L'ombre des montagnes
de Marie Frering

critiqué par Sahkti, le 7 février 2010
(Genève - 50 ans)


La note:  étoiles
Fragments de guerre
La narratrice vit à Sarajevo, c'est la guerre, elle la vit au quotidien. A l'extérieur mais aussi et surtout de l'intérieur.
Par fragments, scènes de vie, rencontres et amitiés naissantes, tirs meurtriers et cibles cachées, c'est toute l'absurdité d'une guerre qui saute au yeux dans ce qu'elle peut avoir de profondément révoltant. La jeune femme vit, a envie de rire, d'aimer et de déambuler comme bon lui semble. A l'image de ces inconnus devenus amis avec lesquels elle se terre comme elle peut entre deux salves mortelles.
Alors, plutôt que raconter la guerre par ses morts et ses combats, cette femme nous la conte de l'intérieur à travers le lent déroulement de son existence pendant cette période troublée.
Avec de ci de là la présence d'un passé heureux à jamais révolu.

"Un vieil homme qui l'accompagne un jour lui raconte son périple dans ces pays il y a trente ans. De la fête qui lui est faite lorsqu'il arrive avec sa mobylette. Elle scrute des photos prises en 1929, à la recherche de ce pays." (page 27)

Et ces détails qui font ressortir la cruauté de la situation:

"Elle voit en chaque fille aux cheveux longs et soignés une profiteuse de guerre. Elle l'imagine se baignant dans du lait, se séchant au feu de la misère et enduisant d'onguents son corps sans brûlures. Elle comprend plus tard qu'il existe de nombreuses aunes auxquelles mesurer la résistance. Par exemple au courage de laver et soigner, et de conserver ses cheveux longs." (page 41)

Le premier épigraphe du livre résume d'ailleurs à lui seul une bonne partie des pensées qui animent les pensées des personnages de ce livre mais aussi celles du lecteur:
"De ce prodige qu'on appelle la guerre, je me rappelle une foules de détails et seulement deux événements et si j'en parle, ce n'est pas parce qu'ils sont plus pénibles que les autres, c'est seulement parce que je ne parviens pas à les oublier" (extrait de "La forteresse" de Meša Selimović)

La guerre finit un jour par passer. A l'extérieur. Parce qu'au dedans, elle est toujours, s'accrochant aux bras des souvenirs et des douleurs. La vie reprend ses droits, les fleurs repoussent et les magasins dévoilent leurs plus beaux atours. Il faut tout réapprendre. A ne plus avoir peur, à regarder l'autre tel qu'il est, à oublier quand c'est possible. Mais ça ne l'est jamais vraiment.
Les "Rêves, prémonitions et inquiétudes" qui clôturent ce recueil sont d'ailleurs là pour en témoigner, racontant des histoires dans lesquelles, symboliquement, un drame se joue et un pan d'humanité s'écroule.
C'est en cela, parmi d'autres points forts, que ce livre de Marie Frering est remarquable, dans cet art d'évoquer les choses sans tomber dans l'excès de réalisme ou l'émotionnel. Au contraire, tout se passe sur la corde du sensible et de la proximité, de ces petites choses que le lecteur peut aprpéhender car il lui semble qu'elles sont familières. Et au moment où il pense mettre la main sur un sentiment connu, blam !, c'est là que le bouleversement opère et que le drame apparaît au grand jour, frappant où il peut, basculant les repères.

Superbe récit, tout en force et en sobriété.