Une fille de pasteur de George Orwell

Une fille de pasteur de George Orwell
( A clergyman's daughter)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone

Critiqué par Mae West, le 15 février 2007 (Grenoble, Inscrite le 26 décembre 2004, 69 ans)
La note : 9 étoiles
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Sans foi ni joie

L’action se situe dans l’Angleterre des années trente, sur fond de chômage et de précarité. Aussi ce roman de jeunesse de George Orwell a pour le lecteur d’aujourd’hui le goût amer non seulement d’un remember, mais encore, hélas, d’un return ! Cela ajouté au style flirtant d’assez près avec le nouveau roman en fait une oeuvre résolument moderne ; mais le réalisme sans concession et l’absence de métaphore futuriste le place assez loin de son célèbre ouvrage de science-fiction 1984.

C’est à travers l’émancipation avortée de Dorothy, une fille de pasteur comme tant d’autres, que l’auteur nous invite à examiner sous son scalpel les tenants et les aboutissants d’une chronique de vieille fille annoncée.
Ne faisant appel ni de loin ni de près à un psychologisme fouillé, il décrit les faits, les gens et les choses sans jamais véritablement extrapoler, et aboutit ainsi à un constat lucide, plus percutant que le plus brillant des réquisitoires, contre le matérialisme de son temps : Un matérialisme même pas dialectique, placé sous le signe de la pingrerie et de la sécheresse de cœur, orchestré par une chrétienté désincarnée qui récite son catéchisme à l’envers.

Débute donc avec le réveil à 5h30 du matin le récit hallucinant du quotidien de cette jeune femme surmenée, qui partage son temps entre les dévotions, les travaux du ménage et de l’église, les bonnes actions de prosélytisme et le souci occasionné par les créances de son père. Car Dorothy est orpheline de mère et fille unique d’un pasteur anglican, acariâtre et égoïste, dont les manières hautaines on réussi à faire fuir la moitié de ses paroissiens.
Nous entrons de plain pied dans son univers morne avec jubilation, par la grâce d’une écriture concise et colorée, où le mariage du pittoresque et du banal dessinent une fresque terriblement vivante.
C’est d’ailleurs la seule *grâce de l’écriture* que nous rencontrerons, celle de l’auteur, dans ce monde maussade de punaises de sacristie qui pratiquent *les écritures* au sous-pied de la lettre, et distillent avec parcimonie une charité besogneuse, qui n’est la plupart du temps qu’un hypocrite calcul de bons points pour l’au delà…ou pour ici.
Or Dorothy n’est pas ainsi, elle aime son travail paroissial et le fait de bon gré.
Il lui arrive même dans son existence d’abnégation d’éprouver de vraies joies, emportée par sa foi qui déplace des montagnes : mais aussitôt elle les réprime, comme s’il s’agissait d’une luxure, voire les punit à coups de mortification de sa chair.

Nous suivrons ensuite avec intérêt son étrange odyssée, quand, frappée d’amnésie probablement suite à son surmenage, elle erre dans les environs de Londres. Elle y partagera l’existence affamée de ceux qui survivent au jour le jour, depuis les cueilleurs de houblon quémandant du travail le long des routes, jusqu’aux clochards de Trafalgar square qui piétinent et soliloquent toute la nuit les uns à côté des autres en grelottant de froid : (signalons au passage ce morceau de bravoure, écrit à la manière d’une pièce de théâtre, qui vous fait ressentir la folle nuit glacée rien que de le lire !)
Cependant, bien pire sera son expérience du travail salarié, dans l’école privée "de quatrième catégorie" où elle trouve à s’embaucher comme institutrice sous la férule de l’avaricieuse veuve Creevy.
Là aussi, on tient des morceaux de choix, car Georges Orwell, qui exerça un temps comme professeur, connaît son sujet : par exemple la manière dont les instances tutélaires répriment systématiquement le « gai savoir », au nom d’un prétendu savoir *utile*. La manière aussi dont l’enseignant du privé, la mort dans l’âme, se plie à des aberrations pédagogiques débilitantes *pour ne pas perdre son emploi*.

La boucle se rebouclera, après d’autres péripéties, avec un retour à la case départ.
En apparence, rien n’a changé, et pourtant :
Le cœur de Dorothy n’y est plus. Ce cœur, atrophié dès l’enfance par une éducation puritaine, avait achevé sa faible croissance au seuil d’un monde borné, calculateur et hypocrite, où la misère spirituelle et la misère matérielle s’interpénètrent, voire se potentialisent.

A travers son errance et l’expérience qu’elle en a retirée, l’occasion lui avait été donnée de se dessiner un avenir autre que son racornissement fatal. Pourtant elle rejoindra la troupe de ses catéchumènes qui ne croient plus en Dieu et continuent contre vents et marées à réciter leur credo désenchanté, parce que c’est à ces valeurs et à ce rituel de cohésion sociale qu’ils ont été habitués, et que les perpétrer est censé être, d’un point de vue moral, un moindre mal.
Ainsi Dorothy va-t-elle retourner à ses fonctions de fille de pasteur, par habitude, par devoir, par attachement conformiste à un christianisme de façade :
Sans foi ni joie.

Sur fond de puritanisme à la sauce anglicane, Dorothy est un personnage terriblement kantien. Il lui aura manqué, pour défier son destin, non pas de l’énergie, car elle en avait à revendre, mais simplement un zeste de révolte et un soupçon d’impertinence.

§

NB : De savoir « comment ça finit », ici, ne devrait pas empêcher de lire le livre (ne serait-ce que pour en tirer d’autre substantifique moëlle ).
Il ne s’agit pas d’un roman d’aventures et de plus je suis loin d’avoir tout raconté !

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  Sacré George... 2 TELEMAQUE 24 février 2007 @ 22:11

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