Pieronnelle

avatar 25/01/2019 @ 23:24:21
Rémy piétinait le petit espace de trottoir sur lequel il attendait depuis un bon moment. Il n’avait pas encore regardé sa montre afin de ne pas stresser encore plus. Il tenait serrée dans sa main une enveloppe sur laquelle était inscrit «Destinataire inconnu à l’adresse», ce qui l’avait plongé dans une sorte de stupéfaction.
C’était sans doute la supériorité de l’envoi postal par rapport à l’ e-mail, dans ce genre de circonstance il y avait une preuve absolue ; alors que dans le courrier électronique le message s’enfuyait dans des contrées totalement inconnues par des voies emberlificotées et il était à priori impossible de savoir si le destinataire l’avait lu ou pas. Enfin, il devait peut-être y avoir des solutions mais Rémy avouait être très peu à l’aise avec cette technologie. Il avait pourtant fêté ses 15 ans il y avait peu et ses amis se moquaient carrément de sa gaucherie dans ce domaine. En fait il n’en n’avait cure, son univers était différent de celui des autres et s’ il l’acceptait parfois difficilement finalement il s’en accommodait. D’autant que depuis quelques mois il avait rencontré Isabelle à la bibliothèque et sa vie s’était comme «éclairée» d’un seul coup. Eclairée était vraiment le mot qui lui était venu à l’esprit, ce qui lui avait permis de se rendre compte qu’il avait l’impression d’avoir vécu dans une sorte de brume teintée d’une tristesse qu’il n’aurait jamais remarquée. Car personne jamais ne lui adressait la parole spontanément ; à travers sa brume il percevait quelques sourires et même quelques paroles mais cela ne l’atteignait pas vraiment ; Il repartait dans son monde où les livres avaient une place absolue ; il absorbait tout , il s’en nourrissait mais jamais il ne pouvait partager; il est vrai qu’il aurait eu beaucoup de mal à le proposer compte tenu de sa timidité et de son «côté spécial» comme disait ses parents. Il les avait entendu un jour prononcer une phrase assez curieuse dont il ne saisissait pas vraiment le sens : «Atteindra-t-il un jour vraiment l’âge de raison?» ; c’est d’ailleurs le jour où il était allé chercher à la bibliothèque des renseignements sur le sens de cette expression qu’il avait rencontré Isabelle. Elle s’était penchée sur son épaule et après lui avoir gentiment demandé ce qu’il cherchait elle lui avait proposé de chercher avec lui. Ils avaient ensemble disséqué les mots et il y avait tellement de joie, de malice dans sa façon d’aborder le sens des mots qu’il s’était surpris à rire, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Elle avait ironisé, plaisanté sur le mot «raison» et il s’était surpris à rebondir à tel point qu’ils avaient eu droit à des reproches et des chut...
S’était installée entre eux une amitié qui avait transformée sa vie ; ils se retrouvaient à la bibliothèque et ensuite s’échappaient dans les jardins alentours. Elle devait avoir environ le même âge que lui mais n’était pas dans le même établissement.
Un jour elle n’était pas venue à la bibliothèque et il avait ressenti comme un grand froid. La fois suivante elle était là qui l’attendait et elle avait sursauté quand il avait posé la main sur son épaule ; son regard avait eue une pointe de tristesse qu’il ne lui avait jamais vue mais qui s’était envolée aussi vite.
Ils étaient sorti dans le grand parc et alors qu’il suivait le sentier qui faisait le tour, elle lui avait remis un billet sur lequel était écrit une adresse, qu’il avait trouvé bizarre, tout en lui disant que si jamais elle ne venait pas un jour, il pouvait lui écrire. Puis elle était passée à autre chose, mais s’était infiltré un sentiment étrange qui lui provoqua une sorte de souffrance indéfinissable.
Depuis il ne l’avait plus revue. Il avait donc surmonté son angoisse en décidant de lui écrire à cette adresse.
La lettre revenue «inconnu» commençait à se froisser dans sa main et sa nervosité s’accentuait de plus en plus.Après être rentré dans la bibliothèque pour constater son absence il était ressorti avec l’idée de l’attendre jusqu’à la fin du jour incapable d’accepter cette disparition.
C’est alors qu’une femme sortit de l’établissement ; il la reconnu, c’était la gestionnaire des prêts. Elle s’approcha lentement vers lui, et avec beaucoup de précaution elle lui expliqua pourquoi isabelle ne pouvait le retrouver : elle avait dû retourner dans le pays d’origine de ses parents n’ayant pas de papiers lui permettant de rester.
Il ne sut jamais si c’était l’âge de raison qui aurait pu lui permettre d’accepter ce coup du sort... ne restait que le parfum d'Isabelle et son amitié éternelle.

Cyclo
avatar 26/01/2019 @ 21:02:18
Un enchantement pour moi que cette rencontre à la bibliothèque (ce fut mon métier et j'avoue avoir observé parfois les maladroites tentatives d'adolescents ou favorisé leurs rencontres à l'occasion d'animations), et la chute finale apporte une touche sociale en évoquant le drame des sans papiers...

SpaceCadet

avatar 27/01/2019 @ 11:17:14
Beau et triste tout à la fois, un texte qui (comme le souligne Cyclo) tout en s'inscrivant dans une réalité actuelle, s'intéresse principalement à la psychologie des personnages (peut t'on parler de 'style Piero'?). Qui plus est, l'histoire se déroulant dans un cadre familier aux lecteurs que nous sommes, il est difficile de ne pas nous laisser séduire, voire de nous identifier à ces personnages solitaires qui se retrouvent grâce à l'attrait du livre. Par contre... je n'ai pas vu de majorette ici... mais peut-être qu'Isabelle...

Magicite
avatar 27/01/2019 @ 21:07:51
Je retrouve tes thèmes de prédilection dans cette histoire. Ici aspect tranche de vie. Pour un Rémy en Pierrot lunaire qu'on imagine bien perdu dans ses rêves et un dur rappel à la réalité.
Cette rencontre tranquille m'évoque un fait universel, on a tous(je pense) des gens qu'on a croisé trop peu de temps et qui disparaissent de la vie comme ça tout d'un coup avec le regret de ne plus avoir d'adresse pour les retrouver. Prenant(et surprenant à la fin même si annoncé au début), bien pensé et jolie utilisation des contraintes.

Tistou 28/01/2019 @ 16:23:21
"Peut-on parler de 'style Piero'?" Bien sûr qu'on peut. De style et de préoccupations ...
Et là, Pieronnelle fait même dans le subliminal, comme le fait remarquer SpaceCadet on ne peut qu'imaginer Isabelle en majorette ? Ou Rémy alors, à la mode "lobienne" ? Serait-ce un oubli ? Oune volontaire et assumée omission ? Pour laquelle par ailleurs on ne t'en voudrait pas ...
Une chose est sûre ; fichu âge de raison ! Toutes les raisons de la terre pour ne pas y accéder et rester le "ravi de la crèche" !
Quant à ça :
"C’était sans doute la supériorité de l’envoi postal par rapport à l’ e-mail, dans ce genre de circonstance il y avait une preuve absolue ; alors que dans le courrier électronique le message s’enfuyait dans des contrées totalement inconnues par des voies emberlificotées et il était à priori impossible de savoir si le destinataire l’avait lu ou pas."

Ca sentirait bien le vécu ! Wouldn't it ?

Pieronnelle

avatar 28/01/2019 @ 18:14:53
Eh oui Tistou c'est completement volontaire et assumé , je l'avais d'ailleurs d'une certaine façon annoncé en demandant si on pouvait enlever une contrainte , et tu as dit oui :-)) . La majorette c'etait impossible pour moi en personnage, bien sûr j'aurais pu l'inclure au détours d'un chemin si j'avais eu le temps de le préparer mais j'avais largement depassé le temps (j'etais la dernière). Dejà que j'étais frustrée de ne pouvoir mieux préparer mon Rémy à sa déception...:-)

Fd
avatar 29/01/2019 @ 10:33:23
"Des voies emberlificotées" me plait et c'est si juste. Cette tristesse que tu nous fais ressentir tout au long de ton histoire, c'est bien écrit.

Pierrot
avatar 29/01/2019 @ 17:06:05
Une jolie petite histoire du destin, laissant son petit goût amère…

Nathafi
avatar 29/01/2019 @ 20:51:36

J'ai beaucoup de sympathie pour ce jeune homme pas comme les autres, qui doit bien souffrir au quotidien. Mais il a les livres pour s'échapper. Quoi de plus logique qu'il se soit rapproché instinctivement de cette Isabelle, en marge elle aussi, et que soit née cette belle amitié ? Mais ça finit mal, hélas, la vie n'est pas un long fleuve tranquille. Joli texte !

Lobe
avatar 07/02/2019 @ 16:34:35
Je crois que c'est le dernier texte de cet exercice que je commente, et je suis contente de finir par là. Parce qu'effectivement, Piero tu es reconnaissable entre beaucoup.

Ce que tu évoques est très parlant: ce sentiment d'être en marge peut venir de ce qu'on ressent en soi, pour soi, mais aussi (surtout?) du fait qu'un regard extérieur nous assigne à cette place. Là, il y a à la fois tout le flottant de l'adolescence (son lot de questions où vais je / que fais-je / dans quelle état j'erre / dans quelle étagère se trouve le livre de ma vie?), et le fait d'avoir des hobbys qui ne sont pas ceux de la majorité (mais... heureusement, heureusement qu'on ne prend pas tous ce sentier le plus visité, le plus emprunté, ce que ce serait triste sinon!).

Et, pur Piero, ce moment que tu décris, ce moment de lumière où on rencontre une autre individualité qui nous hisse, qui nous illumine, qui dynamite tout: les choses restent à leur place et plus rien n'est pareil, le vide est plein, le plein est vide. Je n'ose pas imaginer la douleur qu'il a à être à nouveau mis à la marge, de sa propre vie/de son propre être cette fois, et dans les circonstances que tu dépeins. Glups.

Pieronnelle

avatar 07/02/2019 @ 17:18:46
Oh là là touchée Lobe ! Je suis très émue...et tu sais, moi aussi, à la fin j'avais tellement mal pour lui ; parfois, quand on écrit, l'histoire nous attrape et on part avec elle...
Merci à tous ceux qui ont commenté !

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