Pieronnelle

avatar 06/11/2017 @ 20:36:08
Il prenait son café dans le petit bistrot en bas de chez lui. Il avait bien souvent changé d’adresses depuis toutes ces années écoulées après le départ de son quartier d’enfance. Changé d’adresses mais aussi de métiers ; il avait bourlingué dans plusieurs pays, participé à plusieurs entreprises politiques ou non ; son caractère s’était durci, voire aigri et il en avait voulu à la terre entière faisant des fixations sur certaines idéologies. De plus il ressentait une sorte de sentiment de victimisation se croyant incompris, persuadé qu’il était le seul à comprendre la Générosité que certains partis ou mouvements prétendaient, selon lui, s’accaparer. En fait il était comme un bouledog qui rumine cherchant soit à dévorer ce qui le heurtait soit à critiquer tout ce qui n’allait pas dans son sens ; une fragilité profonde intérieure qui s’était construite sur les déceptions, les envies avortées, les échecs ou ce qu’il croyait être des échecs, l’avait rendu vulnérable ce qu’il cherchait à cacher par des remarques cyniques, acides sur tout ce monde qu’ il avait du mal à comprendre ou à accepter ....
Il fixait le reste du café qui refroidissait dans la tasse ; une sorte de tristesse qu’il n’aurait jamais avouée s’était emparée de lui, provoquant cette courbure du dos et de la nuque qui le vieillissait alors qu’il n’était qu’au coeur de sa vie d’adulte.
Il sursauta, il avait cru entendre son nom...il se dit, ma parole j’entends des voix et cela le fit sourire amèrement.
De nouveau son nom ou plutôt son prénom !
Une main se posa sur son épaule et une voix de femme s’écria :
Mais c’est bien toi ?
Il n’eut pas besoin de se retourner car la femme s’installa en face de lui ; il la regarda étonné et elle éclata de rire.
Tu ne me reconnais pas ? Je sais bien qu’on ne s’est pas vu souvent mais quand même !
IL avait le sentiment totalement flou de reconnaître un visage familier mais impossible à identifier.
Il articula, mollement, un peu sur la défensive :
Non je ne vois pas...
Delphine !
Delphine?
Mais oui ta Delphine, enfin je croyais que je l’étais dit-elle malicieusement.
La...Delphine de...de l’école ?
Mais oui !
Et soudain tout s’éclaira dans sa mémoire et une onde de chaleur s’infiltra dans tout son être.
Je suis fou pensa-t-il...
Mais il la regarda soudain différemment, détendu et les souvenirs d’enfance jaillirent d’un seul coup comme une bouffée d’air pur.
Tu ne te souviens pas, dit-elle, on s’est revu une fois lors d’une manifestation d’étudiants, tu m’avais fait un signe mais on avait été emporté par la foule chacun de notre côté ; je t’avais reconnu tout de suite mais devant ton regard incrédule je n’étais pas réellement sûre que tu m’aies reconnue.
Alors ils se mirent à parler, de tout et n’importe quoi sur toutes ces années, évitant d’évoquer leurs vies sentimentales comme par pudeur, comme pour protéger ce sentiment unique qu’ils avaient connu pendant leur enfance.
Mais contrairement à lui, elle parla de ses expériences en politique, de ses engagements dans l’humanitaire ; elle était volubile comme lorsqu’elle était enfant et il se rappela son côté déluré qu’il aimait tant et qui l’avait bousculé un peu. En fait elle avait participé à des mouvements qu’il avait exécrés, fréquenté des gens qu’il détestait mais il se rendit compte, presqu’avec soulagement, qu’il n’en n’avait rien à faire. Il était fasciné par son visage si vivant et dont l’honnêteté éclatait jusqu’à l’éclabousser. Et il se sentit brusquement tout petit, un peu bête, comme dépendant encore d’elle et de toutes les bêtises où elle l’avait embarqué quand ils étaient enfants...

Et toi alors, dit-elle soudain, tu t’es engagé dans une cause, tu fais quoi exactement ? Je me rappelle que tu ne supportais pas l’injustice, tu voulais surtout qu’il n’y ai plus jamais de pauvreté et que tous les gens soient égaux.
Il la regarda interdit :
Vraiment ?
Ah, apparemment tu as dû oublier...
Et son visage mi figue mi raisin semblait aussi ironique qu’amusé.
Et il fut incapable de lui répondre quoi que ce soit. En fait d’un seul coup, il se fichait complètement de tout ça et c’était si nouveau pour lui qu’il fut un peu déstabilisé.
Elle s’en aperçu et s’adressa à lui avec beaucoup de douceur :
Je ne veux pas t’embêter avec ça ; c’est un peu mon défaut, je le reconnais, je veux tout savoir sur les personnes que je n’ai pas vues depuis longtemps et surtout celles qui me sont chères.
La fin de la phrase provoqua comme un boum dans sa poitrine et les battements de son coeur semblèrent dire : mais comment tu as pu passer à côté de quelqu’un d’aussi riche, d’aussi...bien ; ah cette notion de «bien» comme il l’avait honni ! Et comme soudain elle lui semblait si évidente !
Normal ,se dit-il, c’est ma Delphine, c’est bien de quelqu’un comme elle dont j’avais besoin pendant tout ce temps perdu à essayer de tout juger , de tout évaluer , de tout critiquer ce qui était différent de moi et à me raccrocher à toutes ces prétendues certitudes qui m’ont pollué la vie et qui tout d’un coup me semblent si superficielles !

Alors il pria, n’importe quel Dieu, pour que cette Delphine soit libre de pouvoir l’accompagner dans sa vie....

SpaceCadet

avatar 07/11/2017 @ 05:08:24
Aventureuse exploration en mode psychologique de l'évolution du 'personnage' présenté dans le texte initial. Le moins que l'on puisse dire c'est que ce texte intègre bien, allant jusqu'à les relier, les deux niveaux de narrations adoptés par Amaury. Un exercice périlleux, il me semble!

AmauryWatremez

avatar 07/11/2017 @ 09:35:44
Il y a des petites piques au début sur lesquelles je ne m'étendrai pas. Elles m'ont fait sourire.
Mon ironie et ma causticité sont plus une carapace de défense qu'autre chose car je suis toujours cet idéaliste mais je le cache bien car c'est pris pour de la faiblesse le plus souvent...
Je n'ai pas revu Delphine.
Hélas.
Je fus arraché à mon enfance mais je n'en parlerai pas ici.
J'en ai rencontré une autre. Myriam, à la faveur "d'amitiés" facebook...
Passionnée, excentrique, artiste, elle a été ma "correctrice", mon soutien, ma confidente, ma muse trois ans durant, elle m'a forcé à avoir plus d'exigence sur ce que j'écris.
Et elle m'a été arrachée aussi, étant morte il y a un an.
Je ne suis pas amer encore moins aigri mais la souffrance change beaucoup de choses. Derrière une carapace de causticité, il y a toujours un coeur qui bat.
J'ai toujours horreur des privilégiés, des salauds, des menteurs, des hypocrites et de l'injustice, je me suis mis en danger plus d'une fois dans ma vie contre...

Evaetjean
avatar 07/11/2017 @ 09:39:39
Et bien Pieronnelle quel rythme ! Tu as fais évoluer d'un coup les 2 personnages d'Amaury. Jolie rencontre que celle ci bien des années plus tard et jolie rencontre de ces 2 textes. Merci pour ce petit bonheur d'un instant :) !

Martin1

avatar 07/11/2017 @ 10:06:34
Il y a des petites piques au début sur lesquelles je ne m'étendrai pas. Elles m'ont fait sourire.


Hein, où ça?
Je plaisante. A un moment, je me suis frotté les yeux pour savoir si j'avais bien lu le début ; c'était assez drôle en fait.

Bien que Piero a dû un peu radoucir ses reproches, ça restait assez fort comme attaque et c'est assez drôle de voir quelqu'un dépeindre son adversaire sans que celui-ci puisse modifier quoi que ce soit au portrait qu'on trace de lui.
Bah, pour un de ses adversaires de débat, j'imagine que c'est d'assez bonne guerre, même si à sa place j'aurai peut-être retenu pour un autre jour l'idée de le comparer à un bouledogue.
En tout cas, il y avait de la franchise, et donc, par voie de conséquence, un peu de courage.

Pour ce qui est du texte, je trouve que le dialogue est pertinent, on a envie d'aller jusqu'au bout, le malaise du personnage principal et la sincérité de Delphine étant bien senties et j'aime bien quand tu dis qu'elle avait fréquenté des milieux qu'il abhorrait mais que cela lui était égal, parce qu'il y a vraiment une part de ça dans le sentiment amoureux. Ce n'est pas le coup de "fermer les yeux sur ça" c'est qu'en fait on n'est incapable d'y prêter une quelconque attention.

J'ignore si une rencontre entre les deux protagonistes, dans la vie réelle, après des années, aurait vraiment créé cette atmosphère car tu as introduit une certaine opinion sur les personnages, qu'il n'appartiendrait qu'à ceux qui ont connu Amaury et Delphine de valider ou non. Peut-être l'aigreur d'Amaury n'est qu'une impression issue de ses opinions politiques et de sa manière de les exprimer. Personnellement, je sais que certaines personnes ne sont pas exactement elles-mêmes en débat, parce qu'elles y voient une sorte de compétition, et donc oublient momentanément ce qu'il y a chez elles de douceur et d'empathie. Moi je peux tout à fait comprendre ça.
Mais ce n'est pas un défaut du texte, Piero, car tu es libre de tes choix d'écriture et de construction.

En définitive, j'ai bien aimé ce texte, merci!

AmauryWatremez

avatar 07/11/2017 @ 10:41:51
Je réponds à Martin.
Mon aigreur ?
Cela m'étonne toujours les personnes qui s'improvisent psychologues à distance, extralucides en quelque sorte. C'est un exercice auquel je ne me livrerai pas.
C'est dommage ça tourne à l'attaque personnelle alors qu'au départ il me semble qu'écrire mon premier texte démontrait mon absence justement d'aigreur, sinon comment aurais-je pu l'écrire ? Réfléchissez juste deux secondes à ce point.

AmauryWatremez

avatar 07/11/2017 @ 10:44:38
Quant à mes opinions politiques, je ne "roule" pour personne et suis de droite, hé oui. Et donc ? Dans un pays où la pluralité d'expression d'opinions, y compris de droite, j'en ai le droit sans être contredit par des analyses psys un peu risquées.

Pieronnelle

avatar 07/11/2017 @ 11:02:54
Eh là, c'est une fiction hein ! Si Amaury n'avait pas présenté son propre texte de cette façon je n'aurais jamais écrit le mien de cette manière. Je ne connais pas Amaury en dehors de CL, ça m'a amusée d'imaginer des retrouvailles avec Delphine ; à priori on n'est pas censé savoir si ces souvenirs d'amours enfantines sont autobiographiques...Et ce qui m'a intéressée c'est la confrontation entre deux personnes ayant connu des parcours différents et surtout la relativité des engagements politiques ou non face aux sentiments comme l'a souligné Martin.
Je n'ai jamais tenté de faire du vrai, ce sont les mots utilisés par Amaury au début de son texte qui ont provoqué un déclenchement chez moi (avec une petite satisfaction je l'avoue :-) pour essayer d'imaginer un personnage qui aurait pu effectivement écrire un texte "tonitruant plein de bruit et de fureur, de cynisme et de dérision profonde" ; enfin j'ai même été un peu soft non ? (je plaisante...) ; personnage capable de tendresse et de nostalgie que j'ai voulu rendre à la fin du mien face à la Delphine de l'enfance.
Pour le "bouledog" Martin, je me suis simplement reportée à certains échanges anciens...oui là c'est une pique je l'avoue :-)
A dire vrai j'étais vraiment contente de la participation d'Amaury à cet exo alors le fait qu'il ne veuille pas commenter les textes des autres, donc participer à des échanges communs, m'a mise un peu en colère :-(
Et donc quelques piques, qui l'ont apparemment fait sourire (y aurait-il du vrai ?:-) mais qui m'ont un peu soulagées...
Merci pour vos commentaires et à la surprise de l'intervention de Spacecadet...


AmauryWatremez

avatar 07/11/2017 @ 11:13:10
Cela m'a fait sourire car c'est de bonne guerre en somme quoi qu'un peu injuste.
J'ai hésité à intervenir sur les textes des autres car craignant des réactions comme celles de Martin, mais ce n'est pas très grave, c'est de l'écume.

Pieronnelle

avatar 07/11/2017 @ 11:49:20
Cela m'a fait sourire car c'est de bonne guerre en somme quoi qu'un peu injuste.
J'ai hésité à intervenir sur les textes des autres car craignant des réactions comme celles de Martin, mais ce n'est pas très grave, c'est de l'écume.


Et pourquoi craindrais-tu des réactions ? Amaury, il s'agit simplement d'entreprendre quelque chose en commun, là en occurrence échanger sur des textes écrits par des personnes interessées par l'écriture, ce qui ne peut être qu'enrichissant non ? On n'est pas là pour s'évaluer, se juger, mais pour se connaître par ce moyen qu'est l'amour des livres et de l'écriture. Ca demande simplement d'accepter de donner et de recevoir...

Martin1

avatar 07/11/2017 @ 11:54:14
Je réponds à Martin.
Mon aigreur ?
Cela m'étonne toujours les personnes qui s'improvisent psychologues à distance, extralucides en quelque sorte. C'est un exercice auquel je ne me livrerai pas.
C'est dommage ça tourne à l'attaque personnelle alors qu'au départ il me semble qu'écrire mon premier texte démontrait mon absence justement d'aigreur, sinon comment aurais-je pu l'écrire ? Réfléchissez juste deux secondes à ce point.


Et toi lis mon commentaire.
Tu l'as visiblement lu en diagonale.
J'expliquais en quoi l'aigreur qu'on t'attribuait ne pouvait être qu'une impression chez ceux qui te lisent

Martin1

avatar 07/11/2017 @ 12:02:25
Ok. Petit malentendu avec Amaury. On l'a réglé par MP. Il avait lu trop vite, ce n'est pas grave

Pieronnelle

avatar 07/11/2017 @ 12:03:18
Je réponds à Martin.
Mon aigreur ?
Cela m'étonne toujours les personnes qui s'improvisent psychologues à distance, extralucides en quelque sorte. C'est un exercice auquel je ne me livrerai pas.
C'est dommage ça tourne à l'attaque personnelle alors qu'au départ il me semble qu'écrire mon premier texte démontrait mon absence justement d'aigreur, sinon comment aurais-je pu l'écrire ? Réfléchissez juste deux secondes à ce point.



Et toi lis mon commentaire.
Tu l'as visiblement lu en diagonale.
J'expliquais en quoi l'aigreur qu'on t'attribuait ne pouvait être qu'une impression chez ceux qui te lisent

Très juste !

AmauryWatremez

avatar 07/11/2017 @ 12:08:16
Au moins cet échange me rappelle l'école du parc de l'Aulnay de Vaires

Lobe
avatar 10/11/2017 @ 12:56:32
Moi je suis heureuse de voir que l'espace Vos Ecrits rende possible un échange entre un texte d'Amaury sur son enfance, qui effectivement donne à voir des aspects intimes de sa trajectoire (que j'ai l'impression d'avoir déjà lu dans d'autres de tes textes, mais je n'arrive plus à trouver lequel exactement...), et la verve joueuse de Piero. J'ai l'impression que de part et d'autre il y a du respect - même si le trait est un peu forcé pour le personnage masculin (mais, en contrepartie, le féminin est presque trop solaire), ça permet de typifier une certaine approche de la vie. Une vraie fiction qui s'assume, en somme ;)

Nathafi
avatar 11/11/2017 @ 10:07:15

Ici on perce la carapace, bien sûr qu'en tout être il y a un coeur qui bat ! Nous n'en sommes pas encore à l'ère des créatures robotisées sans états d'âme !
Jolie idée que ces retrouvailles secrètement désirées, l'homme abîmé et la copine d'enfance qui apporte une bouffée d'oxygène et un rayon de soleil !
Bien vu Piero !

Tistou 12/11/2017 @ 10:02:18
Et bien moi je suis ravi que le hasard du tirage au sort ait fait succéder Pieronnelle à Amaury, et encore plus peut-être qu'Amaury se soit joint. Parce qu'il avait disparu, parce qu'en certains moments importants pour moi (je pense en particulier à l'exercice en commun "Bohain") il avait déjà répondu présent et que ... les propos qu'on tient en numérique traduisent peut-être imparfaitement (très, à mon envie) l'être réel que nous sommes.
Amaury vs Pieronnelle donc. Quelle affiche ! Qui n'a pas déçu.

Amaury dans son texte initial nous livre des confidences intimes et Pieronnelle dans sa suite, faussement agressive, se retrouve à souhaiter en fait le meilleur du monde à Amaury. Scénario improbable, scénario idéal.

Pieronnelle nous fait du Pieronnelle là où Amaury n'avait pas forcément fait de l'Amaury, et c'est très bien fait et ce serait regrettable qu'Amaury ne passe pas sur les détails pour s'apercevoir qu'au fond c'est une déclaration de bonheur que lui fait Pieronnelle.
Amaury trop susceptible. Pieronnelle trop entière. Regardons au-delà du premier degré et on s'apercevra qu'à l'instar de la participation inattendue d'amaury l'association des deux a produit du sens. et du beau sens.

Merci à tous les deux !

Pieronnelle

avatar 12/11/2017 @ 11:05:12
Aah merci Tistou ! Tu as parfaitement compris mon intention !
"Declaration de bonheur pour Amaury" ça m'a un peu déçue que Amaury ne l'ai pas sentie se concentrant sur les quelques "piques" qui n'étaient là que pour mieux rebondir vers "l'autre face" plus tendre et romantique...
Merci aussi aux autres commentaires qui, je pense , ont intégrés aussi mon intention, de façons plus ou moins différentes, selon les sensibilités.

Marvic

avatar 13/11/2017 @ 11:31:35
Je l'ai lu comme une fiction sans chercher à connaître le "vrai" du "faux". J'ai trouvé moi aussi l'idée de ces retrouvailles excellente ; cela donne un beau texte avec beaucoup d'émotions.

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