L'exil et le royaume de Albert Camus

L'exil et le royaume de Albert Camus

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Jules, le 10 février 2002 (Bruxelles, Inscrit le 1 décembre 2000, 73 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 6 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (1 862ème position).
Visites : 8 554  (depuis Novembre 2007)

Un long questionnement

Il n’est pas arrivé très souvent à Camus d’écrire des nouvelles. Ce recueil en comprend six. Il les a écrites assez tard dans sa vie, ce livre ayant été publié en 1957.
Janine a connu Marcel il y a plus de vingt cinq ans. Elle rêvait d’une vie libre, tout en ayant peur de vieillir seule, aussi elle a fini par « l'accepter » et l'a épousé. Elle s’est constamment réfugiée dans une vie qu'elle estime être médiocre. Ce n'est pas Marcel qu'elle aimait, mais bien l’amour qu'il avait pour elle, son besoin d’elle. Et voilà qu’un jour, Marcel la force à l'accompagner dans sa tournée de vente dans les campagnes. Sa vie va basculer !. Elle va découvrir le désert, ses espaces à perte de vue, son ascétisme, sa rudesse. Le choc est rude. Le soir, couchée dans une petite chambre ascétique,
Marcel dormant à
ses côtés « …avec cet air buté qu'il prenait et qu’elle reconnaissait parfois sur d'autres visages d’hommes, le seul air commun de ces fous qui se camouflent sous des airs de raison, jusqu’à ce que le délire les prenne et les jette désespérément vers un corps de femme pour y enfouir, sans désir, ce que la solitude et la nuit leur montre d’effrayant. », une terrible panique la prend ! Elle veut se délivrer de ce terrible poids qui l'oppresse depuis des années et elle se lève et sort de la chambre sans réveiller son mari. Elle court à travers la ville endormie jusqu’aux remparts et là, s’arrête face à l’immensité du désert : « Elle respirait, elle oubliait le froid, le poids des êtres, la vie démente ou figée, la longue angoisse de vivre et de mourir. Après tant d’années où, fuyant devant la peur, elle avait couru follement, sans but, elle s'arrêtait enfin. »

Dans « Le renégat », Camus nous présente un jeune séminariste qui n’a qu'une seule idée : aller convertir là où les gens sont les plus réticents. Il est en révolte contre son père, « ce porc », ses maîtres et avec « la sale Europe ». Il est plein d'orgueil et avoue : « Puissant, oui, c'était le mot que, sans cesse, je roulais sur ma langue, je rêvais du pouvoir absolu, celui qui fait mettre genoux à terre, qui force l’adversaire à capituler, le convertit enfin, et plus l’adversaire est aveugle, cruel, sûr de lui, enseveli dans sa conviction, et plus son aveu proclame la royauté de celui qui a provoqué sa défaite. » Envoyé en Afrique du Nord, il va s’enfuir d'où il a été nommé pour se rendre dans une tribu particulièrement réticente et cruelle. Seule cette tâche est assez bonne pour lui ! Il va y découvrir l'enfer, la cruauté pure et à un moment, croyant mourir, il se sent « heureux, désespérément heureux de mourir enfin, la mort aussi est fraîche et son ombre n’abrite aucun dieu. » Il découvre aussi qu’ « il n’y a pas de maîtres bons. »
Mais son expérience n’est pas finie…
« Les muets » est une pure merveille ! Une grève sauvage se déclenche dans un atelier de tonnellerie. Les hommes sont sous-payés et la vie ne leur est plus tenable. Mais surtout, le patron a donné pour seule réponse : « C’est à prendre ou à laisser ! ». Cela les hommes ne peuvent pas l'admettre ! Leur dignité ne peut pas accepter de tels mots !. Et malgré les tentatives du patron, malgré leurs efforts à eux, un lourd silence va s’installer dans l'atelier. Personne n'arrivera à le rompre. « … la colère et l’impuissance font parfois si mal qu'on ne peut même pas crier. Ils étaient des hommes, voilà tout, et ils n'allaient pas se mettre à faire des sourires et des mines. »
Il est terrible, ce silence. ! C'est le silence des esclaves, lourd de sous-entendus.
Dans « L’hôte », nous sommes transportés dans une école de campagne, au sommet d’une colline, loin en territoire pacifié d’Algérie. L'instituteur se voit dans l’obligation de conduire un prisonnier arabe, qui aurait tué un des siens, vers la prison la plus proche, tout en bas, loin dans la vallée. Mais il estime que ce rôle ne lui appartient pas. Il loge l’homme à côté de lui après l’avoir libéré et nourri. Il laisse son pistolet dans un tiroir de son bureau et s'endort. Le lendemain, l'homme est toujours là, couché ! Ils prennent la route et l’instituteur s’arrête au sommet d'une colline. Il montre au prisonnier le chemin vers la prison, ainsi que celui vers des tribus qui pourraient le recueillir. Cela fait, il rebrousse chemin en laissant l'Arabe planté là. A-t-il trahi ?. Et qui ?. Que fera l'Arabe ?.
Jonas est habité d’un énorme talent pour le dessin et la peinture. Il n'a que cela en tête. A un point tel que ce sera son meilleur ami qui s'occupera de lui trouver une femme. Pour Jonas, ce talent est un don des dieux et il estime qu'il n’a jamais eu que de la chance dans sa vie. Il estime cela à un point tel que toute chose qui se présente à lui est vue au travers de ce prisme. Il se laisse donc mener entièrement par cette chance et ne guide en rien sa vie. Tout cela prendra des proportions telles, qu'il acceptera n’importe quoi et n’importe qui autour de lui au point de rendre sa femme et ses enfants malheureux. Mais il n'a même plus le temps de le voir. Jusqu’au jour où son talent va le quitter…
D’Arrast est ingénieur et envoyé aux confins du Brésil dans un tout petit village constamment inondé. Il est reçu là-bas comme un sauveur par les quelques notables du cru. Outre ceux-là, l'ensemble de la population est composée d’indigènes. Il arrive là à l’époque de certaines fêtes rituelles. D'Arrast fera la connaissance d'un ancien chef coq de bateaux. Celui-ci a fait un vÏu assez fous et compte sur lui pour l'aider à l'accomplir. Il entrera dans le jeu et y trouvera un sens. Le coq lui dit : « Tu es fier, Capitaine. & J’étais fier, maintenant je suis seul. Mais dis-moi seulement, ton bon Jésus t'a toujours répondu ? & Toujours, non, Capitaine ! – Alors ? » Le coq éclata d'un rire frais et enfantin. « Eh, bien, dit-il, il est libre, non ? »
Une Ïuvre qui met l’homme face à lui-même, le force à se poser des questions, même si les réponses ne sont pas toujours évidentes…

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Nouvelles royales

10 étoiles

Critique de Bételgeuse (, Inscrite le 7 décembre 2007, 38 ans) - 7 décembre 2007

Camus, un champion de la nouvelle. J'ai surtout apprécié "L'hôte", pour sa fin absurde qui retentit longtemps.

Pour l'humaine compassion...

8 étoiles

Critique de Fee carabine (, Inscrite le 5 juin 2004, 43 ans) - 3 août 2004

Il n'y a pas grand chose à ajouter aux commentaires de Jules et Lucien. "L'exil et le royaume" est en effet un livre qui nous laisse face à nos interrogations les plus profondes: le sens de la vie voire son absence de sens, l'absurdité de la destinée humaine montrée de façon proprement terrifiante dans "Le renégat".
Il n'y a rien à ajouter, mais peut-être qu'il est bon de répéter à quel point ces nouvelles sont profondément émouvantes pour ce qu'on y devine d'amour pour la terre natale et d'humaine compassion. Et juste pour retrouver cette émotion pour un moment encore, un court extrait:

"Depuis toujours, sur la terre sèche, raclée jusqu'à l'os, de ce pays démesuré, quelques hommes cheminaient sans trêve, qui ne possédaient rien mais ne servaient personne, seigneurs misérables et libres d'un étrange royaume. Janine ne savait pas pourquoi cette idée l'emplissait d'une tristesse si douce et si vaste qu'elle lui fermait les yeux. Elle savait seulement que ce royaume, de tout temps, lui avait été promis et que jamais, pourtant, il ne serait le sien, plus jamais, sinon à ce fugitif instant, peut-être, où elle rouvrit les yeux sur le ciel soudain immobile, et sur les flots de lumière figée, pendant que les voix qui montaient de la ville arabe se taisaient brusquement. Il lui sembla que le cours du monde venait alors de s'arrêter et que personne, à partir de cet instant, ne vieillirait plus ni ne mourrait. En tous lieux, désormais, la vie était suspendue, sauf dans son coeur où, au même moment, quelqu'un pleurait de peine et d'émerveillement."

Chaque nouvelle a un rapport, même étroit avec le titre

10 étoiles

Critique de Killeur.extreme (Genève, Inscrit le 17 février 2003, 35 ans) - 8 avril 2003

Ces nouvelles donnent à réfléchir, on parle d'Exil et de Royaume, négatif pour l'exil, positif pour le royaume. Dans ce recueil seul le dernier personnage atteindra le royaume, car c'est le seul personnage qui s'en sortira plus ou moins bien, alors que les autres resteront dans l'exil à la fin de leur histoire.

Solitaire ou solidaire ?

8 étoiles

Critique de Jules (Bruxelles, Inscrit le 1 décembre 2000, 73 ans) - 11 février 2002

C'est une question importante !... Désolé de vous ennuyer aussi souvent avec ces "Discours de Suède" mais pourquoi inventer, ou aller chercher Dieu sait où, des réponses qui y sont. Dans son discours pour le Nobel, Camus explique que l'art ne peut se développer que dans la vie et que l'écrivain ne peut s'isoler du reste des hommes. Il est un homme comme les autres et ne peut faire de l'art que dans la mesure où il décrit ce qui est, la vérité. Pour cela, il ne peut pas vivre dans une tour d'ivoire ! Comme il ne peut que décrire la vraie vie et que celle-ci ne peut se concevoir sans les autres, il me semble que "solidaire" devrait être plus juste que "solitaire". Mais solidaire ne veut pas dire non plus qu'il faut se laisser manger par les autres, ce qui est le cas de Jonas. Gérer son temps fait aussi partie de la vie et c'est un très grand art...

N'y a-t-il donc que l'exil?

8 étoiles

Critique de Lucien (, Inscrit le 13 mars 2001, 61 ans) - 10 février 2002

Dans son excellent petit ouvrage sur "Camus par lui-même", Morvan Lebesque se pose les questions fondamentales : "N'y a-t-il donc que l'exil? Et le royaume, quelque part, n'existe-t-il point?" Il ajoute, sans répondre : "En donnant ces deux mots pour titre à un recueil de nouvelles, Camus nous indique leur thème : la quête, ou la découverte émerveillée, d'une raison d'être et, par contraste, l'horreur de l'enfouissement dans un univers dégradé." Je n'ajouterai rien à la belle description de Jules, sinon la tendresse que je porte depuis longtemps à ce recueil, sorte de testament de Camus. Je me revois achetant pour 30 francs à la librairie des Carmes, rue saint Paul à Liège, ce petit Folio... c'était il y a près de trente ans. J'ai souvent relu "L'hôte", une nouvelle que l'on peut comparer au "Mur" de Sartre. L'absurdité est proche, la morale très différente... Et puis, je me suis longtemps interrogé sur le problème de la création artistique, si lucidement décrit dans "Jonas ou l'artiste au travail" : je possède le souffle du génie (ou du talent), donc je crée; je crée, donc je suis admiré; je suis admiré, donc je réponds à des interviews, je gère ma célébrité, je parle de mon oeuvre; je parle de mon oeuvre, donc je ne trouve plus le temps de créer; à quoi m'a servi d'avoir du génie (ou du talent)? "Solitaire" ou "solidaire", l'artiste? Près d'un demi-siècle après la publication de "L'exil et le Royaume", la question qui clôt "Jonas" reste plus que jamais actuelle.

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