Biblique des derniers gestes de Patrick Chamoiseau

Biblique des derniers gestes de Patrick Chamoiseau

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Feint, le 24 août 2008 (Inscrit le 21 mars 2006, 54 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (1 953ème position).
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Relier les contraires

Ecartelé entre le destin d’un seul homme né dans presque rien et celui des peuples et des leaders du monde entier qui luttèrent contre le colonialisme sur tous les continents, entre le récit resserré des derniers moments d’une agonie et celui d’une vie entière, entre l’Histoire du minuscule pays de Martinique et celle des résistances sur tous les continents, entre l’univers fabuleux des conteurs d’autrefois et l’aujourd’hui dérisoire d’un département d’Outre-mer sous transfusion, Bibliques des derniers gestes est un monument baroque qui s’étend sur près de huit cent pages. Pour le sujet, renvoyons à la quatrième de couverture, que je crois de la main de l’auteur lui-même :
« Jadis, au-delà de l'aurore et du crépuscule, les bois symbolisaient la demeure de la divinité, et ainsi de la Martinique. Mais les dieux sont partis laissant derrière eux, dans l'obscurité des siècles, des esprits qui enflamment toujours les racines des forêts, tandis que le temps poursuit sa route.
Balthazar Bodule-Jules était né, disait-il, il y a de cela quinze milliards d'années et néanmoins, en toutes époques, en toutes terres dominées et sous toutes oppressions. Alors que, désenchanté, il décide de mourir, il se souvient tout à coup des sept cent vingt-sept femmes qu'il avait tant aimées... Ces créatures mémorielles le ramènent au long cours de sa vie sur les rives de la Terre, parmi le fracas de ses guerres auprès du Che en Bolivie, de Hô Chi Minh au Vietnam, de Lumumba au Congo, de Frantz Fanon en Algérie...
Dans ce vrac de mémoire, le vieux rebelle découvre la dimension initiatique de son enfance soumise à la grandiose autorité d'une femme des bois, Man L'Oubliée, seule capable de s'opposer aux damnations de la diablesse. Il prend la mesure des enseignements d'une ardente communiste que l'on croit être un homme ; puis il élucide enfin l'étrange douceur de celle qui lui paraissait la plus fragile de toutes : la céleste Sarah-Anaïs-Alicia...
Le narrateur (Marqueur de paroles et en final Guerrier) s'identifie insensiblement à ce rebelle qui l'emplit d'une connaissance littéraire des temps anciens et des temps à venir. Car, au terme d'une vie dont il ne pensait retenir que l'échec, l'agonisant accède à une autre conscience : à ce deuxième monde qu'il avait cru longtemps inatteignable, cet amour-grand seul capable de relier les contraires... »
Avec Biblique des derniers gestes, c’est une sorte de roman total, que Patrick Chamoiseau nous offre. Fable initiatique, étude intimiste, fresque grandiose, conte merveilleux, réflexion sur l’engagement, alliance inédite d’une écriture marquée par l’oralité créole – l’accent m’en revenait presque à la lecture – et d’une modernité de la composition plus marquée que dans Texaco ou Chronique des sept misères : on y voit l’« auteur » à l’œuvre – notamment dans ses « Notes d’atelier et autres affres » – on y voit l’œuvre en train de se faire à partir de traces écrites qu’on prendrait pour authentiques, avant de comprendre qu’Isomène Calypso, « conteur à voix pas claire de la commune de Saint-Joseph », premier biographe de Balthazar Bodule-Jules, dont les citations émaillent le texte, Man l’Oubliée et ses « Apatoudi » listés en fin d’ouvrage ou même le protagoniste Balthazar Bodule-Jules rapportant le « Livret des Lieux du deuxième monde » ou le « Livre des Da contre la malédiction », sont autant d’hétéronymes possibles, ainsi d’ailleurs qu’un Ti-Cham narrateur à distinguer de Chamoiseau lui-même.
Essentiel bien sûr le rôle de la mémoire, comme dans tous les livres de Chamoiseau : c’est l’oubli, et ici l’oubli de l’esclavage, qui est à la source de la Malédiction, ces maux inexpliqués qui frappent le peuple. Que la mémoire soit rendue aux hommes, par un geste d’apaisement de Man l’Oubliée, et la vie de nouveau devient possible.
On retiendra aussi le rôle majeur joué par les différentes figures féminines – dont les quatre principales, la diablesse Yvonnette Cléoste, Man l’Oubliée, Déborah-Nicol et Sarah-Anaïs-Alicia sont au roman comme quatre points cardinaux – dans la construction du personnage masculin, ainsi que celui de la poésie où cohabitent à la fois le nègre et le béké, Césaire et Saint-John Perse, et le rapport à la nature, à tout ce qui pousse, à tout ce qui vit.

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Ecoutez, bande de crabes !

10 étoiles

Critique de Lafcadio_ (, Inscrit le 13 septembre 2014, 28 ans) - 14 juin 2015

Si la littérature caribéenne est aujourd’hui à la mode, Patrick Chamoiseau en est un acteur depuis presque trente ans. « Biblique des derniers gestes » est l’un de ses romans les plus ambitieux ; habité par le souffle créole, ce récit est une élégie à sa culture natale, unique et pourtant universelle.

Balthazar Bodule-Jules est désormais un vieil homme. Las de son existence commencée il y a quinze milliards d’années, il souhaite la quitter, mais auparavant, le vieux guerrier décide de la rejouer devant une assemblée hétéroclite composée entre autres de quimboiseurs, de tantantes et de dealers. Le marqueur de parole Chamoiseau assiste à l’agonie de ce héros martiniquais, tantôt nostalgique, tantôt combattante, toujours portant la puissance de l’histoire d’une culture peut-être en train d’agoniser avec l’un de ses derniers représentants. Le marqueur de paroles pourra à terme nous offrir ce texte, témoignage d’un monde mystique doux-violent.
Bienvenue au pays des diablesses, des spectres, des zombies et des Mentôs !

Une trâlée de personnages charismatiques ont peuplé la vie de Balthazar Bodule-Jules : l’Yvonette Cléoste, terrible sorcière ayant juré la perte du héros, apportera une cohorte de frissons à chacune de ses apparitions ; s’opposant à elle Man l’Oubliée, une Mentô ( sorte d’esprit magique positif ) tiendra le rôle de mère et de gardienne avec mystère et autorité tout en comblant les jeunes années du héros d’amour et de caresses ; Déborah-Nicole Timoléon, enseignante rebelle transmettra sa colère ; et l’angélique et fragile Sarah-Anaïs-Alicia, pleine de grâce et d’énergie claire, sera notre premier amour.

Presque tous les personnages d’importance sont féminins. Pierres de voûte de la construction de Balthazar Bodule-Jules, Chamoiseau rend hommage à toutes les femmes du monde dans ce récit d’une vie en ayant connu sept cent vingt-sept, en tous lieux et de toutes origines.

La complexe construction du roman n’est pas juste un artifice : différentes voix et époques s’entremêlent, apportant de la profondeur au roman. La voix de l’agonisant complète celle du jeune bougre qu’il était ; Isomène Calypso, le conteur à voix pas claire, parsème le livre de ses cantilènes ; et Chamoiseau tient son rôle de marqueur de paroles, alternant les « il » et les « je » en désignant Balthazar Bodule-Jules et nous livrant ses « notes d’ateliers et autres affres », apportant du recul sur son rôle d’écrivain. Ajoutez à cela les « Apatoudi de Man l’Oubliée » et « Le livre des Da contre la Malédiction » que l’on trouve en annexe, pour avoir le roman dans son ensemble.

Cette complexité est mise au service du fond du roman : la créolité. Créolité dans l’histoire du roman avec ses couleurs, ses parfums, ses traditions, sa nature et surtout de sa langue si subtilement rendu par l’auteur, véritable tour de force réalisé à l’aide de mots, d’expressions et même d’une certaine diction caractéristiques nous transportant aussitôt aux caraïbes. Mais aussi la créolité dans la grande Histoire. Chamoiseau fait revivre un passé collectif à travers cet homme exceptionnel qu’est Balthazar Bodule-Jules. L’esclavage, le colonialisme, les luttes contre les békés, la drogue, la modernisation seront perçus par ce personnage tout comme la danse, les traditions, la fraternité et la mythologie. Cette culture est issue des autres et c’est pourquoi nous suivrons le personnage principal dans de nombreux allers-retours sur tous les continents afin de se frotter à toutes les autres civilisations.

S’il se déplace dans le monde entier, c’est pour rencontrer ses frères humains, mais surtout pour combattre. Combattre l'oppression sous toutes ses formes. S’alliant à certaines personnalités historiques, il fera le geste de « lever la main » lors des conflits qui ont marqué le XXème siècle, reproduisant les enseignements de Man l’Oubliée. Hô Chi Minh au Vietnam, Frantz Fanon en Algérie, Lumumba au Congo, le Che en Bolivie feront partie de ses rencontres. Encore une fois, les femmes auront un rôle majeur dans ces luttes et affecteront Balthazar Bodule-Jules par leurs courages et leurs douceurs, leurs convictions et leurs caresses. Dans ses vieilles années, rentré en Martinique et aspirant enfin au repos, il s’élèvera malgré tout encore contre la modernisation, pestant contre les dealers aussi bien que contre les mangeurs de frites-ketchup, constatant pour une fois avec impuissance, la disparition des traditions, anesthésie douce d’une culture pourtant si forte.

Sa dernière lutte sera sûrement la plus épique et, pleine de sens, apportera la démesure biblique de ses derniers gestes.

Ce livre est riche : en dépit de ce long résumé nous avons l’impression de n’en avoir rien dit. Reste à découvrir Limonelle et Manotte, Gasdo caca-dlo, Manh Nga, Kalamatia, Polo Marcel et tous les autres personnages et tous les autres thèmes. Au long de ce texte bourré de références littéraires en forme d’hommage – les poètes y tiennent une belle place – Chamoiseau fait un travail de mémoire et de rébellion poignant, le tout magnifié par cette langue solaire. Il faut lire ce livre pour vivre dans ce monde ancien et mystique qui, quoi qu’on en dise, aura existé au moins le temps d’une lecture.

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  Patrick Chamoiseau 5 Aria 26 juillet 2015 @ 15:27

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