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Cyclo
avatar 12/02/2019 @ 11:15:11
Les souris

Jeune homme, dans les années 60, Fabrice a vécu quelque temps dans une pension de famille de Pau, tenue par trois sœurs et le mari de la plus jeune. Tous les quatre avaient largement dépassé la soixantaine et lui paraissaient très vieux. Mais enfin, ils étaient très polis et très serviables, mais très stricts.

C’était une très grande villa à l’anglaise, entourée d’un petit parc. Pour un peu on se serait cru dans un roman d’Agatha Christie. Les pensionnaires étaient au nombre de quatre, exclusivement masculins, tous jeunes. Outre Fabrice, il y avait Jean-Marc, employé de banque, toujours cravaté, le grand Diallo, un apprenti mécanicien de parents sénégalais et Maurice, étudiant également. Les jeunes gens occupaient les chambres mansardées du deuxième étage, les trois sœurs le premier étage, le rez-de-chaussée constituant les parties communes avec l’entrée, le salon où trônait un piano (une des vieilles dames jouait parfois du Chopin), la cuisine et les dépendances comprenant la chambre de la servante, et la salle à manger.

Les quatre pensionnaires et la famille se retrouvaient à table pour le repas du soir, à 19 h précises. La servante, précédée d’un chariot roulant, assurait la mise en place du repas. On mangeait en silence, les deux chats de la maison rôdaient, alléchés par les parfums culinaires, car eux aussi reconnaissaient que Marinette, la servante, cuisinait fort bien.

Le vieux chat, dans sa robe tigrée de roux, de noir et de blanc, somnolait davantage, ouvrait parfois un œil et restait silencieux. Les jeunes gens l’avaient surnommé Dormeur. Mais il acceptait volontiers de se laisser caresser.

Mais le jeune chat, noir et blanc, remuait sans cesse, passait entre les jambes, on le surnommait Vif-Argent. Il montait les escaliers à la suite d’un pensionnaire, parfois même les précédait avec une vélocité impressionnante, quand il rentraient de la fac ou du travail. Il affectionnait surtout Fabrice qui ne fermait pas toujours sa porte. Parfois, l’étudiant, rentrant inopinément en milieu d’après-midi, le trouvait couché sur l’édredon, ronronnant à son pas familier, espérant une caresse.

Fabrice dormait très bien, c’est le privilège du jeune âge ; ayant réussi le bac à dix-sept ans, il s’était inscrit en première année de la fac de lettres, dans la classe qu’on appelait alors propédeutique. Mais une nuit, il fut réveillé en sursaut, quelque chose lui était tombé sur le visage. Un éclat de plâtre du mur ou du plafond ? La maison était vétuste et l’étage des pensionnaires aurait bien eu besoin de ravalement. Fabrice alluma la lumière et ne vit rien. Comme il tardait à se rendormir, il bouquina un peu, et son attention fut attirée par des petits bruits : trottinements, raclements, petits cris. Il posa le livre, regarda devant lui et, juste en face sur la commode, il aperçut une petite souris. Il se leva aussitôt, elle disparut à la vitesse d’un éclair.

Il tira la commode, examina le mur derrière, qui lui parut un vrai gruyère ; se retournant vers le lit, il vit que juste au-dessus de l’emplacement de sa tête, il y avait aussi un trou. Comme il bougeait et faisait du bruit, bien entendu, il avait fait le vide et le ou les rongeurs avaient disparu dans leur foyer.

Au petit déjeuner, le lendemain matin, il en parla discrètement avec les autres pensionnaires, plus anciens dans la maison. Tous avaient eu affaire aux souris. Ils avaient tout essayé, la mort aux rats, les tapettes, mais ils avaient dû boucher les trous. Jean-Marc et Maurice avec du béton. Diallo avait essayé les chats : mais Dormeur, trop vieux et trop bien nourri, ne chassait plus les souris et Vif-Argent, trop jeune, courait après, en attrapait une, la relâchait, la rattrapait, venait la déposer aux pieds du colosse, comme une offrande. Il avait dû se résoudre également à boucher les trous.

Fabrice acheta du plâtre, le façonna avec l’aide de Diallo qui lui conseilla, pour plus de sûreté, d’enfoncer dans la réparation, avant qu’elle ne sèche, des fines épingles dans les trous bouchés. Ils dénombrèrent vingt-trois trous dans les divers murs de la chambre et au bord des plinthes !

Par la suite, Fabrice entendit parfois de petits cris – sans doute une souris qui se heurtait à la pointe d’une épingle. Ça le rendait bien un peu malheureux ; il avait l’impression d’être devenu un bourreau. Et puis, pensait-il aussi, c’est si mignon une petite souris !

L'année suivante, il quitta Pau où l'Université qui venait d'être mise en place, ne faisait que la première année, pour continuer sa licence à Bordeaux. S'il ne regretta pas les souris, il pensait souvent à l'ami Diallo, dont il avait appris au mois de septembre que, appelé au service militaire à Mont de Marsan, il s'était noyé lors de son premier dimanche de permission à la plage, emporté par une baïne.

SpaceCadet

avatar 18/02/2019 @ 10:21:16
Comment résister à une histoire mettant en scène quelques souris?!
Bien balancée entre action et descriptions, cette histoire dans sa composition comme dans son contenu m'a bien plu. En prime j'ai découvert ce qu'était une 'baïne'!

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