Dimanches d'août
de Patrick Modiano

critiqué par Jlc, le 22 novembre 2010
( - 75 ans)


La note:  étoiles
Le passé incertain
Nice, une rencontre fortuite entre deux hommes qui se sont connus sept ans plus tôt. L'un, Jean, est un promeneur dans une ville dont on comprend vite qu'elle aurait du être un refuge et n'est plus qu'un marécage où l'on s'englue. L'autre, Villecourt, fait les marchés ici ou là. Ils ont aimé la même femme qui a disparu. Cette rencontre renvoie le narrateur vers un passé incertain. Patrick Modiano a construit son roman avec beaucoup de subtilité entre un présent "vide et désolé" et un passé énigmatique et mystérieux, confrontation de deux temps qui instille une sorte de peur diffuse, d'inquiétude latente, d'autant plus angoissante que tout futur semble exclu.

Il y a des années de cela, Jean et Sylvia, qui vivait avec Villecourt, se sont enfuis à Nice, une ville qu'ils ne connaissaient pas et où ils pourront passer inaperçus. Ils veulent "tout oublier et tout recommencer", mais les autres,"silhouettes de leur passé", n'oublient pas et recommencer n'est bien souvent qu'illusion chimérique. Pourquoi cette fuite, pourquoi cette crainte? La présence de Villecourt est-elle si fortuite que ça? Modiano, en bon romancier, laisse planer les ombres du doute. Dans cette ville devenue cage, "nous tissions une gigantesque toile d'araignée et nous attendions que quelqu'un s'y prenne". La prise pourrait être les Neal dont la rencontre va rompre "le cercle magique qui les isolait et les asphyxiait peu à peu." Ce couple étrange, au passé très incertain va être fasciné par le seul bien que possède Sylvia, un diamant magnifique baptisé "la croix du sud" dont elle doit se défaire. Les Neal vont-ils se prendre au piège ou vont ils en tendre un, eux aussi? Modiano ne tranche pas, donne des pistes mais laisse l'énigme se compliquer. Une disparition, des photographies retrouvées, une explication qui en vaut une autre, des questions sans vraies réponses laissent au lecteur le charme d'imaginer sa propre fin. Car "voilà il n'y a rien à expliquer. Dès le début, ce n'était qu'une question d'ambiance et de décor."

Et on sait que Patrick Modiano est un maître dans l'art de créer des ambiances singulières et de les situer dans des décors très précis mais souvent étranges et on ne sait si c'est le décor qui crée l'ambiance ou l'ambiance qui dessine le décor. C'est aussi un romancier qui a un style, cette fameuse "petite musique". Il choisit soigneusement ses mots, donne à son récit un rythme, parfois languide puis soudain fulgurant, voire violent. Cette histoire, faussement policière même si elle en a certains codes, est une flânerie douce amère, un peu indolente dans l'espace de la tristesse. Une fois lue la dernière page (surtout ne la lisez pas si vous feuilletez le livre car elle contient l'explication du titre), ce roman vous laisse un "sentiment doux et ténébreux comme les liens qui attachaient [Jean et Sylvia] l'un à l'autre".

Un très bon Modiano.
Enigmes du passé et vacuité du présent 8 étoiles

Jean végète à Nice pour fuir son passé, peu glorieux, voire condamnable dans le Val de Marne. C'est ce qui ressort des échanges avec une ancienne connaissance, qui a aimé la même femme. Sylvia réapparaît, semble vivre la même errance, qui les amène à fréquenter les Neal, Américains à Cannes, pour mieux les fuir ensuite, pour une raison justifiée.
Les détails affleurent, sans jamais ne sembler être vraiment des coïncidences, ou faire écho plus ou moins directement avec un élément trouble, ou lourd à porter, de ce passé, visiblement à oublier, voire à fuir.
L'ensemble est inquiétant, bien alimentant, l'atmosphère est alimentée jusqu'au bout, sans que le suspense soit totalement levé. Ce roman est sombre, son intrigue est construite et tenue de manière lâche, mais bien tenue, afin d'enchérir au mieux cet environnement fait d'eaux troubles, de regrets et remords, d'espoirs fugaces et de craintes. Ce n'est pas au mieux plaisant, mais intrigant.

Veneziano - Paris - 41 ans - 17 juillet 2011