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Balzac, sans les longueurs...
Je vais évoquer aujourd'hui le plus grand romancier belge de notre siècle, celui qui m’a fait passer le plus grand nombre de bons moments de lecture. Mais que choisir, parmi les quelque deux cents romans de celui que Marcel Aymé résumait dans cette formule lapidaire : « Balzac, sans les longueurs. » ?
J'ai décidé d'emblée de laisser de côté la collection des Maigret, largement popularisée par de nombreux téléfilms pas toujours à la hauteur du géant, pour me tourner vers les « romans-romans », comme les appelait lui-même celui qui ne voyait dans ses « polars » que de la « demi-littérature ». Cette présélection effectuée, il me restait à choisir un titre parmi quelque cent vingt. Pas facile ! Car choisir, c'est éliminer… Et comment éliminer des chefs-d'œuvre comme L'homme qui regardait passer les trains, Le bourgmestre de Furnes, Le petit homme d'Arkhangelsk, Le déménagement, La maison du canal ou encore L’horloger d'Everton ? Mission impossible… Alors, autant partir sur un coup de cÏur, en précisant d’emblée que tous les romans de Simenon sont hautement recommandables, qu’ils apportent en quelques heures un
éclairage sombre, souvent cruel et parfois tendre sur la destinée humaine, l’homme mis à nu, débarrassé des pauvres petits artifices sociaux qu'il a cru pouvoir lui tenir lieu d'existence. Et La porte m’est immédiatement apparu comme ce « coup de cœur », pour la qualité d’émotion que ce petit récit m'a fournie, particulièrement dans les dernières pages. La « dernière de couverture » livre clairement le thème : « Nelly et Bernard, mariés depuis vingt ans, vivent ensemble dans le paisible quartier du Marais. Bernard souffre-t-il encore de son infirmité ? Amputé des deux mains à la suite d'un accident, il paraît serein, s’exerçant à de menus ouvrages tandis que sa femme va gaiement au travail. Commence alors une longue journée de solitude et d’attente. Le soir, en rentrant, Nelly s'attarde parfois devant la porte entrouverte du premier étage, où vit le jeune Mazeron. Bernard le devine. Un reclus entend tout. Mais pourquoi s’inquiéterait-il ? Nelly ne lui donne-t-elle pas toutes les preuves d'un amour infini ? » Les thèmes éternels de l’amour et de la jalousie, on l’a compris, s'entrelacent dans ce récit dense et rapide : huit chapitres ! Ce roman date de 1961 : à l’époque, Simenon écrit, depuis plus de trente ans, environ cinq livres par an. Son style est devenu de plus en plus concis, ses développements de plus en plus brefs. Lorsqu’il se sent « en état de roman », c'est, en lui, comme une crise existentielle, une dépression de l'être qui conduirait certains chez le psychiatre et l’amène, lui, devant sa machine à écrire : il s’enferme alors pour une dizaine de jours, écrivant un chapitre par jour, fébrilement, directement à la machine, suivant un canevas au crayon rédigé la veille. Il explique que ses romans sont courts parce qu’il est lui serait impossible de rester plus longtemps « dans la peau d'un autre », et parce que ses Ïuvres, exprimant avec force un instant de crise, doivent pouvoir être lues d’une traite. Entrer dans un roman de Simenon, c'est pousser une porte. C’est découvrir, dès les premières phrases, une ambiance, un style, un homme : « Comme dans beaucoup de vieilles maisons du quartier, les fenêtres, hautes et étroites, descendaient jusqu'à trente centimètres du plancher et des arabesques en fer forgé supportaient la barre d'appui. C’est à travers ces arabesques que Foy, de sa chaise, suivait plus ou moins consciemment les allées et venues de la rue. »
Tout est résumé dans ces deux phrases : le vieux quartier paisible et oppressant, l’enfer-mement du solitaire, son regard voyeur, et jusqu'à ce nom de Foy, signe de la foi qui le relie à Nelly comme un croyant à son dieu, une foi que la vie va se charger d'ébranler, de bousculer, d'anéantir, pour la détresse de cet homme, et pour notre plus grand frisson. Poussez donc La porte…
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