Lobe
avatar 16/02/2018 @ 22:25:59
La course, il y a un instant, celle de son corps. La course, désormais, celle de son esprit. Plein régime. Ce qu’il s’apprête à faire, là, peut-être, dans trois marches? Secouer ses chaines, son histoire, ses enjambées si rapides, mais entravées. Il repasse le film en arrière, à contre sens.

Pas la course, ça, non, la course ne compte pas, elle a toujours été là, évidente, insolemment. Avant la course, le stade, la foule, l’air frais. Avant, un peu plus avant, les étirements, tester les muscles, chauffer les tendons, sentir son corps, masser à pleines mains ses mollets de charbon, la dynamite de ses mollets de charbon.

Toujours avant, vraiment avant. Avant les stades, avant la reconnaissance montante. La course, déjà, dans la ville. La course hors d’atteinte des flics et de l’air du temps. Un air comment. Un air vicié, peut-être, un air lourd, un air en deux stases. La course, oui, mais il aimait nager. Sentir l’eau le porter, le tenir, et la fendre malgré tout, vite, puissamment. Pourtant la natation, non, ce n’était pas pour lui, son père lui a dit un soir. Une question de moyen, de prestige : lui ne pourrait pas en être. Alors courir les rues, suivre ses amis dans un Bronx coloré, dans les portions non fondues de ce creuset américain qui était volontiers brandi par des hommes au sourire éclatant. Au blanc sourire éclatant, blanc sur blanc.

Courir, courir dans son passé, dans les victoires inopinées. Courir, mais jamais pour se défiler. Courir contre, en levant la voix, en posant des conditions. Malgré que, malgré tout.

Mais là. Là plus que jamais, il se sent vibrant. De ses contradictions, de ses peurs. Fort des succès passés, fort de sa force d’athlète. Combien c’est si peu, combien ce n’est pas une protection. C’est une force qu’on peut lui retirer, une force sans pouvoir, une force de façade, s’il la laisse aux mains d’autres. Non. C’est simple comme un non.

Se déchausser, d’abord. Accepter cela, se rapprocher d’une nudité qui transgresse lorsque l’abondance est la règle, la norme, la visée qui soude toute une société. La nudité, c’est la pauvreté. Pour elle, il n’y a pas de place pour elle en tête d’affiche, en slogan. Se déchausser quand même. Les chaussettes, noires. Le noir, ce n’est pas du deuil, c’est de la fierté. C’est une histoire sale, une sale histoire, une histoire qui vaut qu’on mette le point sur le i, celui de racisme, celui de ségrégation, qui vaut qu’on lève le poing en l’air. Gant noir.

Il a donc monté les trois marches, et monté le bras.

Le silence. Le silence devant l’interdit franchi, fracassé. Un stade qui laisse planer un grand blanc, il a pris une droite dans la face, une droite gantée, une droite tête basse.

C’est octobre, c’est historique, c’est un séisme. Surtout, c’est un début, un combat. Courir, et lever un bras.

Mais le garder plié, légèrement, sur la garde. Il faut être prêt à dégainer. Encore, encore. Ce n’est pas près de s’arrêter.

Pieronnelle

avatar 16/02/2018 @ 23:24:20
C'est vraiment beau et puissant Lobe. J'en ai des frissons !
"Le noir ce n'est pas du deuil c'est de la fierté"
Et bien moi j'aurais été bien fière de trouver une phrase comme ça et un texte comme ça !
Abebe Bikila ?!
Merci !

Cyclo
avatar 17/02/2018 @ 14:18:36
ça vient pas plutôt des JO de Mexico ? Mais c'est superbement bien amené. On ne s'y attend pas ! Bravo !
Décidément que d'histoires de coureurs !

Minoritaire

avatar 17/02/2018 @ 15:40:05
Tes phrases aussi sont comme des poings, Lobe. Il faut les encaisser, les esquiver, se réfugier dans les cordes pour faire le point… et laisser remonter de la mémoire cette image, cette icône des JO de Mexico.
La course, oui. Ou la boxe, ou la musique…
Comme disait l’Autre : « Lorsque l’on part aussi vaincu, c’est dur de sortir de l’enclave. »

Bon boulot.

(un peu hors sujet, ta course m'a remis celle-ci en mémoire : https://www.youtube.com/watch?v=S2p7gvKhRVU )

Nathafi
avatar 17/02/2018 @ 22:28:34

C'est du grand Lobe !!! L'image est précise, le message vibrant et fort, comment une jeunette comme toi peut-elle évoquer ce grand moment ? Parce que ce combat n'est pas terminé, c'est vrai, et pas près de l'être :-(
Merci pour ce rappel fort en émotions, et pour cet exo que tu as lancé.

SpaceCadet

avatar 18/02/2018 @ 11:00:28
Comme je ne suis pas très 'sport' et que les JO du Mexique sont bien loin dans ma mémoire, disons que j'ai zappé le parallèle avec l'athlète duquel s'inspire le texte et je me suis laissé porter par les phrases.
J'y ai vu de jolies tournures, des figures de style plutôt originales. Il y a un peu trop de phrases dénuées de verbe pour mon goût (mais c'est mon goût), une formule que je vois plutôt dans un slam que dans un récit en prose (mon point de vue), mais en même temps cela donne beaucoup de rythme au texte et du coup on se sent comme plongé 'dans la course', dans le ressenti du personnage.

Sissi

avatar 18/02/2018 @ 14:56:15
Poignant, sans mauvais jeu de mot puisqu'il s'agit de poing.....effectivement, que s'est-il passé dans la tête de ses leveurs de poing, au moment où ils sont montés sur le podium? Quel est le chemin, le parcours?
On ne s'y attend pas, à ce que ce soit "lui" (même si ils étaient deux), ça prend aux tripes, mais j'aurais aimé que le suspens dure un peu (oui je sais j'exagère! Une heure, pas plus!), j'ai eu un peu de mal avec le très délicat "malgré que", et, même si on retrouve ta délicieuse patte il n'y a pas le petit "supplément d'âme" de d'habitude, mais je reconnais être (avoir toi plus qu'avec quiconque) d'une exigence absolue!!
Bref je "ressens" que tu as un peu peiné, vrai ou tout faux?

SpaceCadet

avatar 18/02/2018 @ 15:52:37
1968. Tommie Smith et John Carlos. Punaise!

Pieronnelle

avatar 18/02/2018 @ 16:07:52
Moi j'ai pensé à Abebe Bikila qui courait pieds nus...

Tistou 18/02/2018 @ 18:17:33
12 ans en 1968, je n'ai pas vécu cet instant en direct, il n'y avait pas de TV chez moi. Je n'en sais donc - comme la plupart d'entre nous - que ce que l'Histoire en aura fait et l'Histoire est capable de transformer de micro-évènements en symboles incontournables. L'Histoire et son bras armé : les Médias.
Mais pour le coup, cet évènement était réellement un symbole fort, très fort. Sortant d'un cycle de lecture d'Erskine Caldwell j'en mesure encore davantage la portée tant l'ignominie dans laquelle les Etats-Unis blancs traitaient les Noirs, de manière officielle, était terrassante !

"Se déchausser quand même. Les chaussettes, noires. Le noir, ce n’est pas du deuil, c’est de la fierté. C’est une histoire sale, une sale histoire, une histoire qui vaut qu’on mette le point sur le i, celui de racisme, celui de ségrégation, qui vaut qu’on lève le poing en l’air. Gant noir."

Pas de doute, c'est bien le geste de John Carlos et Tommie Smith. Et tu le magnifies, Lobe, dans ton texte, c'est très beau. C'est comme dépoussiérer un joyau de valeur avec une plume de colibri. Délicat en diable.

Là, dans ce lien, des considérations intéressantes, navrantes et inattendues du troisième homme sur le podium, ce jour là à Mexico :

https://reseauinternational.net/lhomme-qui-navait-…

Tes textes en règle générale ne nous déçoivent pas, Lobe. Celui-ci moins que les autres, encore si c'est possible.

Pieronnelle

avatar 18/02/2018 @ 20:38:57
Vraiment poignant aussi l'histoire de ce troisième homme !
J'ai pensé a Abebe Bikila car il a été le premier noir à être champion olympique. Je ne me rappelais plus Mexico honte à moi, surtout en 68...
Plus je relis le texte de Lobe plus je le trouve magnifique !

Marvic

avatar 19/02/2018 @ 09:48:16
Une écriture intense, des phrases courtes où le lecteur se retrouve aussi essoufflé que le coureur ; un texte militant toujours aussi bien écrit .
J'avoue que je n'avais pas du tout anticipé la fin et cet héroïsme magnifique.
Superbe

Lobe
avatar 19/02/2018 @ 18:33:42
Poignant, sans mauvais jeu de mot puisqu'il s'agit de poing.....effectivement, que s'est-il passé dans la tête de ses leveurs de poing, au moment où ils sont montés sur le podium? Quel est le chemin, le parcours?
On ne s'y attend pas, à ce que ce soit "lui" (même si ils étaient deux), ça prend aux tripes, mais j'aurais aimé que le suspens dure un peu (oui je sais j'exagère! Une heure, pas plus!), j'ai eu un peu de mal avec le très délicat "malgré que", et, même si on retrouve ta délicieuse patte il n'y a pas le petit "supplément d'âme" de d'habitude, mais je reconnais être (avoir toi plus qu'avec quiconque) d'une exigence absolue!!
Bref je "ressens" que tu as un peu peiné, vrai ou tout faux?


Alors, tu es entre les deux: je n'ai pas peiné, j'ai rapidement trouvé mon fil, lu quelques interviews d'un coureur (celles de John Carlos sont les premières sur lesquelles je suis tombée), pour donner de la chair (la piscine, le bras un peu plié pour pouvoir se défendre au besoin). Mais! mais je l'ai fait un peu par-dessus la jambe, rassurée d'avoir trouvé si vite, que ça s'agence si bien, que les mots tombent sous les doigts, que les phrases courtes fusent sans rien demander. Donc oui, pas vraiment d'implication émotionnelle, par défaut de sang, sueur et larmes :)

(en revanche, je ne sais pas si tu as lu ceci (http://critiqueslibres.com/i.php/forum/…) - il se trouve que malgré moi, j'y ai mis, je crois, peut-être, pas mal de ce que tu appelles un supplément d'âme)

Pieronnelle

avatar 19/02/2018 @ 19:04:31
Et bien écoute (enfin façon de parler...) quand les choses viennent vite, s'agencent vite, que "les mots fusent sous les doigts" et qu'on n'a pas sué sang et eau pour les écrire , moi j'appelle ça un Don tout simplement :-)

Evaetjean
avatar 26/03/2018 @ 13:30:46
Au première ligne je m'attendais à l'entrée d'un accusé dans un tribunal (mon esprit fatigué sans doute) et en fin de compte la boxe. Texte surprenant et là aussi bien amené via un retour en arrière, sur un retour en arrière encore et encore. Merci pour ses jolies lignes.

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