Minoritaire

avatar 16/02/2018 @ 23:44:44
Le bureau de la Poste Centrale fermait à 19h30. C’était la dernière limite pour envoyer ce recommandé pour lequel il avait tant traîné ; demain, il serait trop tard. Walter consulta l’heure sur son écran : 19h07. À vélo, il fallait compter 5 à 10 minutes maximum. Il était largement dans les temps, mais n’en dévala pas moins les escaliers jusqu’au rez. Mais en empoignant sa bicyclette, il sentit immédiatement que le pneu arrière était plat. Il l’avait utilisée à peine quelques heures auparavant. En si peu de temps, ce ne pouvait être qu’une fuite importante, regonfler ne servirait à rien. Alors ? Alors, jamais de taxi dans les environs, pas de ligne de tram directe. Seule la course à pied avait une chance de le sauver.

Il s’y mit immédiatement. Tout en courant, il inscrivit les données sur l’application Gmap de son smartphone. Le mini ordinateur lui indiqua que la distance à couvrir était de 3450 m et qu’il ne lui restait plus que 18 minutes pour y arriver. Instinctivement, Walter força l’allure. Comme toujours, à vélo, sous la douche ou en marchant, l’esprit de Walter vagabondait. Cependant, la nécessité d’arriver à l’heure dirigeait ses pensées : « Combien de temps pour cent mètres à cette allure ? » ; « Quel est le record du 3000 m ? » La pensée suivante le glaça d’horreur : Tous ces types qui courent les marathons, les 3000, les 10000…, ils sont super entraînés, ils se font de longues séances d’étirement avant la ligne de départ, et un long massage réparateur après la course.

Il imagina le claquage qui allait le terrasser à 200 mètres du bureau de poste, la douleur qui serait telle qu’il ne pourrait même pas s’y traîner, les badauds qui ne comprendraient rien, son recommandé qui resterait lettre morte… Walter se remémora cette arrivée pathétique du Marathon des JO de 1984 en Amérique, et la dernière course tragique d’Usain Bolt… Il se mit à guetter les premières atteintes du mal. « Non, on ne sent rien venir, c’est comme un coup de couteau subit ! » Il se demanda s’il valait mieux accélérer ou ralentir. Il était à un carrefour et la circulation lui intimait le surplace.

Il fallait réagir, couper court à ces pensées morbides. Il osa jeter un œil à son smartphone : il restait 1200 m et 7 minutes. C’était jouable, tout à fait jouable, il allait y arriver ! Avec même un peu de marge. Il se promettait déjà de s’offrir un vrai massage après, pour compenser son impréparation. Trois minutes plus tard, il était en vue de la Poste Centrale. Il l’avait fait. Il était le coureur qui annonçait la victoire. Le bâtiment lui faisait face, il n’avait plus que la rue à traverser.

Le recommandé n’arriva jamais. Mais le coureur de Marathon n’eut pas non plus le loisir de s’en soucier. L’automobiliste n’avait pas vu qu’il roulait en sens interdit : Walter fut percuté à cinquante à l’heure et projeté inanimé sur le trottoir, face à l’entrée. Son smartphone clignotait, lui signalant qu’il était arrivé à destination.

Pieronnelle

avatar 17/02/2018 @ 13:47:22
Ah Ben j'espère qu''il s'en est sorti Walter ! Petit point commun avec mon texte : la chute :-) et puis l'esprit qui vagabonde....et puis le gars pas entraîné du tout...
Course improvisée et un but atteint sauf...pour la lettre ! C'est drôle, et bien amené . Merci Mino surtout qu''on te voit plus beaucoup par ici...

Cyclo
avatar 17/02/2018 @ 14:14:55
Marrant que nos deux histoires aient une chute finale semblable. Mais tout le reste est différent. Comme quoi...
Et ton histoire est effectivement touchante, car pas évident de courir sans le moindre entraînement !

SpaceCadet

avatar 17/02/2018 @ 15:40:13
Punaise quel marathon! J'ai trop ri d'imaginer le gars en train de courir, smart phone à la main (du coup je me suis demandé où il avait posé le fameux recommandé, dans sa poche?). La fin dramatique coupe court à la rigolade; c'est bien amené!

SpaceCadet

avatar 17/02/2018 @ 15:42:05
Ah! J'oubliais... le petit détail de la fin, je veux dire, le smart phone qui clignote; super!

Tistou 18/02/2018 @ 17:53:35
Décidément ... C'est Marathon fatal qu'aurait dû s'appeler cet exo ! Cyclo, Minoritaire même combat.

C'est vrai que remettre toujours au dernier moment ce qui peut être aisément fait en temps (et je me reconnais en partie là), ça peut être dangereux.
Si l'on voulait une preuve que les engins numériques et connectés sur lesquels nous faisons tout reposer couramment disent aussi des c..., quoi de mieux que ta conclusion?

"Son smartphone clignotait, lui signalant qu’il était arrivé à destination." Game over ...

Chez toi aussi on sent que les contraintes ne semblent pas avoir posé de problèmes pour écrire une intéressante histoire. Ce genre d'histoires qui sont comme des pépites dans notre matière grise attendant qu'un orpailleur des mots viennent passer sa batée, la recueille et lui donne son aspect de pépite.

Moi aussi je suis content que tu aies retrouvé suffisamment d'envie et de force pour participer ...

Sissi

avatar 18/02/2018 @ 18:29:00
Mais je ne t'avais pas vu!!!!
J'ai failli ton texte! Ça aurait été dommage, belle course contre la montre, quel rythme pour toi aussi, on sent l'angoisse de la seconde égrainée, l'urgence, et puis, tout comme chez Cyclo (dingue!) c'est le drame et la chute (à tous les sens du terme) finale!!!
Belle maîtrise des contrainte, belle fluidité. Bravo.

Marvic

avatar 19/02/2018 @ 09:54:24
Quel rythme ! Quel suspense ! Pour un peu, on l'encouragerait pour réussir un sacré défi, 18 mn pour 3450 m !
Sans mauvais jeu de mots, tu as un sacré sens de la chute !
Et moi qui vois tout en noir, il va comment Walter ?

Lobe
avatar 19/02/2018 @ 17:41:13
Walter valdingue à terre, à l'issue d'un texte qui est une bonne fable anti-procrastination (ce n'était pas le but?). J'imagine bien un automobiliste qui aurait également été conduit jusque là par son smartphone - smartphone dont l'application pour générer des itinéraires ne prendrait pas en compte les sens interdits, hélas. Oui, on sent dans ton texte un regard ironique, un peu désabusé, mais pas dénué de tendresse, sur une humanité conduite par l'urgence et la technologie. J'ai beaucoup d'affection pour ton héros, et pour cette course que tu déroules sans anicroche, souplement, à bonnes foulées.

Nathafi
avatar 19/02/2018 @ 19:34:11

Les joies de la procrastination !!! Avec l'obsession de calculer les mètres, la vitesse, la prise de tête totale :-)
Et une chute à la Mino comme on les aime, toujours la pointe d'humour et souvent le déroulement tragique, j'adore !
Merci de t'être joint à nous !!!

Evaetjean
avatar 26/03/2018 @ 13:36:41
Bon dur de lire la fin je ne le cacherai pas alors j'en ferai abstraction. Ton sujet est super bien trouvé et c'est assez rigolo d'imaginer ce cher monsieur en pleine course pour poster son recommandé... Courir courir tout en ayant la tête perdu dans les pensées. J'aime les petits paragraphes ça allège bien la lecture tout en gardant un rythme soutenu. Merci merci

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