Ennemies de Isaac Bashevis Singer

Ennemies de Isaac Bashevis Singer
(Enemies, a Love Story)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone , Littérature => Anglophone

Critiqué par Sahkti, le 3 octobre 2007 (Genève, Inscrite le 17 avril 2004, 45 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (12 768ème position).
Visites : 3 090  (depuis Novembre 2007)

Vivre est si complexe

Ennemies ou l'histoire d'un amour pour la peur et la crainte de vivre. Paradoxal au premier abord et pourtant... Herman Broder, rescapé des camps de la mort, vit dans la hantise de voir débarquer les nazis aux Etats-Unis, où il s'est réfugié après la seconde guerre. Pendant le conflit, trois années de cache dans la grange de la domestique de sa mère, puis sa fuite avec celle-ci, l'ont convaincu que la religion n'était qu'une vaste fumisterie et que la vie n'était pas simple. Ses errances, ses rêves un peu fous dans lesquels il voit débarquer les soldats allemands en plein coeur de Brooklyn, l'aident à vivre et à tenir le coup. Car sa vie n'est qu'un immense mensonge. Mensonge envers les autres (il a fait croire à sa femme qu'il était vendeur de livres à domicile alors qu'il est en réalité nègre d'un rabbin étrange et que ses présumés voyages lui permettent de passer du temps avec sa maîtresse) mais aussi et surtout envers lui-même. Broder est un peureux, un lâche, qui a perdu tout sens du contrôle et des responsabilités depuis les horreurs connues pendant la guerre.

Avec sa manière toujours aussi élégante, fluide et rigoureuse de raconter ses personnages, Isaac Bashevis Singer nous place devant un dilemne. Que ferions-nous à la place de Herman Broder? Ou bien de sa femme Yadwiga, de sa maîtresse Mascha ou encore de sa première femme Tamara, brusquement réapparue alors qu'il la pensait morte?
Le lecteur se retrouve plongé dans ces destins, esquissant un premier jugement, se ravisant, trouvant que tout cela est vachement compliqué. A l'image de la vie. Pas de jugement, pas de leçons péremptoires mais de vastes interrogations sur nous-mêmes. Et encore et toujours cette ironie grinçante à propos de la religion juive dont on dit souvent que les meilleurs moqueurs sont ceux qui en sont issus.

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Dans un univers si particulier

10 étoiles

Critique de Falgo (Lauris, Inscrit(e) le 30 mai 2008, 79 ans) - 3 avril 2016

Les critiques précédentes ont bien décrit les particularités de Herman Broder et des autres protagonistes de ce récit. Ce qui m'a le plus intéressé est que toutes ces péripéties se déroulent parmi un univers de Juifs rescapés de l'horreur nazie et tentant de se refaire une vie en Amérique du Nord. Ils restent poursuivis par des images horribles et des souvenirs traumatisants qui leur créent cauchemars et comportements étranges. A ceci se mêle une réflexion sur leur judéité et sur Dieu: comment celui-ci a-t-il permis ce qui s'est passé?
Dans cette optique leur foi religieuse est questionnée au delà du respect plus ou moins précis des différentes pratiques. Certains semblent bien s'adapter au nouveau cadre de vie, valorisé surtout par son caractère pratique. D'autres, comme Herman Broder, beaucoup moins bien, pensant rencontrer Hitler à chaque coin de rue. Le style fluide, rempli de détails et de réflexions profondes de l'auteur, est pour beaucoup dans la réussite totale de ce livre.

Intéressant

8 étoiles

Critique de Yotoga (, Inscrite le 14 mai 2012, - ans) - 9 août 2012

A mon avis, la question n'est pas de choisir pour Herman LA femme et la seule. Oui, les relations amoureuses sont au coeur du roman, avec une question de fond : doit-on se marier finalement ? Mais si ça n'avait été que ça, je me serais ennuyée fortement.

Premièrement, le livre traite des séquelles que la guerre peut laisser sur le psyché humain, avec 5 exemples de différentes façons de travailler sur soi par rapport à l'horreur vécue et de re-survivre après les chocs.

Herman est resté caché pendant plus de deux ans dans un grenier derrière une botte de foin - d'où des crises de claustrophobie dans le métro - nourri par sa future deuxième femme Yadwiga et se sent si redevable envers elle qu'il essaie d'éviter de la contrarier et ne sera jamais capable de la quitter. Il est défaitiste, fataliste, ne croit pas en la religion.

Yadwiga représente l'insouciance. Elle était la servante de la famille d'Herman, polonaise, catholique, elle est simple et plein de bonté. Elle n'a pas connu les camps. Elle n'a pas compris la portée de son geste (sauver et cacher quelqu'un) et elle est présentée comme une simplette, mais je crois que c'est un amour pur qu'elle éprouve pour Herman et ça lui fait oublier tout le reste. Elle est la femme trompée qui ne s'en rend pas compte.

La maitresse Masha qui a connu ghettos et camps de concentration essaie de continuer à vivre en profitant maintenant pleinement de la vie. Elle décrit l'esprit positif, c'est une croqueuse d'hommes. Elle tombe enceinte et refuse l'avortement, elle a "déjà vécu trop de morts".

La mère de Masha représente la peur. Si quelqu'un frappe à la porte de l'appartement New-yorkais, elle pense que les nazis viennent la chercher; elle cuisine de la viande en sauce et force ses invités à finir leurs assiettes : on ne sait pas combien de temps on ne mangera plus.

La première femme, Tamara, a perdu ses enfants dans les camps. Elle personnifie les remords, le ressassement sans cesse du passé heureux, alors qu'Herman s'était déjà séparé d'elle avant la guerre.

Deuxièmement, le livre traite le thème de la croyance en Dieu et de sa perte après les horreurs de la guerre. Certains personnages pratiquent sans croire, certains croient encore, certains se font convertir, d'autre se rallient à la communauté juive uniquement pour éviter les autres communautés...

Alors, oui, une histoire avec plusieurs amours, mais aussi, plusieurs strates de réflexions autres.

Une petite citation pour le plaisir :
"- Pardonnez moi de vous recevoir dans une cuisine aussi peu confortable.
- Confortable ! s'écria Mme Schreier. Hitler nous a appris à nous passer de confort !"

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