Le vieux nègre et la médaille
de Ferdinand Oyono

critiqué par Septularisen, le 23 novembre 2010
(Luxembourg - 51 ans)


La note:  étoiles
Comique mais réaliste !
Nous sommes au Cameroun peu après la Deuxième Guerre Mondiale, Meka, un autochtone converti au Christianisme, est convoqué par l’administration coloniale Française dans le «quartier blanc». Il craint le pire, mais finalement reçoit une bonne nouvelle, l’occupant va lui remettre une médaille honorifique, à l’occasion du 14 juillet.

Commencent alors les préparatifs pour ce qui s’avère être pour lui la journée la plus importante de sa vie. Le vieil homme du village de Doum, s’affaire donc, achat de chaussures, d’une veste, visite de la famille et d’amis venus de tous les villages avoisinants…

Malheureusement, le jour de la cérémonie, rien ne se déroule comme prévu pour Meka et les siens. Non seulement le représentant des blancs arrive en retard à la cérémonie, mais en plus, le vin d’honneur donné au «Foyer Africain» tourne à la beuverie générale…

Ce court (trop court) roman d’une style drôle, intelligent et avec une écriture peu commune, faisant la part belle à l’argot des autochtones, développe le thème déjà largement traité du colonialisme et du contraste noir et blanc. L’auteur nous livre ici, un livre unique, avec une grande verve comique, soutenue par un réalisme intense. Certaines scènes sont en effet d’une bouffonnerie et d’un comique sans égal, et on rit de bon cœur à tous les «malheurs» qui accablent le vieil homme.

N’oublions pas toutefois le côté tragique de toute l’histoire, car voici un homme récompensé d’une médaille, pour avoir perdu tout ce qu’il possédait, ses terres cédées à l’Église, ses deux fils, morts à la guerre pour satisfaire l’autorité occupante. Personnage de farce, bien malgré lui, le vieux nègre ne représente en fait, pour les autorités d’occupation et pour l'Église, qu’un modèle de soumission…

Un livre qui tout en nous faisant suivre l’histoire de son personnage principal, le vieux nègre, nous invite à la réflexion, tout en riant des situations cocasses, et met à nu les contradictions entre les paroles et le comportement réel des Blancs… Ces Blancs, qui malgré des paroles et des discours flatteurs ne se mêlent jamais à la masse du peuple qu'ils dirigent….

Véritable auteur culte au milieu des années 80, aujourd’hui tombé en désuétude, ancien ambassadeur du Cameroun à Paris, ancien ministre de la Culture, véritable monument de la littérature francophone en Afrique, Ferdinand OYONO, s’est éteint en juin 2010, à l’âge de quatre-vingt un ans, nous laissant une œuvre riche et variée, dont ce beau roman, qui mérite vraiment d’être lu, ne fut-ce que pour redécouvrir ce grand auteur!
« Le chimpanzé n’est pas le frère du gorille » 7 étoiles

Dans ce livre écrit peu avant l’indépendance des colonies africaines françaises, le Camerounais Ferdinand Oyono nous montre comment un brave nègre qui a donné son terrain à l’église et deux fils à la France, se laisse enfermer dans le piège d’un paternalisme méprisant en acceptant une décoration de pacotille avant de se réveiller brutalement et de comprendre qu’il a trahi ses ancêtres, son peuple, l’Afrique.

Meka est un bon Noir comme ceux qu’on caricaturait en France à cette époque, le bon nègre « Y a bon Banania », il s’est converti au catholicisme qu’il pratique pieusement, respecte et envie tout ce qui est « Blanc ». Le gouverneur se déplacera spécialement pour le décorer mais au cours de la cérémonie, le Noir alibi est méprisé par les officiels et les Blancs présents. Tout dérape brutalement et Meka comprend qu’il s’est trompé, que les Blancs l’ont trompé.

Cette petite histoire, une fable plus qu’un véritable roman, semble bien avoir été écrite pour démontrer que les Blancs n’ont jamais eu aucune bonne intention à l’endroit des Noirs qu’ils les ont toujours méprisés quitte à les flatter avec des babioles sans aucune valeur. Même, si de leur côté, les Noirs admiraient sans mesure les Blancs et tout ce qui provenait des Blancs. « Rien de ce que nous vénérons n’a d’importance à leurs yeux. Nos coutumes, nos histoires, nos remèdes, nos hommes mûrs, tout cela c’est comme les affaires de leur boy… »

Ferdinand Oyono pousse le raisonnement un peu plus loin en démontrant que les deux peuples ne pouvaient pas cohabiter tant les différences entre leur culture, leur religion et leurs mœurs respectifs étaient profonds. Rien ne pouvait les rapprocher suffisamment pour qu’ils vivent en bonne intelligence sur le même sol. « Le chimpanzé n’est pas le frère du gorille. » Ces arguments semblent convaincants mais pourraient justifier un racisme qui se fonderait dans la différence des races.

Ce livre pourrait être un dernier regard sur l’Afrique, juste avant l’indépendance, quand la marmite commençait à bouillonner sérieusement et que la cohabitation entre Noirs et Blancs devenait difficile. Et cependant, malgré son désir de voir les Blancs partir, on comprend bien que l’auteur pressentait déjà certains des germes de la désillusion que Mariama Bâ exprime dans sa « si longue lettre », toutes les dérives de l’indépendance dans des pouvoirs corrompus. Il pourrait ainsi être le précurseur de nombreux jeunes auteurs africains qui ne voient l’avenir de leur continent qu’à travers un retour à l’africanité, aux vraies valeurs africaines.

Je rangerai ce livre parmi ceux de Camara Laye et de Wole Soyinka mais l’humour, la dérision, l’ironie, la malice de l’auteur, le rapprochent aussi d’autres écrivains comme Emmanuel Dongala, Massa Maka Diabaté ou Amadou Hampaté Bâ… Le « bon Noir » joue au candide qu’il n’est pas du tout, c’est un énarque fin lettré convaincu que l’Afrique a un avenir si elle respecte ses origines.

Débézed - Besançon - 71 ans - 18 août 2012