Du vieillissement Révolte et résignation
de Jean Améry

critiqué par Dirlandaise, le 6 avril 2010
(Québec - 64 ans)


La note:  étoiles
"L'éternité ressemble à la mer du Nord..."
Jean Améry est un écrivain et philosophe dans la mouvance de Francfort. En 1940, il est arrêté et déporté dans le camp de Gurs d’où il réussit à s’évader. Il est envoyé à Auschwitz en 1943 puis à Bergen-Belsen en 1945. Il s’installe à Bruxelles à son retour de déportation et se suicide en 1978. Je recopie ici des informations tirées de la quatrième de couverture. Dans cet essai, Jean Améry nous livre des réflexions d’une profondeur étonnante sur le fait de vieillir et sur l’inéluctabilité de la mort.

Tout le monde est concerné par le fait de vieillir et par sa propre mort. Au début, monsieur Améry dépeint tout ce que le vieillissement implique comme changements tant au niveau physique que social et culturel. Le corps se dégrade lentement et chaque jour, l’être vieillissant constate certains signes irréversibles qui ne trompent pas : ce sont les outrages du temps. Ce corps qui nous servait si bien et qu’on pouvait malmener sans trop de dommages ni de conséquences devient de plus en plus lourd et encombrant. De véhicule performant, il devient peu à peu fardeau. Il nous trahit, il ne nous donne plus ce à quoi nous étions habitués. Nous devenons étranger à nous-même, le miroir nous renvoie une image dégradée de ce que nous fûmes. Socialement, le nombre d’amis et connaissances diminue de jour en jour. Les départs sont nombreux et laissent un vide qui ne sera plus jamais comblé. Culturellement, le monde devient étranger à l’être vieillissant. Il perd de sa signification et bouleverse ses certitudes acquises au fil des ans. Ses repères culturels, que ce soit littéraires ou artistiques deviennent dépassés, désuets. L’homme vieux est lentement mis au rancart, la vie lui échappe, il n’arrive plus à la suivre. Certains réagissent en niant l’évidence, en s’accrochant à la jeunesse, en s’habillant à la dernière mode avec l’espoir d’échapper à cette déchéance terriblement humiliante. D’autres se retirent complètement du monde et deviennent de vieux réactionnaires refusant tout ce qui est nouveau et différent de ce qu’ils ont connu et aimé. Ils s’enfoncent dans le gâtisme.

Je ne suis pas d’accord avec tout ce que raconte monsieur Améry. Je trouve qu’il met trop en avant le côté négatif du vieillissement en laissant de côté sa richesse. Pour ce qui est de la mort, je me questionne également sur la nécessité de tant y songer au point d’en devenir obsédé, de laisser cette idée de l’anéantissement final envahir toute notre vie et nos pensées. J’ai été cependant extrêmement touchée lorsque l’auteur, qui a connu les camps, avoue avoir joué de malchance en échappant à une mort venue de l’extérieur comme l’assassinat, sort que bon nombre de ses camarades ont connu, et que lui ait été condamné à poursuivre sa vie et à attendre une mort lente, venue de l’intérieur, du plus intime de son être. Car la mort peut survenir de l’extérieur mais aussi de l’intérieur, c’est ce qui est le plus désespérant.

C’est un beau livre malgré la gravité du thème. Un livre qui ne peut laisser personne indifférent car nous sommes tous un jour où l’autre, tôt ou tard, confrontés à cette fin de ce que nous avons été, à ce néant, à cette disparition totale de nous-même, à cette victoire du vide. Quelle attitude adopter ? La révolte ou la résignation ? Monsieur Améry a choisi le suicide comme échappatoire à cette terrible angoisse existentielle. Il a choisi l’action plutôt que l’attente passive et résignée. Il a fait son choix…

« L’éternité ressemble à la mer du Nord lorsque le vent n’y souffle pas et que la brume la recouvre, lorsque la mer et le ciel couvert se fondent sans horizon. »

« Je pense souvent aux routes enneigées de 1944 et à la bonne mort-assassinat qui n’a rien voulu entendre de moi. Il n’est pas de plus belle mort, en effet… tout le monde n’a pas cette chance. »

« « Qui ne veut pas mourir jeune doit vieillir. » C’est une de ces platitudes où s’unissent l’absurde, la profondeur et la lucidité. Nul ne veut mourir jeune, nul ne veut devenir vieux, voilà cette banalité complémentaire qui naturellement approfondit ce qu’elle a à compléter en lui ajoutant la dimension insondable que tout le monde estime inacceptable de notre existence qui n’est qu’autoconsommation. Le vieillissement, avec lequel le non et le « in » de notre existence se présente et nous devient évident, est une négation vitale déserte, dénuée de toute consolation raisonnable ; il ne faut pas se faire d’illusions. Dans le vieillissement, nous devenons sens interne du temps abstrait, sans monde. »