Cyclo
avatar 16/02/2018 @ 23:04:29
C’est bien un homme, en fait son professeur de qi gong, également masseur, qui lui avait appris cette technique, qui était devenue chez lui un rite quotidien. Tous les matins, après la toilette, il se lançait dans des exercices d’assouplissement, dix pliures et dix rotations des genoux, puis toucher les pieds avec les mains dix fois, puis dix torsions du buste, puis cinquante exercices d’étirement du cou : avant-arrière, sur les côtés, rotation dans un sens puis dans l'autre, le tout suivi, debout, du "Notre père" récité dans la tête les yeux fermes.

Après quoi, il pouvait se lancer dans son entraînement de course à pied, depuis qu’il s’était mis en tête de courir des marathons et qu’il s’était inscrit à celui de New York. Il se levait donc très tôt, faisait ses exercices, puis sortait et filait dans la nuit en hiver, puis dans le jour naissant, et maintenant que l’été était venu, qu’il avait pris ses congés, il courait de jour. Il sortait de la ville, faisait chaque matin son circuit de 20 km, et le samedi poussait jusqu’à 35 km. Le dimanche, repos, marche jusque chez le masseur et un long massage d'une heure qui le rendait heureux, extraordinairement détendu.

Maintenant, octobre était venu, et bientôt il allait se lancer à la découverte de l’Amérique. Il n’y était jamais allé, mais il avait prévu un séjour d’une semaine à Manhattan, pour commencer ; on verrait par la suite pour y retourner. En cette année 79, le marathon était fixé au 21 octobre. Il avait son billet d’avion : curieusement, on partirait d’Orly, et non pas du grand aéroport tout neuf. Encore fallait-il y aller ! Il faisait partie d’un groupe de six, et tous se retrouveraient à l’aéroport, se débrouillant seuls pour rallier Orly. Prudemment, il partit la veille du vol par le train Toulouse-Paris Austerlitz. Il faisait chaud, il crut qu’il allait crever dans ces wagons corail surchauffés où, visiblement, la climatisation ne fonctionnait pas et où on ne pouvait pas ouvrir les fenêtres. Il avait réservé par téléphone une chambre à son hôtel habituel, près du Jardin des plantes. Il s’y installa pour la nuit, après avoir dîné légèrement dans une brasserie.

Mais le matin, son réveil ne sonna pas (peut-être avait-il oublié de l'activer). Il se réveille à 8 h, alors que le vol démarrait à 9 h 30. Ce serait juste. Il s’habilla en quatrième vitesse, commanda un taxi, lui exposa le problème. Le chauffeur lui dit : « Pas de problème, je connais les raccourcis ! » Mais on était jeudi, les boulevards étaient très encombrés. Il vit soudain avec angoisse le chauffeur tourner à droite : c’était un sens interdit. « Voilà mon raccourci ! » « Mais, mais, c’est interdit... » Le malheureux coureur ne put pas terminer sa phrase que la voiture fit une embardée pour éviter un véhicule qui venait en face. En tentant de redresser, le chauffeur donna un vigoureux coup de volant qui arriva trop tard. La voiture s’écrasa contre un poteau électrique.

Quand, un mois plus tard, il quitta l’hôpital pour aller dans une maison de rééducation, il savait qu’il ne marcherait plus jamais, qu’il était condamné au fauteuil roulant et que jamais il ne découvrirait l’Amérique, ni ne pourrait refaire son rite quotidien, sauf la prière, peut-être.

Mais il accepterait volontiers un bon massage...

Minoritaire

avatar 17/02/2018 @ 15:36:03
Un peu anxieux et obsessionnel ton héros, non ? J’adore. ( je connais très bien :-D )
Un désir de maîtrise qui débouche sur un acte manqué et finalement tourne au noir. Bien envoyé !
Le retour de la prière à la fin m’a fait sourire aussi. Au fait, ça n’existe pas le marathon de Lourdes ?

Tistou 17/02/2018 @ 18:57:04
Ouh là ! Tendance bluesy, Cyclo. Mais c'est l'horreur ce que tu nous racontes !
J'avoue n'avoir pas vu venir la chute, la fin plutôt. J'ai commencé à avoir peur avec ce réveil qui ne sonne pas mais la peur ne concernait que le risque de rater l'avion ... Tu es beaucoup plus radical. Et pour le coup le sens interdit, c'en est un vrai !
Apparemment les éléments de cet exo ne t'ont pas posé de soucis, et pour un qui l'a pris en route tu es allé bien vite. Bravo !

Je ne crois pas qu'il y ait le Marathon de Lourdes mais chaque Marathon accueille les coureurs en fauteuil ...

Pieronnelle

avatar 17/02/2018 @ 20:27:13
Hou là ! Tu n'es pas tendre avec le genre humain ! Pauvre homme qui, il est vrai , en faisait un peu trop. C'est d'ailleurs ce contraste avec le fauteuil roulant qui arrive comme un coup sûr la tête, qui est la vraie force de ce texte ! Critique du trop ? De l'absence de mesure ? Et décidément ce sens interdit aboutit à des catastrophes, pas le droit à l'interdit on dirait...
En tous cas tes deux pieds sur le bastingage laissé supposer que toi tu as trouvé le moyen de courir cool :-)

Cyclo
avatar 17/02/2018 @ 21:45:16
J'ai très longtemps couru jusqu'à ce que la médecine m'interdise la course à pied (un disque de la colonne vertébrale usé) et me suggère le vélo...

SpaceCadet

avatar 18/02/2018 @ 11:11:04
Je trouve que ce texte exhibe un bel équilibre entre la forme, le rythme de narration et le contenu; on a suffisamment de détails pour bien se plonger dans l'ambiance/le récit, mais en même temps, on a une histoire complète. Il ne manque rien et il n'y a rien n'est de trop dans ce texte. Tout est dit. Comme je l'ai mentionné ailleurs, j'ai un faible pour les textes courts et celui-là me semble être juste d'une belle longueur (pour mon goût).

SpaceCadet

avatar 18/02/2018 @ 11:34:49
Correction: 'Il ne manque rien et il n'y a rien de trop dans ce texte'.

Sissi

avatar 18/02/2018 @ 15:00:20
Quel rythme! Ça déménage! On s'en prend plein les yeux, le corps, on est secoué, agité, trimballé et pam, la chute finale, ça coule, les consignes semblent évidentes.
Belle aisance!

Lobe
avatar 19/02/2018 @ 18:25:01
Alors, les textes ont beau se ressembler par le thème on a quand même une sacré diversité de:

1) dates (la préhistoire de Tistou, 1968, (1978 cité dans le texte de Minoritaire), 1979 ici, l'ultra-contemporain connecté de Minoritaire)
2) tons. Ici, il y a une part sombre que je ne retrouve pas dans les autres. C'est-à-dire que, malgré tout le soin apporté par le narrateur à l'organisation de sa journée/préparation/vie, il n'est pas à l'abri de ce grain de sable qui se faufile et... plus rien n'est pareil. Si, la foi.

C'est beau, et je suis heureuse que tu sois un nouveau régulier de ses exercices, ton regard apporte quelque chose de précieux. Merci!

Lobe
avatar 19/02/2018 @ 18:25:18
*de ces exercices. Décidément!

Nathafi
avatar 19/02/2018 @ 19:41:12

Oh c'est dur ça !!! Très grave comme chute, le pauvre cloué dans un fauteuil, je trouve ça terrible...
Limpide, une belle et triste histoire, comme il en existe dans la vraie vie...
Cinquante exercices des étirements du cou ! C'est beaucoup non ??? :-)

Cyclo
avatar 19/02/2018 @ 22:07:26
Je continue à faire ça tous les matins, j'ai pas envie de me retrouver comme certains voisins que je croise, à regarder le sol en permanence. Il suffit de le faire avec légèreté, sans violence, en respirant bien. (c'est la partie autobiographique du récit, outre que j'ai effectivement couru et fini le marathon de New York en 79, j'avais alors 33 ans), j'ai brodé autour de ça et de ce que j'ai appris en qi gong longtemps après...
Je voulais souligner le facteur hasard (ou chance et malchance) dans nos vies : j'ai échappé de peu il y a deux ans en Côte d'Ivoire (où j'étais allé voir ma fille, qui y travaillait) au massacre de Grand-Bassam du 14 mars 2016 ; j'étais dans ce même hôtel en bord de mer huit jours plus tôt. Le mauvais moment au mauvais endroit...
En fait, même quand on brode, ça part toujours de choses qu'on connaît, pas forcément qu'on a vécues, mais ça peut être des faits divers lus dans la presse, des conversations de bistrots ou de tram (de moins en moins, hélas, chacun est planté sur son smartphone, bonjour les problèmes de cou dans la vieillesse et peut-être avant) entendues...
C'est pourquoi, quand j'ai vu les mots étirements, course, Amérique, masculin, massage, le texte est venu tout seul, alors que j'avais une heure et demie de retard... S'il avait fallu que j'invente complètement, j'aurais mis deux ou trois heures de plus !

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