Epépé de Ferenc Karinthy

Epépé de Ferenc Karinthy
( Épépé)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Sahkti, le 22 février 2007 (Genève, Inscrite le 17 avril 2004, 46 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 6 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (1 959ème position).
Visites : 5 024  (depuis Novembre 2007)

Un régal digne de Kafka

Budaï est linguiste. En voyage pour Helsinki où il doit participer à un colloque entre spécialistes, il se perd dans les correspondances et se retrouve dans un avion qui l'emmène dans un pays qu'il ne connaît pas et où on parle une langue totalement inconnue de lui, qui maîtrise pourtant pas mal de dialectes. Outre cette difficulté (énorme), il s'aperçoit aussi très vite que la foule est immense et qu'il faut faire la file pendant des heures pour tout. Les gens n'ont pas l'air malheureux, ils ont simplement l'air de vivre comme des robots. Aucune communication possible, c'est la lente descente dans les enfers de l'absurdité et du surréalisme.

J'ai adoré ce texte de Ferenc Karinthy! Il n'a pas son pareil pour décrire l'atmosphère étrange qui règne dans cette contrée inconnue et la puissance des efforts déployés par Budaï pour tenter de comprendre où il se trouve et quelques mots de cette langue totalement inconnue. Outre l'absence de relation avec autrui, Budaï se heurte également à un système bureaucratique très fort. Karinthy est hongrois, on peut supposer sans trop se tromper que ce roman regorge d'allusions à peine voilées à son pays, au système communiste (on y parle d'insurrection, de files devant les magasins, de gratuité des soins, d'égalité sociale dans certains cas) et à la rébellion (une insurrection a lieu dans le récit, violente et durement réprimée).
Le tout est décrit avec finesse, beaucoup de justesse, dans une langue qui fourmille de détails et est bien agréable à lire. Un auteur digne de Kafka dans sa description de l'absurde. Très vite, je n'ai pu m'empêcher d'être complètement impliquée dans ce nouveau destin de Budaï, dans sa quête d'une porte vers la liberté; on se sent impuissant tout comme lui.
Admirable!

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Quand nous étions arrivés là où nous sommes en train d'aller

8 étoiles

Critique de SpaceCadet (Ici ou Là, Inscrit(e) le 16 novembre 2008, - ans) - 15 avril 2017

Parti assister à un congrès à Helsinki, Budaï, un éminent linguiste hongrois, se retrouve, par un malheureux concours de circonstances, dans un contexte étranger, un pays et une ville inconnus, qu'il ne parvient pas à identifier et où, comble de l'ironie, malgré la panoplie de moyens auxquels il a recours, il ne parvient pas à communiquer. Seul face à un milieu hostile, comment fera-t-il pour survivre et éventuellement se sortir de l'impasse?

Grâce à un scénario pouvant évoquer diverses situations familières, Ferenc Karinthy engage immédiatement le lecteur tandis qu'installant par ailleurs le récit sur le thème de la communication, il met alors à contribution des réactions parmi les plus naturelles chez la plupart d'entre nous. En effet, qui de nous n'a pas un jour éprouvé l'angoisse d'être incompris, exclu, ou ignoré du reste du monde ou de se retrouver seul et prisonnier de circonstances dont il semble impossible de se sortir?

Publié en 1970 (probablement conçu dans la seconde moitié des années 1960), au moment où Ferenc Karinthy aborde la cinquantaine, avec ce que cela implique d'expériences et cela tandis qu'il évolue dans un contexte pour le moins incertain, on imagine assez bien l'écrivain, lorsqu'il entame l'écriture de ce roman, en train d'observer et de questionner le présent, examinant d'où vient et ce vers quoi la société dans laquelle il vit semble se diriger, on imagine aisément qu'il ait pu avoir envie d'amplifier et d'extrapoler, inventant au fil des mots, un parallèle, un monde qui pourrait très bien être celui où, songe t'il à ce moment-là, il pourrait bientôt se retrouver. D'ailleurs, vu sous cet angle, on ne peut échapper à la tentation de penser qu'il y ait un peu de lui dans ce héros, ce linguiste désemparé qui nous entraîne dans son aventure.

Dans les pas de Budaï nous découvrons donc une ville tentaculaire qui semble s'étendre bien au-delà de l'horizon, une ville où, toutes races confondues, s'amalgament un nombre croissant d'habitants, une ville policée dans une société réglée, dont les moindres recoins sont occupés et habités par une multitude dense et indifférente, une ville enfin qui, à l'instar d'autres villes fictives, n'est pas sans évoquer l'extrême, l'ultime mégapole, bref, le village planétaire.

S'il est clair que l'auteur sème, au long du récit, diverses allusions (notamment sociologiques et politiques) à son pays, ce qui d'ailleurs peut nous inciter à voir dans ce roman une critique de la société hongroise de l'époque, il n'en demeure pas moins qu'adoptant un point de vue d'intérêt universel, cela tant sur le plan thématique que dans son contenu, ce livre déborde rapidement du cadre régional. Car non seulement Ferenc Karinthy crée une ville et une nation sur lesquelles on ne peut accoler une identité précise, mais il place également le lecteur face à une société évoluant dans un système dont les principaux composants sont partagés par nombre de sociétés modernes, c'est-à-dire un système basé sur la croissance, la production et la consommation. De là, le roman traverse les frontières, nous rejoint directement, puis, dévoilant une société qui, conséquence de ce système, semble lancée dans un processus de déshumanisation unilatéral, il nous confronte à l'un des visages de notre réalité et nous incite ainsi à questionner les choix que nous (en tant qu'individus et en tant que société) effectuons ou sanctionnons jour après jour, année après année.

La prose est sèche et les phrases tombent comme autant de cailloux traçant le parcours du héros. Quelques invraisemblances ainsi qu'une tendance à la répétition peuvent agacer, mais elles sont le plus souvent diluées ou avalées par l'univers cauchemardesque, voire angoissant dans lequel nous sommes plongés.

Construit sur un échafaudage classique, à la manière d'un thriller psychologique le récit évolue dans une tension allant croissant, puis, tandis que l'intrigue nous entraîne toujours plus avant et suscite moult questions et réflexions, le suspense demeure intact jusqu'à ce que la conclusion, qui tombe de manière plutôt abrupte, laisse le lecteur coi et imprégné d'une expérience intense et stimulante.

Roman social proche de la dystopie, malgré quelques rides, Epépé mérite une belle place parmi les classiques du genre.

Epépé, un monde à rendre fou…

9 étoiles

Critique de Karaziel (, Inscrit le 2 juillet 2014, 45 ans) - 2 juillet 2014

Ce roman raconte la mésaventure de Budai, linguiste réputé, pensant prendre l’avion le menant à une conférence linguistique à Helsinki, il se retrouve à atterrir dans une grande métropole totalement inconnue. Le comble c’est qu’il n’arrive à comprendre ni à se faire comprendre des innombrables individus multiethniques peuplant cette ville sans fin et aux mœurs éreintantes à la limite de l’absurde. Il ne peut même pas déchiffrer leur alphabet si particulier afin de se débrouiller par ses propres moyens. C’est alors qu’il va essayer, par différents stratagèmes, études et mises en situation, de communiquer et subsister tout en cherchant à s’extirper de ce lieu qui peu à peu risque de le mener à la folie. On va ressentir en même temps que notre héros diverses émotions et sensations ; l’humour, l’espoir, l’incrédulité, la colère, la tendresse, le désespoir, le suspense…

Ce Roman est une aventure ”mouvementée” au sein d’un pays qui nous interpelle souvent sur l’histoire et l’évolution de notre propre monde et de ses conditions de vie. En outre, il nous permet d’imaginer et connaitre ce qui se passerait et ce qu’on pourrait essayer de faire dans une telle situation, et force est de constater que Budai a de l’imagination et des idées très instructives. Il faut noter enfin que ce roman a un petit quelque chose de kafkaïen, et une touche à la Chaplin, de par sa mise en situation, du lieu du périple et ses habitants, et de son déroulement atypique.

C’est un roman très accessible de par son style riche et dynamique et le plaisir qu’on prend à suivre notre petit linguiste où l’on espère, à chaque page, qu’il réussira… Et cette question restera en suspens jusqu’à la dernière page.

L'Autre (pas) comme moi

9 étoiles

Critique de Radetsky (Massieu, Inscrit le 13 août 2009, 77 ans) - 4 juin 2014

J'ajouterai à ce qu'ont fort bien décrit mes prédécesseurs Sakhti, Provisette, Stavroguine, le sentiment que ce livre va bien au-delà de son contexte culturel (la Hongrie, son histoire, sa langue). La métaphore filée par Karinthy peut être perçue comme un constat de vanité du langage, quel qu'il soit, quelles que soient les circonstances du recours qu'on y fait ; l'impossible communication avec des êtres réduits à des machines souffrantes incapables de s'opposer à leur condition s'étend sur le monde en même temps que les sociétés techniquement avancées. Le processus (politique, économique) échappe désormais totalement aux humains qui n'ont manifestement plus de prise sur lui et qui réagissent au coup par coup, par réflexe inné, par instinct animal, par conditionnement social. Et la société décrite par notre auteur n'a manifestement pas d'autre projet que de répéter inlassablement les mêmes absurdités vis à vis desquelles toute quête de sens est refusée. Même l'amour en est réduit à une ébauche privée de signification tant il est patent que, si le langage trahit la vérité, il n'y est même plus capable d'assumer son propre rôle ; la furtive liaison entre Budaï et Epépé en est l'illustration. Le langage est ce qui a permis à l'humanité de sortir de son état primitif. Sa dégradation actuelle accompagne toutes les autres formes de dégradation. Nous devenons de plus en plus opaques aux autres et sans doute aussi à nous-mêmes.

L'absurde à son comble

9 étoiles

Critique de Provisette1 (, Inscrite le 7 mai 2013, 8 ans) - 4 janvier 2014

Un livre très déroutant, de prime abord, mais je rejoins tout à fait Sahkti lorsqu'elle évoque le fait que Karinthy est hongrois et qu'il ne rend compte que de réalités existantes, à une certaine époque, dans son pays, valables dans d'autres, d'ailleurs.

Et tout au long du récit, nous tournons, tournons, tournons continuellement dans un monde ubuesque où même le sexe est programmé à jour fixe... le Dimanche, jour qui semblerait de liberté mais, encore et toujours, comme chacun des actes "individuels", comme chaque jour, un jour programmé version "moutons disciplinés" pour cette stupéfiante masse d'individus vivant dans monde où tout est codifié, régenté.

Cette absence de compréhension de cette langue inconnue et étrange par Budaï, lui le linguiste, lui, le "hors système", n'a été, pour moi, tout au long de ma lecture, qu'une mise en évidence de l'individu singulier exclu de ce monde moutonnier, faute de langage commun avec le reste de cette société.

C'est, d'ailleurs, un récit qui m'a souvent rappelle "L’enquête" de P.Grimbert.

Loin d’être farfelu. Bien au contraire.

Épopée

7 étoiles

Critique de Stavroguine (Paris, Inscrit le 4 avril 2008, 36 ans) - 11 mai 2011

C’est une étrange manière de commencer son roman, "En y repensant" ; d’autant que le lecteur, lui, dont les yeux parcourent ces premières lignes, ne l’a absolument pas, ce recul par lequel Budaï se demande ce qui a bien pu le conduire, en premier lieu, à Epépé ou, quel que soit son nom, à cette ville étrange, grouillante, oppressante, éreintante, hostile (ou pire, indifférente) et, surtout, inconnue. Ce que ce recul implique, comme cela, d’entrée de jeu, c’est que le personnage et le narrateur ont un temps d’avance sur le lecteur : là où lui rentre dans l’histoire, eux en sont sortis – que ce soit littéralement, dans l’espace, ou pour ainsi dire par résignation, par un désintérêt global de sa condition qui amène à se demander non plus comment on pourrait en sortir ou l’améliorer, mais seulement de quelle façon anecdotique on y est arrivé. Pourtant, pour peu qu’on soit encore en plein dedans, la situation est grave ! Jugez-en plutôt : Budaï, donc, linguiste qu’on peut supposer d’une certaine renommée, se rend à Helsinki dans le cadre d’un colloque et se retrouve dans la suscitée Epépé qui, comme indiqué, grouille, l’oppresse, l’éreinte et lui est hostile (ou pire, indifférente) et inconnue.

Sur la couverture du livre, apparaît une photo de Metropolis, la cité désormais rétro-futuriste de Fritz Lang : d’un point de vue architectural, c’est tout à fait comme cela qu’on imagine la ville de Karinthy. En l’air, partout, de grands immeubles gris qui gagnent chaque jour un ou deux étages ; au sol, tout autour de Budaï, une foule immense, pressée, et qui piaille dans une langue incompréhensible. Voilà donc Budaï, brinquebalé au gré de la foule dans les quatre coins d’une ville inconnue et dont tous les habitants semblent ne parler qu’une seule langue, elle aussi inconnue.

L’idée de départ a du bon : plongé dans cet Enfer moderne, Budaï est perdu. Littéralement perdu, perdu comme sans doute nul ne l’a jamais été. Cette ville (dont certains traits ne sont pas sans rappeler le bloc soviétique ; d’autres, nos grandes mégalopoles occidentales) défie toute logique. L’orientation est rendue malaisée autant du fait de sa superficie que par cette cohue qui vous emprisonne et suit son propre cours, si bien qu’on ne parvient à se porter dans la direction voulue qu’au prix d’immenses efforts, de coups de pieds et de griffures. Quant à la communication, elle est impossible : Budaï a beau nous entraîner dans des études de linguistique pour tenter, à la façon d’un Borgès, de percer les codes de ce mystérieux dialecte, rien n’y fait. Et la foule, toujours pressée, attendant son tour en permanence, ne laisse nullement l’opportunité à notre malheureux de tenter de se faire comprendre par un langage des signes qu’elle ne cherche pas elle-même à déchiffrer.

L’idée de départ est donc brillante, oui, mais une fois tout cela posé, que reste-t-il à faire, pour Budaï comme pour le lecteur, si ce n’est tourner en rond ? Nous suivons donc le malheureux linguiste de son hôtel au métro et retour, traversés comme lui par une même obsession : « comment sortir de là ? » (de la ville ; du livre). Aussi riche fut-elle, l’idée peine à tenir la longueur sur 250 pages et aurait sûrement gagné à faire l’objet d’une nouvelle. Si on ne songe jamais vraiment à laisser Budaï en plan, on n’avance qu’au prix de nombreuses redondances et d’un certain ennui à force de toujours voir les mêmes murs se hérisser devant ce personnage, qui n’aurait d’ailleurs rien d’attachant n’eut été la situation ubuesque dans laquelle il se retrouve plongé.

De toutes parts, ces murs de béton et d’incompréhension encerclent notre héros sans jamais dévoiler la moindre faille. Curieusement, quand on semble en distinguer une (toute blonde, et fumeuse) et que par là-même un petit rebondissement donne un peu de piment au livre, l’auteur ne creuse pas plus loin et on reste sur sa faim. Cette fin qui viendra d’ailleurs de façon quelque peu incongrue, comme si Karinthy lui-même avait commencé à s’ennuyer et souhaité mettre un terme à son histoire qui, au point où on en était, aurait pu continuer encore sans qu’on n’y trouve ni plus ni moins d’intérêt. Lorsque Karinthy nous en sépare, Budaï tente, semble-t-il, de remonter le Styx. Il n’avait pourtant jusqu’ici rien d’un Hercule…

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