Les insurrections singulières
de Jeanne Benameur

critiqué par CHALOT, le 9 janvier 2011
(Vaux le Pénil - 76 ans)


La note:  étoiles
une invitation à se chercher et à vivre
« Les insurrections singulières »
roman de Jeanne Benameur
Editions Acte Sud
197 pages
18 €
janvier 2011

S'assumer et ne pas subir !

Qui n'a jamais rêvé enfant de partir loin, très loin ?
L'adolescent ou le jeune adulte essaye parfois de fuir, mais pris par l'environnement, il reste pour essayer de se construire une existence.
Antoine n'est ni un intellectuel , ni un ouvrier comme son père. Il se cherche désespérément .
Une rupture du couple, rupture qu'il n'a pas voulu et qu'il subit, le renvoie à s'interroger sur lui-même, sur son avenir, sur la fermeture inéluctable de l'usine où il a suivi, bien malgré lui-semble -t-il- les traces de son père.
Il formule des propositions, pas dans le cadre pré-établi d'un programme ou d'une plateforme toute faite mais avec ses tripes et sa rage.
Pourquoi est-il allé à l'usine?
Pourquoi Karima est-elle partie?
Sa soif de savoir, de se connaître, de se réaliser est très forte, cette recherche quelque peu bouillonne découle de ses questionnements personnels :
« J'ai eu beau toute ma vie essayer. Rien à faire. Il y a quelque chose qui « ne colle pas » entre moi et le monde, moi et ce que je vis Et je ne sais pas ce que c'est. Je suis à côté. Toujours à côté. »
Le temps de l'indécision, de l'hésitation et de la réflexion n'est pas un temps mort inutile.
C'est ce lui expliquera le « vieux » Marcel :
« Oui, ça fait peur, le temps mort. Pourtant c'est dans ce temps-là, où en apparence il ne se passe rien, que tant de choses en nous se ramassent, pour prendre forme... »

Un jour, Antoine fait le saut vers l'inconnu, il part là bas au Brésil pour rencontrer les ouvriers qui « profitent » de la délocalisation de la production...
Qui sont-ils vraiment ?

Les phrases s'enchaînent facilement dans le récit ou plutôt « l'autobiographie » d'Antoine .
Alors que d'habitude j'aime bien quitter les personnages quelques instants, voire même quelques jours, là, je n'ai pas pu attendre. Pris dans les filets de l'auteure, aspiré par l'histoire mais surtout captivé par ces révolutions intérieures , j'ai lu ce roman d'une seule traite.

Jean-François Chalot
Entre résignation et lutte ouvrière, une troisième voie … 5 étoiles

Le héros de ce roman se trouve aux prises avec de multiples solitudes : lâché par sa partenaire, il revient habiter chez ses parents auxquels il tourne pourtant le dos, se retrouvant face à lui-même et à sa condition ouvrière, en contrepoint du cursus universitaire parcouru par son jeune frère.

En outre, et devant la menace de délocalisation de l’aciérie qui l’emploie en région parisienne, il se sent l’étoffe du syndicaliste revendicatif, encore que toujours solitaire aux côtés de collègues qui ne veulent pas mettre leur gagne-pain en péril.

Mélancolie, amertume et rage impuissante contribueront-elles à broyer notre héros ou bien choisira-t-il de surseoir à son auto-destruction en s’expatriant, c’est-à-dire, en se ‘délocalisant’ lui-même ?

Grâce au jaillissement d’une rencontre féminine rédemptrice, cet ouvrage nous apparaît ‘gentiment sympathique’ mais sans plus. Il a toutefois le mérite de sensibiliser le lecteur à la menace permanente qui pèse sur le tissu industriel de nos sociétés occidentales.

Ori - Kraainem - 88 ans - 12 octobre 2011


Faire le grand saut 9 étoiles

Fiction née (comme l’explique Jeanne Benameur dans les dernières pages de l’ouvrage) de sa rencontre avec les ouvriers d’Arcelor Mittal inquiets des investissements de cette entreprise au Brésil, nourrie de leurs conversations , constituant pour elle le moyen de leur donner corps et de traduire aussi le non-dit de ces échanges , LES INSURRECTIONS SINGULIERES m’a intéressée à plusieurs titres .

J’y ai d’abord trouvé une réflexion sur la condition ouvrière, sur le syndicalisme au travers du personnage- narrateur Antoine, devenu ouvrier comme son père, faute d’avoir réussi des études supérieures. « Moi, j’ai fait l’ouvrier ». Comme un « imposteur », il travaille en usine sans se sentir appartenir à la classe ouvrière. Il y trouve sa place en prêchant des actions violentes : l’occupation de l’usine, la prise d’otages des dirigeants « ça touchait à la rage, la violence de la bête qui a peur de crever sans avoir vécu ». Par les discussions entre Antoine et Lukas, le responsable syndical, on mesure la portée et les limites du militantisme et du jusqu’auboutisme. Jeanne Benameur montre ainsi sur deux générations l’évolution de la vie ouvrière et du statut de travailleur en usine .

La lecture d’un ouvrage que lui offre Marcel, le bouquiniste, lui fait découvrir celui qui a introduit au 19e siècle la sidérurgie au Brésil ; il s’identifie à ce personnage : Jean de Monlevade qui a donné son nom à une ville. « il était comme moi….lui non plus ne trouvait pas sa place dans la vie ». Il fait alors le grand saut, comme la couverture du roman le suggère, franchissant l’Atlantique pour le Brésil. Il utilise sa prime de départ volontaire pour financer son voyage, décidé à rencontrer les ouvriers métallurgistes travaillant pour le groupe sidérurgique de son usine qui a délocalisé au Brésil « je vais les voir, moi, ceux qui font le même travail que nous pour moins cher. Je veux les rencontrer ».

Ce roman se présente aussi comme celui de la renaissance d’Antoine. Au Brésil, il oublie l’échec amoureux avec Karima et trouve en Thaïs une compagne à sa mesure . Il découvre là-bas, à l’unisson des métallurgistes brésiliens, la vraie signification du mot fraternité, « ce sentiment d’être chez soi, sur terre, avec les autres ».

Lui, l’orateur, qui ne savait pas parler d’amour à Karima mais dont les harangues violentes pleines d’une vibration intérieure savaient galvaniser ses camarades, se transforme au Brésil, en celui qui ne vocifère plus, mais, qui, apaisé par la rencontre avec Thaïs, écrit pour laisser sortir de lui, en silence, comme en une douce thérapie « le poème obscur … le poème de tous… un peu de ce qui en chacun de nous a tant de mal à se dire. Tout ce qu’on voit dans le corps et dans les yeux des autres ».

Cette renaissance se fait grâce à Marcel, le vieux bouquiniste veuf . Un personnage attachant, un initiateur discret, patient et plein d’humanité, un passeur avec lequel, au Brésil, Antoine se sent « accompagné et libre ». C’est lui qui fait prendre conscience à Antoine que la révolution n’est pas un phénomène collectif, mais individuel « pendant longtemps, tu sais, Antoine, j’ai cru que la révolution, c’était tout le monde ensemble, à la même heure, au même endroit. Le grand soir ou le grand matin. Et puis j’ai compris que c’était solitaire, ce qui se passait vraiment. A l’intérieur de chacun. Et ça, ça ne peut pas se faire tous ensemble, à la même heure ». D’où le titre LES INSURRECTIONS SINGULIERES……Antoine comprend alors que depuis l’enfance, son mode d’insurrection à lui, ce fut le déplacement , en courant ou marchant dans les rues la nuit, en roulant ensuite en moto, puis en s’envolant pour le Brésil et en parcourant seul les rues de Monlevade. Sa façon à lui, de dire non, de s’insurger.

Un roman juste, prenant, humain, dont le thème social est traité sans lourdeur démonstrative, sans parti-pris politique. Une écriture sèche, rythmée, parfois comme éruptive, aux phrases juxtaposées qui rebondissent les unes sur les autres, à la mesure du sujet et à l’image du narrateur.

Alma - - - ans - 20 juillet 2011