Les amours qui finissent ne sont pas les nôtres : Lettres à Sophie de Monnier 1777-1780
de Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau

critiqué par Bolcho, le 4 février 2011
(Bruxelles - 73 ans)


La note:  étoiles
Mais où sont les rois qui lisent ?
Mirabeau est très laid, le sait et s’en moque : ça ne l’empêche pas de séduire toutes les dames qu’il désire et de tenir un compte exact de ses bonnes fortunes.
Son père ne l’aime pas et le fera même mettre en prison. C’est lors d’un épisode semi-carcéral qu’il séduit la jeune femme d’un vieux marquis et qu’il l’enlève, ce qui leur vaudra à tous deux une nouvelle et longue incarcération dans des geôles séparées. Ils parviennent, grâce à d’aimables complicités, à correspondre et ce sont les lettres de Mirabeau à Sophie qu’on nous donne ici à lire. Je vous laisse découvrir vous-mêmes la fin de l’histoire.
Mirabeau est une sacrée plume (avec et sans jeu de mot…) puisque, en plus d’avoir séduit une ribambelle de jolies dames, il a écrit des milliers de pages (écrits érotiques, écrits politiques, grammaire, traductions de l’anglais notamment, et autres) dont ces 300 pages de courrier enamouré. Il deviendra plus tard l’orateur que l’on sait et dont on retient le fameux «Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple, et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes ». Ce n’est pas exactement ce qu’il a dit, mais peu importe : tous les élèves de France en ont été nourris sous cette forme.

Si l’on veut lire le bouquin d’une traite, convenons qu’il est un peu pesant : Mirabeau tartine énormément sur son amour pour Sophie et nous n’avons pas ici les réponses de la donzelle, ce qui rend la chose un peu lassante à la longue. Mais il ne faut pas s’arrêter pour si peu. Mirabeau n’a tout de même pas que ça en tête. Il est un admirateur de Rousseau et de Voltaire et son texte fourmille de détails sur la vie de l’époque, d’idées personnelles parfois très « modernes » (j’en donne quelques exemples ci-après) et on se prend à revenir au texte pour retrouver les personnages avec plaisir et l’époque avec étonnement.

Signalons au passage que les lettres sont précédées d’une excellente introduction qui situe bien Mirabeau, son temps et les aventures qui mènent les amants en prison.

Sur l’érotisme. Vous trouverez des passages franchement coquins mais toujours servis avec une belle élégance. Exemple : « Reçois tous les baisers … Je les disperse sur ton beau corps…la plus petite place en est couverte ; et combien se réfugient à l’ombre de ce délicieux bosquet qui couvre le temple de l’amour ! ». Bon, la « déforestation » à la mode d’aujourd’hui ne favorise plus l’ombre délicieuse : on est sous le soleil et dans le désert ; heureusement qu’il y a l’oasis…
Sur la santé. Mirabeau s’élève contre la saignée, il donne des conseils aux femmes enceintes (ne pas croire aux « envies », marcher, refuser les « recettes de bonnes femmes »…), il insiste énormément sur l’allaitement maternel (seule alternative envisagée : la nourrice), il panique à l’approche du jour de l’accouchement (vous aurez compris que Sophie attend un moutard…) et il faut dire qu’il y avait de quoi en ce temps, il repousse l’idée de « mailloter » le bébé (pratique assez barbare qui avait cours encore) et il encourage Sophie à se laver les cheveux, ce qui ne se faisait pas à l’époque. Et il se plaint sans cesse de sa santé, surtout de sa vue qui baisse (s’entraînant même « plus d’une heure par jour » à écrire les yeux fermés). Bref, nous avons-là un tableau assez complet de la fragilité des humains face à la maladie au XVIIIe.

Sur la langue et l’écriture. Quelqu’un qui écrit à sa meuf en disant « je tremblais que M. de R. ne s’opposât à ce que je le revisse » n’a pas connu le langage SMS, vous en conviendrez. De manière générale, tout son style est empreint de romantisme échevelé. C’est parfois même un peu saoulant : « je n’ai pas plus de mérite à t’aimer que les rivières n’en ont à couler ou le feu à brûler ». Et l’on sent derrière tout ça le lecteur infatigable et l’écrivain enragé (14 heures par jour durant son enfermement).

En matière politique. Je me contenterai de quelques citations qui parlent d’elles-mêmes : « Un roi est ordinairement un assez sot homme », « Qu’avons-nous donc besoin de la liberté de la presse ? Pauvres imbéciles que nous sommes ! Laissons-nous mener ; il n’est pas bon que des esclaves y voient si clair… » (du second degré évidemment !), sur les prisons « un odieux alliage d’innocents et de coupables, de corruption et de simplicité. Une seule haleine empestée infecte toutes les autres, si les prisonniers se communiquent ; s’ils sont enfermés à part, ils deviennent sombres, atroces, insensés », et ce dédaigneux « Mais où sont les rois qui lisent ? » qui a des échos aujourd’hui encore dans la France républicaine confrontée à son président-Roi inculte…
Mais Mirabeau n’est pas toujours à la pointe du progressisme. Il peut critiquer telles femmes allant d’un homme à l’autre : « les laquais étaient pour elle des hommes comme les autres ». Merci pour les laquais Monsieur le révolutionnaire.
Par contre, admirons sa modernité.
Sur le suicide : « je le crois très juste et très naturel, quand la somme des maux l’emporte absolument sur celle des biens attachés à l’existence » (cela fait penser à Paul Lafargue et sa femme). L’ironie de la chose c’est que Mirabeau ne se suicidera pas, mais que Sophie oui.
Sur la fillette qui va naître : « Je veux qu’elle monte à cheval, qu’elle aille à la chasse, qu’elle manie nos armes, enfin, qu’elle réunisse aux charmes de son sexe les avantages du nôtre ».
Sur les femmes en général : « Je t’assure, mon amie, qu’on aurait tort d’avoir plus mauvaise opinion de ton sexe que du nôtre. C’est une manie de tous les temps que je n’ai jamais approuvée ».

Mais je vous ai réservé les meilleures pointes pour la fin. En matière religieuse, Mirabeau n’y va pas de main morte : il se moque de dieu (« un être très injuste »), de la messe (« ce tissu de solécismes », « cette sotte cérémonie dont j’entendais bourdonner les formules") tout en tempérant par un « ces momeries qui ne font ni bien ni mal à personne ». Il devient plus précis quand il déclare « Si j’étais assez faible pour avoir absolument besoin d’une croyance religieuse, notre système théologique serait le dernier que je choisirais », « les systèmes théologiques des anciens favorisaient par leur nature la tolérance ». On trouve encore – pour mon plus grand plaisir je l’avoue…- des choses comme « la vermine monastique », « Je ne suis ni ne veux être un saint ; c’est un sot métier », « Y a-t-il un Dieu ? n’y en a-t-il pas ? Je n’en sais rien, et peu m’importe ».
Zut, viens-je de détourner l’une ou l’autre saine âme de la lecture du bouquin ? Dommage. Je ne vais tout de même la leur imposer « par la puissance des baïonnettes »…