Suicides exemplaires de Enrique Vila-Matas

Suicides exemplaires de Enrique Vila-Matas
(Suicidios ejemplares)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone , Littérature => Nouvelles

Critiqué par Tistou, le 11 février 2011 (Inscrit le 10 mai 2004, 63 ans)
La note : 6 étoiles
Moyenne des notes : 7 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (34 634ème position).
Visites : 2 078 

12 nouvelles

12 nouvelles qui ont un thème commun ; le suicide, le désir de suicide, l’idée du suicide.
Un peu moins surréaliste que d’autres écrits de Vila-Matas, ces nouvelles sont néanmoins déroutantes le plus souvent, jaillies d’une imagination féconde. On sent la facilité à dérouler les volutes de l’imagination, à brouiller un peu les pistes … un peu trop facile peut-être, j’ai décroché par moment comme si l’exercice pouvait être vain parfois. Ce recueil de nouvelles m’aura laissé moins de souvenirs qu’ « une maison pour toujours », autre recueil de nouvelles du même Vila-Matas.
Les histoires sur lesquelles se greffent ces idées de suicide sont réellement très variées :
Dans « A la recherche d’un couple électrique », un acteur en perte de vitesse se voit suggérer, pour relancer sa carrière, de trouver son pendant – un gros – pour former, lui le maigre avec le gros, un « couple électrique » :

« Génial, tout simplement génial, apprécia-t-il. Tu as vu avec quel chic et quelle élégance il a écrasé son monocle ? Un comique de haute volée qui s’ignore, ce baron. Si seulement tu pouvais redevenir maigre comme avant, ce dont je pressens malheureusement la définitive impossibilité, vous formeriez à vous deux un des plus grands couples à succès du cinéma.
- Tu ne vas pas me dire que …
- Pourquoi pas ? Rappelle-toi ces étranges couples d’acteurs qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes parce que, comment te dire, parce qu’il y avait en chacun d’eux quelque chose de spécial qui déclenchait ou faisait jaillir l’électricité cachée de ce quelque chose d’enfoui qu’il y avait en l’autre. Des couples électriques, tu vois ? »

Suicides, oui, mais pas forcément aboutis, allant jusqu’au bout. Mais idées du suicide, tentation du. L’imagination de Vila-Matas est sans bornes et passablement déroutante. Ce qui doit en partie contribuer à l’impression d’extrême décousu de l’ensemble ?
Mais qui peut, mieux que l’auteur, préciser les intentions qui ont présidé à l’élaboration de ces nouvelles ? Il nous l’explique dans la première nouvelle :

« Il y a quelques années, de mystérieux graffitis avaient fait leur apparition sur les murs de la ville neuve de Fès, au Maroc. On s’aperçut qu’ils avaient été tracés par un vagabond, un paysan émigré qui ne s’était jamais intégré à la vie urbaine et qui, pour son orientation, balisait de la sorte les itinéraires de ses propres cartes secrètes, dont il surchargeait la topographie étrangère et hostile de la cité moderne.
Dans ce livre, que j’entreprends contre la vie étrangère et hostile, j’aimerais œuvrer de façon comparable à ce que faisait le vagabond de Fès, c’est-à-dire tenter de m’orienter dans le labyrinthe du suicide en balisant l’itinéraire de mes propres cartes littéraires secrètes, … »
« Contre la vie étrangère et hostile », serait-ce là le réel fil conducteur de ces nouvelles, et au-delà, de l’œuvre de Vila-Matas ?

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Suicides et humour...

8 étoiles

Critique de Henri Cachia (LILLE, Inscrit le 22 octobre 2008, 57 ans) - 26 octobre 2018

Suicides et humour peuvent faire bon ménage...

Lorsqu'un auteur propose un ensemble de nouvelles participant d'un même univers, bien sûr que selon notre personnalité, avec nos propres valeurs, nous apprécierons telle ou telle nouvelle plus ou moins qu'une autre.
Mais peu importe, l'important étant de capter et d'entrer dans cet univers avec le nôtre.

Il y a, dans chacun des textes de ce recueil, un narrateur, ou une narratrice, dont l'importance est variable.
Parfois il ne fait que raconter l'histoire de quelqu'un d'autre, plus souvent il est le héros, en qui se rejoignent la mélancolie d'un personnage attiré par le suicide et l'humour. Enrique Vila-Matas nous réserve bien des surprises...
A nous lecteurs de projeter notre propre monde intérieur, et d'en capter la quintessence.

Et comme toujours, rien ne vaut un petit extrait, car au delà des anecdotes... C'est la façon de raconter qui prime :

.. «... Ah notre cher Mario. Je ne suis pas vraiment convaincue que sur la fin de sa vie il t'ait beaucoup aimée. Certes, il a bien demandé de tes nouvelles quand il était à l'agonie, tu es bien renseignée. Mais je dois préciser qu'il ne t'évoquait alors qu'en termes de patate bouillie. Tu vois les hommes sont comme ça, et c'est comme ça qu'ils se souviennent de leurs anciennes amantes, des emmerdeuses qui leur ont tourné autour, voilà comment ils s'en souviennent aux portes de la mort, c'est à dire au moment de la vérité. Parce que je ne sais pas si tu le sais, mais la mort est la vérité de l'amour, de même que l'amour est la vérité de la mort.... »...

"Et puis aussi, que deviennent les perruques lorsqu’elles meurent ?"

7 étoiles

Critique de Septularisen (Luxembourg, Inscrit le 7 août 2004, 51 ans) - 4 septembre 2016

Précisons tout d’abord qu’il n’y a pas 12, mais 10 nouvelles dans ce livre. En effet le premier texte (« Voyager, perdre des pays ») est une sorte d’introduction au livre. En fait, l’exposé par le narrateur lui-même, de sa démarche, et de ce qui va suivre dans le livre. Le dernier texte (« Mais en voilà assez avec la littérature »), par contre est la reproduction d’une dizaine de lignes d’une lettre, écrite par le poète portugais Mario de SÁ-CARNEIRO (1890-1916), à son ami Fernando PESSOA (1888-1935), quelques jours avant son suicide, et où celui-ci lui annonce son intention.

Les 10 nouvelles :

« La mort par saudade » : 2/5 : Un jeune garçon de 9 ans se prend d’une nouvelle passion, regarder les gens passer dans sa rue pendant des heures…

« A la recherche du couple électrique » : 4,5/5 : Un ancien acteur et bellâtre du cinéma, Brandy Mostaza, tombé complètement dans l’oubli, notamment à cause de son obésité, part à la recherche de son « alter ego» maigre. Son but former un couple de cinéma avec lui et ainsi relancer sa carrière…

« Rosa Schwarzer revient à la vie» : 5/5 : Rosa Schwarzen est une obscure gardienne du musées K21 à Düsseldorf, où elle veille sur les peintures de Paul Klee. Elle fête aujourd’hui ses 50 ans, mais ni son mari (qui la trompe depuis des années avec la voisine), ni ses deux fils (qui vivent avec eux dans son appartement) ne se sont rappelés de cet anniversaire… Rosa décide de se rebeller contre cette situation…

« L’art de la disparition » : 3,5/5 : Anatol, homme discret et ancien professeur à la retraite de l’île d’Umbertha, a passé toute sa vie à écrire des livres, mais ne désire en aucun cas être publié et que l’on parle de lui. Malheureusement un éditeur l’a repéré et le presse par tous les moyens possibles de lui donner tous les manuscrits en sa possession…

« L’heure des épuisés » : 5/5 : Le soir du Jeudi saint à Barcelone, sur la Ramblas, un homme décide de suivre un vieillard ténébreux à la mine cadavérique qui vient de sortir de la station de métro Liceo… Tout à coup il s'aperçoit qu'en fait celui-ci est lui même en train de suivre un individu tout aussi louche...

« Les nuits de l’iris noir » : 2,5/5 : Un homme et sa compagne argentine Victoria se retrouvent à Port del Vent un petit village de Catalogne, où le père de celle-ci a vécu les dernières années de sa vie. En compagnie d’un ancien ami du père de Victoria ils décident d’aller voir sa tombe dans le petit cimetière de la bourgade…

« Une invention drôlement utile » : 2/5 : Une femme écrit une lettre de confessions à Susana, l’ancienne maîtresse de son mari, Mario…

« Puisqu’on me demande de me présenter » : 4,5/5 : Alors que leur bateau se dirige vers la côte sud de la péninsule du Babâkua, un marin et Panizio del Valle, peintre célèbre dans le monde entier pour ses portraits d’indigènes babakuans, lient connaissance et commencent à discuter sur le bastingage…

« Amours de toute une vie » : 2,5/5 : Ana Maria une jeune femme professeur dans un lycée raconte à sa grand-mère, pourquoi elle vient de passer trois jours en compagnie de Fernando, son ami d’enfance à Cerler, un petit village des Pyrénées aragonaises…

« Le collectionneur de tempêtes » : 2,5/5 :Attilio Bertarelli, comte de Valtelline, habitant Città Alta à Bergame en Italie du Nord, invite une jeune restauratrice d’œuvres d’art à visiter la mystérieuse crypte de son palais, où repose la belle Vizen, sa jeune épouse décédée…

Enrique VILA-MATAS pratique ici une écriture sur le fil du rasoir, entre la réalité et la fiction, que ce soit pour le lecteur ou pour ses personnages ! Si le thème du suicide est bien toujours présent, en arrière-plan de chacune des nouvelles, celui-ci est toujours présenté de manière et dans des situations différentes (désespoir, folie, maladie, inutilité du quotidien…) toutes plus originales et incroyables les unes des autres.
Un véritable talent de conteur je dois le reconnaître, avec une imagination sans limites, doublée d’une très belle et très surprenante écriture. Malgré le thème plutôt sombre celle-ci ne manque pas de mordant et bonne humeur, et ne cessera de vous surprendre. On se prend à rire franchement et même parfois à s’esclaffer devant certaines situations cocasses, surprenantes ou devant certains personnages décrits dans le livre. La nouvelle « L’heure des épuisés » est d’ailleurs à ce titre un véritable modèle du genre.

En conclusion je dirais que derrière la fluidité et la légèreté du style, derrière le ton parfois volontairement moqueur, derrière l’imagination et la fantaisie sans limites, derrière les idées farfelues, et le sentiment de communication, derrière les histoires étranges et à la limite du fantastique ce livre, ces 10 nouvelles nous permettent avant toute autre chose de découvrir, Enrique VILA-MATAS un des plus grands écrivains espagnols actuels.

Rappelons que le nom d’Enrique VILA-MATAS a déjà été proposé à de nombreuses reprises pour le Prix Nobel de Littérature.

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