La mal-mesure de l'homme de Stephen Jay Gould

La mal-mesure de l'homme de Stephen Jay Gould
(The mismeasure of man)

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Scientifiques , Sciences humaines et exactes => Psychologie

Critiqué par Oburoni, le 10 juin 2011 (Waltham Cross, Inscrit le 14 septembre 2008, 37 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (19 924ème position).
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Mesurer l'intelligence ?

Ouch ! Stephen Jay Gould n'y va pas avec le dos de la cuillère ! "La Mal-mesure de l'homme" est un flinguage en règle de ce qu'il considère comme une absurdité : l'idée, dangereuse, que l'intelligence soit une qualité biologique innée, héréditaire et quantifiable.

Mesurer l'intelligence humaine ? Impossible, affirme-t-il ! L'intelligence est un ensemble de capacités cognitives variables qui ne peuvent se réduire à un simple nombre ou coefficient. Une telle démarche n'a pas de sens, elle puise aussi sa source dans certains courants douteux aux agendas sociaux, sexistes ou racistes dont les conséquences furent souvent tragiques. Afin de mieux dénoncer cette forme de déterminisme biologique Gould en retrace donc ici l'histoire, quitte à aller fouiller dans les poubelles de la pensée scientifique.

On le devine : le livre est passionnant, il donne toutefois parfois la nausée.

Il s'attarde d'abord sur la craniométrie, cette "science" popularisée par Paul Broca ou encore Francis Galton qui voyaient dans la mesure des crânes une façon de mesurer l'intelligence humaine. Si la démarche, ayant eu des répercussions surprenantes (l'anthropologie criminelle d'un Cesare Lombroso, par exemple) est aujourd'hui grotesque et dépassée l'idée qui en fit le coeur (mesurer l'intelligence en tant que qualité innée et héréditaire, donc) fut elle loin de s'éteindre. Elle alla en fait alimenter tout un autre domaine en plein essor : la psychologie.
Suit alors un réquisitoire contre les tests de QI tels que conçus par certains.

Leur histoire est d'ailleurs assez fascinante. Etablis en France en 1904 par Alfred Binet, spécialement commissionné par le ministère de l'Education, ces tests avaient pour but principal de détecter les enfants en difficulté scolaire afin, selon leurs lacunes et besoins, de mettre en place des programmes adaptés visant a les aider à s'améliorer. Partant d'une telle vision comment en est-on arrivé à un moyen de mesurer l'intelligence comme entité innée, héréditaire et invariable ? Pour cela, bizarrement, il faut remonter à l'école eugéniste anglo-saxonne.

La psychométrie anglo-saxonne n'a en effet rien a voir avec Binet, même si elle en détourne les travaux. Elle est en fait l’héritière de Charles Spearman pour qui l'ensemble des capacités cognitives peuvent se réduire à une seule entité, ce qu'il appelle le facteur g. De Paul Broca à Arthur Jensen en passant par Cyril Burt Gould retrace l'histoire des batteries de tests mises en place pour tenter de mesurer ce fameux facteur g. Il montre que ces tests, au mieux contestables au pire clairement frauduleux (Cyril Burt) auront des répercussions pourtant considérables -politiques d'immigration, éducation, campagnes de stérilisation...

Certes, le tout souffre de certaines longueurs (sa longue remise en cause du facteur g, chapitre difficile où il se montre parfois incompréhensible) mais le livre reste passionnant de bout en bout. Partant d'une vision pour lui fallacieuse de l'intelligence, il revient sur tout un pan de l'histoire de l'eugénisme tout en dénonçant l'une de ses bêtes noires : une vue trop réductrice de la nature humaine. Gould, décidément, a un style inimitable !

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Intelligence, racisme et sciences

9 étoiles

Critique de Elya (Savoie - Dauphiné - Ardèche, Inscrite le 22 février 2009, 30 ans) - 20 janvier 2013

Cela faisait plusieurs mois que je cherchais à lire un ouvrage documentaire sur l’eugénisme, en ayant une vague idée de ce que désigne cette notion. C’est dans cette perspective que j’ai emprunté La mal-mesure de l’homme d’un des plus grand biologistes mondiaux, S Jay Gould. Une confusion maladroite de ma part entre la notion d’eugénisme et celle de déterminisme biologique m’a donc porté à me délecter de cette œuvre de vulgarisation indispensable à qui s’intéresse à l’histoire des sciences.

L’auteur insiste en effet longuement là-dessus. Ce livre porte uniquement sur un chapitre bien précis de l’histoire (mais malheureusement bien étalé et menaçant sans cesse de réapparaître). Celui de l’émergence de la théorie d’une intelligence innée, unimodale, classable sur une échelle linéaire et pratiquement inchangeable.
On peut parler de « déterminisme biologique » puisqu’il s’agit pour les scientifiques, politiciens et artistes de l’époque d’expliquer des réalités sociales aux origines multiples par des caractéristiques biologiques.
On abordera alors aussi la notion de « réductionnisme » et plus particulièrement une de ses propriétés les plus funestes : la réification. Ceci renvoie à la transformation de concepts abstraits et complexes (l’intelligence) en entités concrètes (quantité de matière cérébrale). C’est ce qui a permis d’ « objectiver » une hiérarchie des « races » selon leur « intelligence », mise en évidence au 19ème siècle par des mesures physiques de crânes, et au 20ème siècle par des tests d’intelligence.

Ces classifications entachées de nombreuses erreurs, allant toujours dans le sens des préjugés des scientifiques, ont mené aux justifications de l’esclavage, aux quotas d’immigrations lors de la seconde guerre mondiale, et autres atrocités inégalitaires et infondées.

Ce qui séduit dans les propos de l’auteur, c’est leur absence de moralisme. Il relate les faits, les éclaire à la lumière du présent, révèle les failles de raisonnement et de calcul, resitue les évènements dans le contexte socio-historique.

SJ Gould insiste sur le caractère cruellement persévérant de ces théories, qui tendent à réapparaître en période de « crise », lorsqu'on appelle à une diminution des dépenses de l’état, alors qu’elles sont des « mystifications usées jusqu’à la corde ». Il est donc primordial de connaître les arguments biologiques irrecevables sur lesquelles elles s’appuient.

Même si le thème de ce livre est très précis, sa portée est vaste. Le déterminisme biologique se prête bien à l’extrapolation de notions importantes en sciences et qui permettent d’avoir un regard critique sur de nombreux sujets : l’opposition entre l’inné et l’acquis, la notion d’objectivité, la confusion entre corrélation et causalité, le poids des influences inconscientes, la différence entre évolution culturelle et évolution biologique, le sens des affirmations telles que « les noirs ont le sens du rythme »…

Tant de sujets passionnants consciencieusement décodés dans cet ouvrage.

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