Le rideau de Milan Kundera

Le rideau de Milan Kundera

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Sciences humaines et exactes => Critiques et histoire littéraire

Critiqué par Bolcho, le 19 décembre 2006 (Bruxelles, Inscrit le 20 octobre 2001, 69 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (10 205ème position).
Visites : 2 529  (depuis Novembre 2007)

Sans oublier « L’Art du roman »…

« Telle une femme qui se maquille (…) le monde (…) au moment de notre naissance, est déjà maquillé, masqué, préinterprété ».
Bourdieu ne dirait pas autre chose.
Le « rideau » c’est le monde préinterprété des vérités communes. Il faut qu’un bon romancier déchire ce rideau.

Kundera nous fait là un petit bijou serti d’intelligence. Une sorte de cours sur l’art romanesque en tout petits chapitres qui font références à tous les romanciers historiques que nous avons lus ou pas mais dont nous connaissons les œuvres. Et le miracle c’est que Kundera nous donne l’envie de tous les lire ou les relire. Parce qu’il est un lecteur incomparable et que, justement, il excelle à déchirer les rideaux.

Comment vous donner envie de lire cette petite merveille à garder près de soi pour en relire de temps à autre un chapitre ? Des exemples peut-être ?

Fielding ne décrit rien ni de ses personnages, ni des lieux dans lesquels ils évoluent : il est dans l’éternel. Le roman du XIXe siècle va se démarquer profondément de cette attitude : « Le XIXe siècle naquit pendant les décennies de déflagrations qui, à plusieurs reprises et de fond en comble, transfigurèrent toute l’Europe. Dans l’existence de l’Homme, quelque chose d’essentiel changea alors, et durablement : l’Histoire devint l’expérience de tout un chacun ; l’homme commença à comprendre qu’il ne mourrait pas dans le même monde que celui où il était né ». Dans le roman, le temps fit son entrée : « On entra dans l’époque des descriptions ». On décrit les objets et les lieux parce qu’on sait qu’ils sont périssables.

Autre chose : « L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique (…) : c’est à Rabelais que réagit Sterne, c’est Sterne qui inspire Diderot, c’est de Cervantes que se réclame sans cesse Fielding, c’est à Fielding que se mesure Stendhal, c’est la tradition de Flaubert qui se prolonge dans l’œuvre de Joyce, c’est dans sa réflexion sur Joyce que Broch développe sa propre poétique du roman, c’est Kafka qui fait comprendre à Garcia Marquez qu’il est possible de sortir de la tradition et d’ ‘écrire autrement’ ».

Mais Fielding n’avait pas tort après tout : « (…) pour qu’un personnage soit ‘vivant’, ‘fort’, artistiquement ‘réussi’, il n’est pas nécessaire de fournir sur lui toutes les informations possibles ; il est inutile de faire croire qu’il est aussi réel que vous et moi (…) le romancier se plaît même à rappeler (…) que rien de ce qu’il raconte n’est réel (…) comme Fellini qui, à la fin de ‘E la nave va’, nous fait voir toutes les coulisses et tous les mécanismes de son théâtre des illusions. »

Et je termine avec le thème de la plaisanterie cher à Kundera : « (…) si les agélastes ont tendance à voir dans chaque plaisanterie un sacrilège, c’est parce que, en effet, chaque plaisanterie EST un sacrilège. Il y a une incompatibilité sans appel entre le comique et le sacré, et on peut seulement se demander où commence le sacré et où il finit. Est-il confiné au seul Temple ? Ou son domaine s’étend-t-il plus loin, annexe-t-il aussi ce qu’on appelle les grandes valeurs laïques, la maternité, l’amour, le patriotisme, la dignité humaine ? Ceux pour qui la vie est sacrée, entièrement, sans restriction, réagissent à n’importe quelle blague avec irritation, irritation ouverte ou cachée, car dans n’importe quelle blague se révèle le comique qui en tant que tel est un outrage au sacré de la vie. »

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Petit cours

8 étoiles

Critique de Arval (Papeete, Inscrite le 8 mars 2008, 49 ans) - 13 mars 2008

En refermant ce livre, je suis littéralement voir plutôt littérairement transformé. Je découvre enfin cet auteur, et quel plaisir ! quel régal !
En effet, c'est comme un petit cours et en tant que lecteur j'en sort l'esprit plus clair et plus méthodique face à tous les romans qu'il me reste à lire.

Le dernier observatoire

9 étoiles

Critique de Kinbote (Jumet, Inscrit le 18 mars 2001, 58 ans) - 4 janvier 2007

L’enthousiasme de Bolcho est justifié. J’ai retrouvé le plaisir que j’avais ressenti à la lecture de L’art du roman et des Testaments trahis. Dans cet essai, Kundera revient sur les écrivains de l’Europe centrale, Broch, Gombrowicz, Musil, qu’il m’avait fait connaître. Kafka bien sûr n’est pas oublié ainsi que Cervantes et Flaubert mais il ajoute Fielding avec Tom Jones et rappelle l’importance de Rabelais ou Sterne. Il introduit dans son Panthéon des écrivains d’Amérique latine comme Fuentes, Garcia Marquez ou Alejo Carpentier et des écrivains tels que Chamoiseau, Césaire, René Depestre… en précisant leurs contributions à l’histoire du roman.

Quelques autres propos épinglés.
« Le roman nous reste comme le dernier observatoire d’où l’on puisse embrasser la vie humaine comme un tout »

« La conversion anti-lyrique est une expérience fondamentale dans le curriculum vitae du romancier ; éloigné de lui-même, il se voit soudain à distance, étonné de ne pas être celui pour qui il se prenait. »

A la suite d’un propos de Ionesco dans lequel il déclare que « la caractéristique des hommes célèbres est qu’ils ont voulu être célèbres » et que « l’homme célèbre est dégoûtant », Kundera écrit : « L’homme devient célèbre quand le nombre de ceux qui le connaissent dépasse nettement le nombre de ceux qu’il connaît lui-même. la reconnaissance dont jouit un grand chirurgien n’est pas de la gloire : il n’est pas admiré par un public, mais par ses patients, par ses confrères. Il vit en équilibre. La gloire est un déséquilibre. Il y a des professions qui le traînent derrière elle fatalement, inévitablement : politiciens, mannequins, sportifs, artistes. »



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