastrophisme des amoureux qui s’entichent des mièvreries de la perception duelle. Si c'est l'éloge d'une nouvelle sorte d'athlète qu'il faut faire, ce sera l'occasion de couronner le plus maigre, le plus cacochyme, le moins courageux et le plus fleur bleue. Cet athlète a tout à gagner. Il a tout l'appareillage de la poisse pour expurger de sa constitution les symptômes du pire. Il les a identifiés mieux que personne.

Bien sûr, n’allons pas prendre tout cela au premier degré. Si Zaoui est enclin aux hyperboles, c’est qu’il sait que le lecteur y puisera l’essentiel, à savoir les éléments qui donnent à l’hyperbole la légitimité d’exister – la maladie est chose terrible, mais elle n’est pas non plus le lieu d’un opportunisme de la douleur. La « branloire » perpétuelle qui caractérise la vie renforce l’idée qu’il faudra, de toute façon, se lancer. Personne ne choisit de naître, alors « quand il faut y aller, il faut y aller ». En ce sens, pourquoi le néant de la mort devrait-il être plus effrayant que le néant qui précède les premiers vagissements du nourrisson ? Entre les deux néants, soyons dignes… et puis on verra bien comment tout cela s’organise.

En définitive, le sous-titre du livre est quelque part plus explicite que son grand slogan qui en impose. Cette « philosophie pour le meilleur et pour le pire » se crispe sur le seul mariage que tout être humain est obligé de faire : dès que nous entrons sur les terres hostiles du monde, on nous somme d’accepter l’union de soi avec le grand Soi du vivant. Qu’est-ce que le vivant sinon la pénible traversée du « meilleur » et du « pire », sans garantie sur les zones de turbulence et autres triangles des Bermudes capricieux ? C’est indubitable : on recensera encore de nombreuses vies ou le pire se détermine en constituant principal de l’existence. Mais a-t-on ne serait-ce que mesuré l’équivocité du pire ? Si les choses sont susceptibles de chaque fois empirer, c’est que le stade auquel on se situe n’est pas encore la condition nécessaire et suffisante du point de non retour. On ne revient pas de la mort pas plus qu’on ne retourne à l’état de pré-natalité, en revanche on revient cent fois du pire comme on revient cent fois du meilleur. La traversée des catastrophes, par conséquent, c’est la possibilité de passer au travers en même temps que l’embarquement pour un poème biologique où l’ultime strophe est nécessaire à son fondement. En quoi toute fin de vie est un assassinat qui vient de l’intérieur, un meurtre qui nous oblige. Une poésie qui ne se termine pas finirait par devenir lassante. Laissez-les hommes être immortels et ils voudront se demander comment on fait pour mourir.