Il aura attendu 41 ans, Dostoïevski, avant de sortir de sa Sainte Mère la Russie pour honorer notre Occident de sa présence malade - il a mal au foie quand il entreprend ce voyage, ça nous rappelle le Sous-sol, le Sous-sol et son homme malade, son homme méchant, parce que quand même, il y va pas de main morte le Dostoïevski, il a la dent dure.
Quand il nous raconte ses souvenirs de vacances, on est loin de la complaisance du guide du routard. Non, les remarques architecturales, très peu pour lui, tout juste si les Allemands ont un beau pont - et ils en sont fiers ces Allemands tellement allemands ! - et Cologne une cathédrale en dentelle. Non, ce qui l'intéresse, Dostoïevski, c'est les gens, les sociétés. Et il nous les croque avec délice. Attention, c'est épicé ; chauvins, s'abstenir !
Après un bref passage en Allemagne, place aux généralités dans un chapitre "tout à fait inutile" qui nous parle des "progrès" de la "civilisation" et de l'attrait que l'Occident suscite chez le Russe. Puis, le voilà, qui rentre dans le vif du sujet. Et hop, d'emblée, "Le Français n'a point de jugement". Voilà qui est fait. On imagine qu'il l'écrit avec une jouissance au moins égale à celle de Fonvizine, l'auteur originel de cette phrase. Le Français n'a pas de jugement, et il cherche à se convaincre que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes: il cache ses pauvres on ne sait où, se roule dans l'herbe, se ballade au Palais Royal, écoute le clapotis des fontaines et va à la mer. Tout est beau et moral et poli.
Pas comme le Londonien. Avant de revenir à Paris, Dostoïevski nous ballade à Londres. A White Chappel, quartier rendu célèbre par Jack l'Eventreur. C'est un Londres à la Dickens, ou à la Burton, gothique, sombre, froid, glauque, où s'entassent prostituées juvéniles, mendiants et ouvriers alcooliques. Un Londres que Dostoïevski semble préférer au Paris aseptisé et hypocrite auquel il retourne.
Tout d'abord, moment grandiose, à mes yeux la meilleure partie du roman, Dostoïevski s'adonne à une critique des "gamineries" de 1789. Une critique... marxiste !! Oui, Dostoïevski marxiste. Le voilà qui pourfend notre Révolution bourgeoise. Liberté, égalité, fraternité? Chiqué ! La liberté, elle n'existe que quand on a un million, sans ça, on est juste libre de faire ce que le bourgeois veut nous faire faire. L'égalité devant la loi? Une insulte. Et d'ailleurs, les lois, elles sont faites par les bourgeois pour se protéger (marxiste on vous dit !). Fraternité? L'Occidental en est incapable, il est profondément individualiste, il faudrait une révolution pour changer ça (Karl ?), ça prendrait des millénaires. Critique grandiose, étonnamment moderne et avant-gardiste. Il fait même un parallèle entre socialisme et religion. Vraiment surprenant de modernité. Le point d'orgue de ce carnet de voyage.
Après ça, c'est plus léger, mais non moins savoureux et sarcastique. Dostoïevski s'amuse de notre éloquence, de nos moeurs, du bribri, de la mabiche et du Gustave. Un régal. Et quand il parle du Parisien qui aime se rouler dans l'herbe et voir la mer, on lève les yeux dans le RER et on voit tous ces jeunes cadres dynamiques qui attendent leurs vacances en ce mois d'août, et on ne peut s'empêcher de sourire.
Oui, dès lors qu'on accepte l'autodérision, ce livre est une petite merveille. Devant le sarcasme et la mauvaise foi affichés par Dostïevski, on est pince-sans-rire, parfois on se reconnaît soi-même, ou des amis, ou cette fille, là, qu'on vient de croiser, ce couple. Oui, il a la dent dure, Dostoïevski, mais avec cette verve, ce style (bravo à Markowicz pour la traduction), c'est un vrai bonheur !
Stavroguine (Paris, Inscrit le 4 avril 2008, 27 ans) - 3 août 2008 |