Oui de Thomas Bernhard
(Ja)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Js75, le 25 août 2010 (Inscrit le 14 septembre 2009, 37 ans)
La note : 6 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 5 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (10 982ème position).
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3 étoiles!

Oui est un roman dramatique écrit par Thomas Bernhard. Le style de l'auteur, personnel et original (longues phrases, répétitions multiples parfois lassantes) est honorable. L'intrigue est plutôt mince, sans grand intérêt. Le plus intéressant dans cet ouvrage c'est le mode de narration introspectif. En effet, le narrateur (personnage principal tourmenté, dépressif) se livre à une sorte de confession, il décrit précisément ses sentiments, sa psychologie et son dégoût de la vie (thématique du suicide, de l'incommunicabilité). Un livre déroutant, intimiste, existentialiste, parfois philosophique et foncièrement sombre. A lire par curiosité.

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La persane et la dépression

8 étoiles

Critique de Pucksimberg (Toulon, Inscrit le 14 août 2011, 40 ans) - 3 mars 2019

C'est en se rendant chez Moritz, un agent immobilier et ami, que le narrateur rencontre un couple suisse sur le point d'acheter un terrain. L'affaire est vite bouclée à la grande surprise de Moritz et le plan de la maison à construire est déjà prêt sans avoir visité l'espace où la bâtir. Le narrateur est surtout intrigué par le personnage féminin, nommé la persane dans tout le récit. Il lui proposera de faire quelques balades dans la forêt de mélèzes afin d'apprendre à la connaître. La trame pourrait se réduire à cela, mais l'intérêt est ailleurs.

Le narrateur n'est pas un personnage guilleret. Il souffre, critique, rejette. Sa santé mentale n'est pas optimale. Il perd un peu le goût de vivre et n'est même plus charmé ou touché par les artistes avec lesquels il entrait en résonance : Schopenhauer et Schumann. En revanche il entre en résonance avec cette persane qui semble partager certaines failles avec lui. La prose de Bernhard est singulière et personnelle, tout à fait en accord avec ce personnage qui souffre et qui semble ressasser certains épisodes. Il y a des redites, des épisodes déjà narrés qui reviennent, des phrases très longues, un ton cynique souvent ... Si certains auteurs aèrent leurs productions en faisant de nombreux paragraphes. Ce n'est pas le cas de cet écrivain. Un seul paragraphe pourrait lui suffire. Sa prose est habitée d'un souffle qui envoûte ou qui rebute. Le lecteur est pris dans le flot des pensées du narrateur et ne peut s'arrêter. L'on a le sentiment de suivre les moindres sursauts de sa pensée. Cette dernière est spontanée, semble ne pas se construire avec recul, d'où les redondances et le débit de l'auteur. Le récit se rapproche énormément de l'oralité avec l'immédiateté des remarques et l'apparent désordre des remarques. Un mot en appelle un autre, une idée une autre, par association d'idées. C'est sans doute pour cette raison que j'ai toujours l'impression qu'un dialogue s'est instauré entre cet écrivain et le lecteur.

Certains thèmes récurrents de l'oeuvre de l'auteur sont présents ici aussi : la solitude, l'incompréhension, la révolte, la mort, la musique, la critique de l'Autriche. S'il y a des auteurs dont les idées ont évolué, Thomas Bernhard s'est complu dans une vision du monde quelque peu figée. L'adverbe "oui" a des connotations positives. il occupe de surcroît une place stratégique, le dernier mot du roman. Mais lorsque l'on voit à quoi ce "oui" est associé, on confirme bien que nous sommes dans un récit de Thomas Bernhard. La fin est assez glaçante surtout quand on voit que la persane a toujours été très à l'écoute des propos du narrateur.

Lire Thomas Bernhard est une expérience unique. On embarque dans un texte sans être autorisé à s'arrêter quand on le souhaite. Pas évident de poser le livre alors qu'on s'est arrêté en plein milieu d'un paragraphe. Quand il faut reprendre la lecture ce n'est pas évident. On a vraiment l'impression que le train est déjà lancé et qu'on arrive trop tard. Une fois replongé dans le récit, on se laisse porter.

Reprendre goût à la vie...

10 étoiles

Critique de Dirlandaise (Québec, Inscrite le 28 août 2004, 64 ans) - 24 mars 2015

Le narrateur, un homme habitant une maison rustique située tout près d’un petit village autrichien vit dans la solitude la plus complète afin de se concentrer sur ses travaux scientifiques au détriment de sa santé mentale qui se désagrège peu à peu. Un jour, ne pouvant plus supporter sa souffrance, il se rend chez un ami agent immobilier et déverse tout ce qu’il a sur le cœur. Interrompu par l’arrivée d’un couple formé par un ingénieur suisse et sa femme persane venu acheter un terrain en vue de construire une maison, il verra en cette rencontre une opportunité de guérison et de reprendre goût à la vie.

J’ai résumé bien maladroitement ce livre sublime du grand auteur autrichien que j’affectionne particulièrement au risque de me répéter. Nul doute que ce livre soit autobiographique ce qui le rend encore plus passionnant. La plume incisive et précise de Thomas Bernhard décrit à merveille ce milieu rural étouffant pour qui possède le moindrement un peu de culture et de sensibilité. Il est d’ailleurs très dur envers les campagnards et les décrit avec une franchise et une cruauté impitoyables. Le couple d’étrangers détonne dans cet environnement et crée des remous. Thomas Bernhard use de beaucoup de répétitions comme à son habitude ce qui peut lasser à la longue mais ce procédé contribue à créer une atmosphère tendue, une montée angoissante vers on ne sait quel événement tragique. Je savais que tout tendait vers un dénouement dans le plus pur style bernhardien et je ne fus nullement déçue. Ce récit est terrible, affreux et en même temps d’une beauté sublime : une descente aux enfers, une tragédie que rien ni personne ne pouvait empêcher de se produire. Magistral !


L'usage de l'autre

10 étoiles

Critique de Stavroguine (Paris, Inscrit le 4 avril 2008, 36 ans) - 6 juillet 2013

Dans le roman Le Tunnel, de l’Argentin Ernesto Sabato, il est question d’un tableau dans lequel une fenêtre, perdue dans un coin de la toile, laisse entrevoir une scène cachée qui constitue le véritable sujet de l’oeuvre. De la même façon, Oui, de l’Autrichien Thomas Bernhard, est une splendide mise en abyme. L’intrigue véritable de ce court roman d’une densité extraordinaire n’est révélée que dans le dernier tiers du livre, lorsque le narrateur commence à s’intéresser aux desseins d’un Suisse venu acheter, avec sa femme persane, un bout de terrain infâme dans la campagne autrichienne. Le fin mot du titre, quant à lui, sera le dernier du texte ; il ne manquera pas de laisser le lecteur sur le carreau.

Mais avant que ne soient révélés les plans de l’effroyable souricière, il faut nous confronter au texte. Cela commence par une première phrase où les apartés, les reprises, les redites, les répétitions, les ellipses, les anticipations et les retours s’enchaînent sur deux pages et demi avant que ne tombe enfin la sanction d’un premier point final. Le quatrième de couverture prétend que le test est révélateur : « ou bien nous lâchons prise, ou bien nous reprenons notre élan et nous ne pouvons plus nous arrêter avant la fin », est-il écrit. Pour moi, la langue, dans cette phrase à rallonge, est d’une telle clarté, ce qu’elle évoque d’une telle force, que je ne peux concevoir qu’on puisse être tenté de lâcher prise. Je ne peux même pas imaginer qu’on puisse désirer qu’elle fût écrite autrement. C’est que la langue est ici maniée avec une habileté inégalée. On croirait que ça coule naturellement, comme une pensée dont on rattrape le fil au fur et à mesure qu’on la perd, mais c’est s’illusionner. On ne peut qu’à grand peine imaginer le travail qu’une telle écriture doit impliquer pour que chaque répétition, chaque reprise permette d’étoffer un peu plus le propos, de rentrer plus profondément dans la psychologie du narrateur et de comprendre les intentions du couple suisse. Bernhard promène son lecteur dans tous les sens, lui fait sauter les étapes dans le temps et l’espace pour le ramener en arrière, revient plusieurs fois sur les mêmes points et tout s’enchaîne à la manière de la chanson pour enfants (trois p’tits chats, chapeau de paille, paillasson...) dans une boucle de laquelle on ne ressort plus. Le miracle, c’est que le tout, non seulement reste clair, mais se permet aussi d’être intéressant et même captivant. C’est un véritable tour de force !

L’auteur n’a en effet pas peur de noyer son sujet. Les deux premiers tiers du livre (et le dernier aussi, d’ailleurs, malgré la révélation du plan machiavélique) sont la description d’un cas clinique. Le narrateur, qui entretient bien des ressemblances avec Bernhard lui-même, se livre à une véritable logorrhée dans laquelle il évoque sa profonde dépression. A l’origine de celle-ci, la retraite qu’il s’est imposée pour mener à bien ses travaux scientifiques sur les anticorps et une erreur originelle :

« Et, c’est un fait, j’avais cru que je pourrais rester seul avec mon travail scientifique, que je pourrais tenir toute une vie uniquement avec mes études scientifiques, ce qui, peu à peu, puis, brusquement, avec la plus évidente certitude, devait se révéler totalement impraticable et totalement impossible. »

Voilà révélé le coeur apparent du roman : la difficulté pour l’homme d’une certaine sensibilité, d’une certaine intelligence, d’établir avec justesse son rapport au monde extérieur.

Il y a le narrateur, tout d’abord, à l’intelligence et à la sensibilité exacerbées, tout en lucide introspection, et qui s’est évertué à se couper du monde jusqu’à s’apercevoir que « [q]uand la solitude n’a plus de sens, quand elle est tout à coup devenue improductive, il faut qu’elle cesse ». Alors, il s’accroche comme à une bouée à son ami Moritz, sur lequel il se déverse de tous ses états d’âme dans un discours incohérent, et il va jusqu’à se convaincre, dans une superstition qu’il sait totalement infondée, que lorsque deux inconnus débarquent alors qu’il se trouve au plus mal, ils sont venus exprès pour le sauver. Quelle folle certitude ! Est-il coulé pour le quasi-noyé qui s’y accroche à bout de souffle, le barreau d’échelle qui lui permet de se hisser hors du bassin où il n’avait plus pied ? Ou a-t-il simplement saisi le premier élément qui se présentait sous lui tandis que les flots le submergeaient ?

A l’autre bout du spectre, il y a le Suisse. L’incarnation froide et à peine humaine de la neutralité. L’ingénieur, le bâtisseur de centrales nucléaires et de blockhaus. Lui compense son désert intérieur par une volubilité et un sens du contact à toute épreuve. Il exhibe des photos où il serre les mains de chefs d’état, affiche une confiance sans faille, lie contact facilement. Mais ce n’est que la poupée pleine de vide d’une femme plus forte que lui qu’il finira par vouloir enfermer. Une femme qui, elle-même d’une grande richesse, n’existera pour le monde qu’à travers cet homme médiocre et misérable.

La toile de fond est tissée. Le besoin d’expansion des uns, la nécessité de contrôler des autres, Bernhard examine tous ces ressorts avec beaucoup de justesse et de sensibilité, et dévoile une grande connaissance de l’âme humaine (servie sans doute par un grand pouvoir d’introspection). Au final, il signe avec Oui une oeuvre splendide et importante.

Une remarquable inaptitude au bonheur.

7 étoiles

Critique de Tistou (, Inscrit le 10 mai 2004, 64 ans) - 10 décembre 2010

C’est ce qui me frappe après avoir absorbé plusieurs ouvrages du maître autrichien ; il présente une remarquable inaptitude au bonheur. C’en est un vrai … bonheur !
Bon, non, ce n’est pas un bonheur. Lire Thomas Bernhard c’est, à coup sûr, devoir s’armer d’un moral d’acier pour résister à ses détestations corrosives et à sa capacité de démoralisation impressionnante. Encore que, dans « Oui », il ne « radote » pas autant que dans d’autres ouvrages, franchement pénibles, tels « Les Mange-pas-cher » par exemple.
Il y a un fil conducteur dans « Oui » - bon, n’exagérons pas, ténu le fil – et il y a un indéniable attrait ou une indéniable obsession pour le suicide.
Un couple, lui Suisse, elle d’origine Persane, débarque dans le bled –immanquablement pourri le bled, normal puisqu’en Autriche et que nous sommes avec Thomas Bernhard – du narrateur (raisonnablement Thomas Bernhard lui-même), et devient très vite acquéreur d’un terrain insalubre, dont personne ne veut, au grand bonheur de Moritz, l’agent immobilier et par la même occasion confident et soutien moral du narrateur.
Le narrateur présente une grosse tendance suicidaire au début de l’œuvre qu’il transfère rapidement sur celle qu’il appellera « la Persane ». Belle étude psycho-sociologique sur ce couple suisso-persan (et au passage c’est au bazooka qu’il tire sur les Suisses, le Bernhard ! Et une autre détestation, une !) et sur ce qui a amené le Suisse à acheter ce terrain. Ca finit mal (l’inaptitude au bonheur, je l’ai titré, plus haut !).
Il y a bien des redondances, des re-re-re-redites (on est chez Thomas Bernhard), des déclarations confondantes de naïveté, mais ça reste un Thomas Bernhard lisible. Au style toujours aussi particulier tout de même. Autant être prévenu, amateur de phrases courtes et concepts simples s’abstenir ! La première phrase de l’œuvre court quand même sur 2 pages et demi ! N’importe qui d’autre se permettant ce genre de fantaisie serait taxé d’écrivaillon, j’en suis persuadé. Quelquefois je me demande s’il n’y a pas un snobisme Bernhard ? Allez, le début de ladite phrase :

« Le Suisse et sa compagne s’étaient présentés chez l’agent immobilier Moritz juste au moment où, pour la première fois, non seulement j’essayais de lui faire entrevoir scientifiquement, les symptômes d’altération de ma santé affective et mentale, mais où j’avais justement fait irruption chez Moritz – qui était sans doute à ce moment-là l’être dont je me sentais le plus proche – pour lui déballer tout à trac et sans le moindre ménagement la face cachée, pas seulement entamée, mais déjà totalement dévastée par la maladie, de mon existence, qu’il ne connaissait jusque-là que par une face externe pas trop irritante et donc nullement inquiétante pour lui, ne pouvant par là que l’épouvanter et le choquer, ne serait-ce que par la soudaine brutalité de l’expérience à laquelle je me livrais, du fait que cet après-midi-là, sans crier gare, je découvrais et dévoilais complètement tout ce que, en dix ans de relations et d’amitié avec lui, je luis avais caché, … »
(J’arrête, j’ai pitié, ça fait 2 pages et demi !)
Un pour qui j’ai une pensée émue, c’est Jean-Claude Hémery. C’est le traducteur !

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