Tistou
20 avril 2012 @ 11:15
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Et puis ces deux femmes. Qui se tiennent à l’écart, accroupies, traînant chacune un vieux sac dans lesquels sont à coup sûr jetées leurs affaires. Leurs seules affaires peut-être ? Elles passeront devant nous, un peu méfiantes, pour aller manifestement quémander de quoi manger à l’échoppe où sont arrêtés les Laotiens – évènement rare au Vietnam où, en dehors de Ho Chi Minh City, et encore, on ne voit pas de mendiants. Et elles repasseront devant nous, s’arrêteront au bosquet suivant. Une très âgée, qui traîne son sac avec difficulté, l’autre, moins vieille, sa fille peut-être … Le chapeau conique sur la tête, une tunique et un pantalon court. La silhouette de base de la femme vietnamienne, l’archétype local, rassurant et comme immuable.
La plus jeune finira par venir jusqu’à nous. Bien évidemment elle ne parle rien d’autre que le vietnamien mais il est clair qu’elle veut quelque chose. Elle le fait comprendre tout en nuance, gênée. Nulle agressivité, juste la gêne. Nous sommes aussi gênés qu’elle tant la situation est inédite dans ce pays où tout le monde est pauvre mais où tous s’en accommodent. Pas là. Elles semblent comme des parias, et plus pauvres que pauvres. Et encore aujourd’hui je ne puis m’empêcher de penser – peut-être un film que je me fais – qu’elles sont deux bannies, mises au ban … De quoi ? Pourquoi ? Exilées sur cette île, tenue par les militaires, où les visiteurs débarquent généralement du bateau pour manger sur la plage puis repartent 2-3 heures après … Ce n’est pas le billet que nous lui aurons donné ( que des billets au Vietnam, pas de pièces) qui devait lui assurer du réconfort ! Pourtant, celle que nous prenions pour sa mère était venue après, elle aussi. Et avec elle aussi impossibilité de communiquer. Et cette gêne terrible. Et ce sentiment de passer à côté de quelque chose. Personne n’aura été en mesure de nous expliquer cette situation très particulière, personne ne parlant anglais ici. Et toujours dans la tête que nous avons vu deux bannies, deux exclues, pour raisons politiques peut-être … ? Film. Peut-être.
Quand la température retombe un peu, passés 16h00, le bateau des Laotiens est reparti. Il n’y a plus que nous sur cette plage. L’échoppe referme ses portes. Des militaires, manifestement ayant terminé la journée, descendent de la piste vers la plage, nonchalants, bons enfants. Un jeune couple vietnamien vient se baigner. Et nous réalisons le côté surréaliste de la situation : nous n’avions pas encore vu de vietnamiens en tenue de bain et hors contexte travail quotidien. Eux deux dans l’eau comme un défi à la réalité sociale … Des adolescents envahissent progressivement la plage pour improviser une partie de foot avec leur ballon crevé … Nous reprenons le chemin de la guest-house. Bai Lang est comme sorti de sa torpeur. Les hommes torses nus sont devant leurs habitations, grandes ouvertes. Dans une heure le générateur démarrera et ce sera parti pour quatre heures d’électricité ; la télévision, la lumière …, la vie du village.
On nous attend à la guest-house pour manger. Tôt. Tenter de se parler, encore. Mais se sourire, surtout. Combattre la chaleur enfermée entre ces murs. Ecouter les voix des groupes de voisins rassemblés par petits groupes à partager boissons, repas, autour du poste de radio. Une impression de vie paisible, de vie réglée, sans fantaisies possibles. Mais de vie digne, sans trop de souffrances apparentes …
Si ! Ces deux femmes qu’on pressent souffrir. Qu’à cette heure-ci on imagine repliées près d’un gîte, un abri, comme des bêtes traquées. Ces deux femmes dont définitivement nous ne saurons rien …
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R. Knight
20 avril 2012 @ 22:25
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Toujours un pur réalisme dans cette description d'un Vietnam photographié, 'comme immuable'.
Mais finalement, rien n'est immuable. Les paysages, les situations. Rien. Et ces deux femmes à qui l'on prête juste l'identité de vietnamiennes et dont on ne sait quasiment rien en sont la figure même.
Ca semble simplement descriptif, mais ce texte-ci m'apparaît comme très profond. J'aime beaucoup.
Cependant, je ne comprends pas le 'Film. Peut-être.' qui conclut la ligne 13 de ton texte. Est-ce parce que le personnage principal s'imagine tant de choses qu'il en vient à se faire des films ? Désolée, je ne comprends pas.
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Nathafi
21 avril 2012 @ 00:15
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Dommage qu'il y ait eu ce problème de langue... Ce ne doit pas être facile de vivre ainsi, sans pouvoir communiquer par le langage, rien que des signes, des sourires, des fixations du regard pour essayer de comprendre l'autre...
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Bolcho
21 avril 2012 @ 17:26
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Impressionnante, cette gêne comme écran. Et aucun mot à portée pour établir le contact. Une des raisons pour lesquelles il m'est devenu presque impossible de me rendre dans un pays "moins développé" dont je ne connais pas la langue. J'ai trop peur de paraître, au moins à mes propres yeux, comme un voyeur.
Là, j'avoue qu'il faudra beaucoup retravailler pour en faire un article de guide touristique... Tu peux oublier.
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Pieronnelle
(Je lis...)
23 avril 2012 @ 17:02
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Touchantes ces deux rencontres. Et l'imaginaire qui s'en suit...Et la gêne réciproque de peur de demander, de peur de blesser. Mais par ces deux femmes le Viet Nam se révèle pudiquement, presque avec tendresse, tout en gardant sa part de mystère grâce aux sourires qui remplacent les mots...
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Clem$
24 avril 2012 @ 10:56
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bon il faut que je prévienne encore une fois que je ne suis pas douée pour l'interprétation et tout ça^^ je ne sais pas très bien commenter les textes et expliquer comment je les ressens, donc si je dis que j'ai beaucoup aimé et que ce texte m'a aussi fait réfléchir (ce qui est le cas), et que je ne développe pas, il ne faut pas mal le prendre. :)
Merci pour ce texte!
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Laventuriere
25 avril 2012 @ 17:09
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Très bouleversant ce récit d'autant que tu transmets fort bien ce trouble et comme dit Piero la "gêne réciproque"...
Tout est toujours extrême pudeur chez eux, discrétion (j'en ai connu).
Et repartir sans savoir doit, c'est vrai, laisser une sensation d'un "vide"...?
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Tistou
25 avril 2012 @ 22:55
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Toujours un pur réalisme dans cette description d'un Vietnam photographié, 'comme immuable'.
Mais finalement, rien n'est immuable. Les paysages, les situations. Rien. Et ces deux femmes à qui l'on prête juste l'identité de vietnamiennes et dont on ne sait quasiment rien en sont la figure même.
Ca semble simplement descriptif, mais ce texte-ci m'apparaît comme très profond. J'aime beaucoup.
Cependant, je ne comprends pas le 'Film. Peut-être.' qui conclut la ligne 13 de ton texte. Est-ce parce que le personnage principal s'imagine tant de choses qu'il en vient à se faire des films ? Désolée, je ne comprends pas.
Oui c'est cela. Le personnage principal (moi en l'occurrence) se fait un film. Je reste à 50% convaincu que c'était des femmes qu'on avait exilées sur cette île paumée pour motifs politiques. C'est le parti unique, parti communiste là-bas. Demandez voir à Duong Thu Huong s'il fait bon exprimer des idées "politiquement incorrectes" !
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Tistou
25 avril 2012 @ 22:56
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Impressionnante, cette gêne comme écran. Et aucun mot à portée pour établir le contact. Une des raisons pour lesquelles il m'est devenu presque impossible de me rendre dans un pays "moins développé" dont je ne connais pas la langue. J'ai trop peur de paraître, au moins à mes propres yeux, comme un voyeur.
Là, j'avoue qu'il faudra beaucoup retravailler pour en faire un article de guide touristique... Tu peux oublier.
Non, je ne me sens pas voyeur, juste voyageur !
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Tistou
25 avril 2012 @ 22:57
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bon il faut que je prévienne encore une fois que je ne suis pas douée pour l'interprétation et tout ça^^ je ne sais pas très bien commenter les textes et expliquer comment je les ressens, donc si je dis que j'ai beaucoup aimé et que ce texte m'a aussi fait réfléchir (ce qui est le cas), et que je ne développe pas, il ne faut pas mal le prendre. :)
Merci pour ce texte!
Promis je ne le prends mal. Surtout quand on met un avis. Même négatif. Ce qui n'est pas le cas de celui-ci. D'avis !
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Tistou
25 avril 2012 @ 22:59
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Très bouleversant ce récit d'autant que tu transmets fort bien ce trouble et comme dit Piero la "gêne réciproque"...
Tout est toujours extrême pudeur chez eux, discrétion (j'en ai connu).
Et repartir sans savoir doit, c'est vrai, laisser une sensation d'un "vide"...?
Ouais. Ca arrive souvent. Je suis assez ... cérébral !
Mais, pour Nathafi, on peut quand même communiquer des émotions sans langage commun. Mais des émotions, pas des explications !
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