Le bonheur des tristes
de Luc Dietrich

critiqué par Guermantes, le 16 novembre 2006
(Bruxelles - 73 ans)


La note:  étoiles
Un enfant triste
Comme Emmanuel Bove, Henri Fauconnier ou Irène Némirovsky, Luc Dietrich est un de ces écrivains de l’entre deux guerres qui, après avoir injustement sombré dans l’oubli, refont périodiquement surface.
Ironique et tardif sourire du destin pour quelqu’un dont toute l’existence fut marquée du sceau de la guigne la plus noire. Privé très tôt de son père, Luc Dietrich ne vécut qu’épisodiquement avec sa mère. Aimante mais toxicomane, celle-ci disparut du reste alors que Dietrich n’avait que dix-huit ans et celui-ci ne partagea son existence que pendant de brèves périodes. Le reste du temps, Luc fut confié à une tante de sa mère, placé dans un centre pour enfants attardés ou comme valet de ferme dans le Jura mais, même dans les moments les plus sombres, son amour pour elle ne se démentit jamais, qui le fait s’écrier, au terme d’une longue séparation « Jamais !Jamais plus je ne pourrai vous laisser ! ». Cette existence chaotique n’empêcha pas non plus qu’il contracte le virus de l’écriture et se mette, très tôt, à la poésie. Sa rencontre avec Lanza del Vasto, en1932, fut certainement un moment capital dans sa vie puisque le futur apôtre de la non violence ne fut pas pour rien dans sa décision de rassembler par écrit les lambeaux de son enfance et d’en faire un livre qui, rebaptisé « le bonheur des tristes » par l’éditeur Denoël, fut accueilli avec faveur à sa sortie et fut même cité pour le Goncourt.
C’est donc de son enfance torturée que Dietrich nous parle dans ce roman largement autobiographique. Aux faits réels viennent parfois s’ajouter des passages oniriques mais le récit, écrit dans une langue épurée mais non dénuée d’élégance, conserve toujours une grande sobriété qui ne fait que davantage ressortir l’horreur de certaines situations (je songe notamment à l’épisode où Luc trime dans une ferme, plongé dans un univers où se déchaînent sournoisement les instincts les plus rudimentaires).
Cet exercice cathartique aura sans soute permis à Luc Dietrich de cohabiter un peu mieux avec les fantômes qui grouillaient en lui. Il eut encore le temps d’écrire un ou deux livres avant de disparaître, en 1944, des suites d’une blessure contractée lors d’un bombardement aérien.
Un modèle du genre 10 étoiles

Voilà un livre émouvant et poétique, émouvant par la vie d'une mère toxico et de son enfant qui se retrouvent après une séparation forcée avant qu'il la reperde à jamais, poétique par une écriture à la fois imagée et musicale. Le narrateur enfant puis adolescent est plein d'amour pour sa mère, de dignité dans le malheur, de sobriété dans la poésie. Il ne fait jamais d'emphase, il montre ce qui est beau et ce qui est laid, ce qui fait mal et ce qui console, avec la sincérité d'un enfant qui en a bavé. Il montre la noblesse des petites gens, le courage de ceux qui aiment. Son séjour au centre qui accueille les enfants déficients ou simplement abandonnés, est le comble de la tristesse, sans exclure une drôlerie parfois cruelle. "On nous a parqués tout nus dans une salle, nous étions honteux. Les uns avaient des ventres comme des joues de vieilles femmes, d'autres des derrières verts, d'autres des trous dans la poitrine où l'on aurait pu mettre le poing. On nous a tondus. Mes boucles que les mains de ma mère caressaient, sont tombées par terre comme une saleté." Et puis dans la dureté de leur vie surgit le bonheur que donnent l'amour et l'imagination. La suite, sa vie d'adulte, intitulée L'Apprentissage de la ville, est très belle aussi et pleine de péripéties. Il paraît que c'est l'éditeur, Robert Denoël, qui a trouvé ce beau titre, Le Bonheur des tristes.

Thomas lu - - 30 ans - 11 novembre 2019


Plus qu'un roman autobiographique 10 étoiles

Je me dois de compléter la critique principale de ce livre, afin de mieux situer sa nature et ses qualités.

De manière générale, les circonstances de la vie des artistes, notamment écrivains, ne sont pas à mettre nécessairement en relation avec leurs oeuvres : beaucoup de contresens et d'interprétations abusives sont nées de la plume de critiques qui prétendaient "comprendre" mieux que d'autres tel ou tel ouvrage en le reliant à des événements vécus par l'auteur. Pire, une psychologie sommaire et qui souvent n'est étayée par aucune compétence en la matière se substitue souvent à une analyse et à une critique d'un livre sous l'angle poétique et littéraire- ce qui devrait être la priorité.

Les précisions relatives à la biographie de Dietrich sont donc à mon sens ici excessivement mises en avant. certes, il est pertinent, dans ce cas particulier d'évoquer la situation matérielle de l'auteur, et la toxicomanie de sa mère. Mais ces faits objectifs ne permettent aucunement d'affirmer péremptoirement que le texte est "largement autobiographique", car nul ne peut prétendre savoir ce qu'a vécu subjectivement un autre être, ni mesurer ses douleurs, sa souffrance ; en conséquence les émotions, les mots, le style, tout ce que ce livre contient et ce qu'il fait ressentir au lecteur peuvent aussi bien être le fruit du talent de l'auteur que, dans une mesure impossible à établir, celui de son vécu intime.

Il y a même quelque chose d'indécent et d'abusif à attribuer autoritairement la qualificatif d'"autobiographique" à ce qui est un roman et justement pas une autobiographie. Certes, un artiste, écrivain, se nourrit et puise son inspiration en partie dans son propre vécu, mais cette part est inaccessible aux lecteurs et critiques - à peine peut-être l'est-elle à ses proches.

Aussi, je crois qu'il faut restituer à ce roman sa grandeur, sa beauté et sa profondeur en le considérant en dehors de tout parallèle autobiographique. Qu'il y ait des similitudes avec la vie réelle de Dietrich n'importe pas : celle-ci fut une des sources de son oeuvre, dans une proportion qui ne nous regarde ps ; ce roman constitue, avec "L'apprentissage de la ville" (qui en est la suite, le personnage central devenu adulte), un des plus beaux ouvrages littéraires du siècle passé.

Le style de Luc Dietrich est d'une pureté et d'une vigueur rares, il use de mots simples, mais la forme qu'il leur donne est extrêmement élaborée, notamment par sa qualité syntaxique, son classicisme élégant et sa rigueur. Peu d'écrivains ont maîtrisé aussi bien la langue française et su mieux que lui susciter l'émotion et l'identification.

Le sommet de ce diptyque est cependant "L'apprentissage de la ville", roman initiatique - tout comme "Le bonheur des tristes", qui nous conduit sur le chemin de la maturation d'une âme, semé de désespoirs, de bonheurs fulgurants, de trahisons de soi, bref une authentique "expérience" pour le lecteur.

Tiziana Orlando - - 46 ans - 29 octobre 2011