Un artiste du monde flottant
de Kazuo Ishiguro

critiqué par Tistou, le 8 février 2007
( - 61 ans)


La note:  étoiles
Drôle de titre
La quatrième de couverture donne d’entrée l’explication de ce qu’est le monde flottant : «belle métaphore sous laquelle les Japonais dissimulent les lieux de plaisir de la vie nocturne ». Ce préambule étant posé, le titre est moins « drôle » déja !
C’est le second roman de Kazuo Ishiguro et il est encore dans la veine japonaise bien que, rappelons-le, Kazuo Ishiguro soit arrivé à l’âge de cinq ans en Grande Bretagne.
Veine japonaise puisqu’il est question du peintre Masuji Ono, arrivé en fin de vie, qui nous conte finalement, sous le couvert de la transformation du Japon de l’après-guerre, de la décrépitude de l’homme et de son sentiment progressif de « lâcher-prise » alors qu’il entre en vieillesse et qu’il est de plus en plus déphasé du monde actif.
Plusieurs lectures certainement sont possibles. Mais c’est ainsi que je l’ai, personnellement, intégré.
Masuji Ono est devenu vieux. Ses filles sont adultes. Il a un petit-fils et Masuji Ono ne s’y reconnait plus. Ni dans ses filles, encore moins dans son petit-fils. Circonstance aggravante, nous sommes juste après la dernière guerre, le Japon vient d’être vaincu, et Masuji Ono a du mal à discerner la part de responsabilité qu’il peut porter dans cette défaite.
Nous assistons aux tourments de l’homme qui se demande s’il a failli dans sa jeunesse, aux tourments du père qui … ne sait plus. C’est un roman du doute. Dans le contexte spécifique du Japon. Ecrit pourtant par auteur élevé en Grande Bretagne.
Il a du charme, mais n’atteint pas les sommets de questionnement de « Auprès de moi toujours » par exemple, ou l’intensité brutale de « Quand nous étions orphelins ». Toujours des digressions, des retours en arrière explicatifs, qui sont la marque de fabrique de K. Ishiguro.
La fin d'une époque 8 étoiles

Admirer les écrivains de la Mitteleuropa constitue, selon moi, un bon présage quant à l'appréciation des romans de Kazuo Ishiguro, tant ce dernier excelle dans la restitution de moment charnière entre deux époques, l'une finissante et l'autre en pleine gestation. En approfondissant sans cesse les mêmes thématiques, qu'on pourrait vaguement résumer au déclin d'un monde et au passage à un autre, au désenchantement, à l'inquiétude et à la solitude que cela génère chez ses personnages vieillissants, aux nombreux retours vers le passé et autres souvenirs, certains joyeux, nostalgiques, d'autres plus mélancoliques, peuplés de fantômes, de pensées flottantes, de regrets et de remords, suscitant à la fois un regard interrogatif mais aussi sans complaisance aucune mais au contraire plus acéré et affûté que jamais, ce qui va souvent de paire avec un sentiment de culpabilité de la part des figures tutélaires, bref quand sonne l'heure des bilans lorsqu'une grande partie de sa vie se conjugue dorénavant au passé et que la vie devant soi se rétrécit de jour en jour.

Car l'homme, voué à la mort dès sa naissance et jeté dans l'existence avec comme seule certitude la perte, l'absence et le manque, ne peut que s'interroger sur comment trouver sa place dans ce monde sans cesse en mouvement alors qu'il est condamné à y vivre dans et pour un temps déterminé. Kazuo Ishiguro ne cesse au fond de poser, de roman en roman, la question de l'être et de son être-au-monde en pleine conscience de sa propre finitude, et à défaut de nous donner des réponses, il prête à ses personnages la sagesse de se poser les bonnes questions. Car si nous sommes tous des naufragés, la possibilité de rechercher une certaine sérénité et d'y parvenir peut aussi nous consoler.

Comme toujours, l'auteur traite ses thèmes de prédilection avec finesse et élégance, abordant les peurs et les angoisses par petites touches impressionnistes d'une grande douceur et d'une belle simplicité en apparence, bien que composées de nombreux silences, ellipses et autres non-dits, enveloppant son lecteur dans une atmosphère mélancolique cotonneuse. J'ai d'ailleurs toujours des difficultés quant à conseiller cet auteur, tant j'ai conscience que certains n'y trouveront pas leur compte, le trouvant peut-être trop lent, trop vagabond dans ses pensées et difficilement appréhendable pour les occidentaux, qui peuvent être déroutés par cette résignation tranquille menant à la sérénité, et qui est pourtant d'une grande force à mon sens tant elle est difficile à atteindre.

Sentinelle - Bruxelles - 47 ans - 3 octobre 2017