Evaetjean
avatar 06/11/2017 @ 17:10:48
http://critiqueslibres.com/i.php/forum/…

- Jo ? Je ne t’ai jamais demandé mais pourquoi n’y a t’il pas de photos de toi avant tes 7 ans environ ?
- Si… Si, si, si tu m’as déjà posé la question et je t’ai déjà répondu qu’elles étaient parties dans un incendie. C’est dommage tu aurais peut-être pu finir de recouvrir le fauteuil de gauche avec !

« Ô souvenirs ! Printemps ! Aurore !
Doux rayon triste et réchauffant !
- Lorsqu’elle était petit encore,
Que sa sœur était tout enfant… »


Soudain le regard de Joachim se voila et s’envola. D’un seul coup, ce poème lui martelait le cerveau ! Trop de Victor Hugo, trop de Victoria et ses blablas futiles, trop de photos étalées partout. Mais il savait qu’il en restait une qui avait survécu au feu ravageur. Une photo sans chichi, sans sourire forcé. Une simple photo sur la simplicité d’un instant, d’un autrefois.

- Jo ? Jo où vas-tu ?
-Victoria… N’est-il pas possible que je bouge un orteil sans que tu me demandes pourquoi !? Tu regardes tes photos et as, manifestement, l’envie de refaire la déco du salon… moi je m’occupe de mon article et, parfois, je me lève pour aller là où mes pas me portent ! Puis-je ou dois-je avoir ton accord à l’avance ?
- Tu es ronchon Jo, lança Victoria. Je n’aime pas ça mais ce soir je suis d’humeur suffisamment nostalgique pour te le pardonner ! Alors va ! Je t’autorise, dit-elle en riant.

Le débat était clos et les pas de Joachim le menèrent dans leur jardin. Avant de sortir il fit un détour par la poche droite de son manteau dans laquelle il glissa la main pour en ressortir son portefeuille. Il se trouvait dans ce morceau de cuir, calé entre son permis et sa carte d’identité, la seule et unique pièce à conviction qui avait traversé le temps sous la forme d’un instantané.

Il avait peu de secret pour Victoria. Du moins il n’en avait qu’un seul ! Un secret devenu celui de la famille au grand complet. Il avait fait comme tout le monde, le gardant tapis au fond de lui. Et ce secret à lui seul expliquait peut être bien sa phobie des photos. Son dégoût de ces instants figés, aussi délicieux que douloureux, que sa mère avait jeté dans un feu et, avec eux, tout ce qui lui avait appartenu… Son prénom y compris.

Les yeux posés sur l’horizon il l’extirpa du fond de son portefeuille… un peu jauni par le temps cette photo n’avait pas connu les flammes et pourtant elle lui brûlait le cœur.

Il était là, à genoux sur un canapé, les yeux rieurs, une brosse victorieuse à la main… a côté de lui, assise au sol sur des coussins, sa mère posait une main sur sa tête recouverte d’une montagne de couettes et de barrettes. Elle riait. En se concentrant un peu il l’entendait ce rire. Le rire de sa mère et le zozottement de sa sœur qui leur disait de ne pas « bouzer ». La photo était un peu de travers mais à 5 ans on est rarement un as de la photographie. Le passé l’amena sur les contrées de l’un de ces instants magiques où chacun prenait une moitié de la chevelure de leur mère pour expérimenter diverses sortes de coiffures. À 3 ans on savait mettre des barrettes à genoux sur un canapé, à 5 ans on savait faire des couettes et des souvenirs sur papier glacé.

Il regarda Victoria par la fenêtre. Elle tenait une photo qu’elle admirait en faisant la moue. Elle ne savait pas qu’il n’était pas le « grand frère » de la famille. Elle ignorait totalement qu’il avait été heureux et insouciant comme on l’est enfant. Elle n’avait jamais entendu le vrai rire de sa mère, celui qui vient du cœur. Non, en fait, elle ne connaissait pas cet « avant » qui lui faisait mépriser ces souvenirs imprimés sur papier. Et avant ce soir, avant qu’elle n’étale tout ainsi, il n’avait pas compris non plus et s’était inventé une raison qui lui convenait mieux… Où du moins qui convenait mieux à ce lourd secret !

D’un simple geste il ouvrit la porte, rentra, lui tendit son souvenir :
- Tiens ! Il te manque celle-ci.
Elle le regarda, surprise, la photo jaunit entre les doigts et des questions pleins la tête. Elle se tût, le visage de son mari lui disait que le temps n’était pas aux questions. Elle la posa délicatement sur l’accoudoir du fauteuil gauche.

Il retourna à son bureau de bois blanc… elle s’appelait Lola… s’assit… elle allait avoir 9 ans... replongea dans son encyclopédie… elle aimait Victor Hugo... refermant la porte de son passé.

Tistou 06/11/2017 @ 22:03:35
Tu as fait le choix, Evaetjean, de rester totalement dans le ton et le style du texte initial. Et c'est réussi. Jusqu'à ajouter un extrait de poème toi aussi, de Victor Hugo.
Et tant qu'à faire tu restes dans l'émotionnel puisqu'un secret de famille enfoui est révélé. (Ca ne te rappelle pas les "Mille Mains", ceci ? Et notamment ta façon de continuer l'histoire telle qu'elle s'est présentée à toi ? Tu verras que pour ce qui me concerne j'ai choisi un autre biais )
Tu avais tort de penser que ta suite n'était pas à la hauteur. Elle l'est et j'espère qu'elle t'aura divertie un temps ...

Pieronnelle

avatar 06/11/2017 @ 22:35:50
C'est vraiment un joli texte, effectivement complètement dans la continuité du précédent ; ce secret de famille douloureux est très émouvant et d'un seul coup donne un éclairage différent sur le Jo énigmatique de Martin. J'aime beaucoup qu'il lui donne à la fin la photo jaunie et qu'elle la pose sur le fauteuil sans rien lui demander par pudeur et aussi par tendresse et délicatesse. Poème bien choisi en introduction et qui apporte une note encore plus nostalgique et...douloureuse.

SpaceCadet

avatar 07/11/2017 @ 03:51:07
Habile plongée dans la psychologie de ce Joachim autour duquel Martin avait laissé planer quelques zones d'ombres (le personnage de Victoria m'a semblé un tantinet hésitant). Plongée dans un passé douloureux. Une suite trempée de tristesse mais qui reste bien en ligne avec le texte initial et qui, sauf erreur, semble avoir été conçu en vue d'une suite.

Lobe
avatar 10/11/2017 @ 12:39:38
Un beau texte encore hanté par la mort. Oui, il pourrait y avoir une suite : comment Victoria, à partir de cette photo un peu croche, pourra dénouer les points d'ombre du passé. C'est vrai qu'avoir une histoire comme celle-ci peut faire développer un amour pour Victor Hugo, qui a eu son lot de douleurs familiales. Pfiou.

Nathafi
avatar 11/11/2017 @ 09:54:55

Le secret de Jo, le pourquoi de sa phobie des photos, c'est bien pensé et le texte est dans la continuité du premier. Tu as su maintenir la dose de mystère, et le ressenti du lours passé est bien reflété.
Merci Evaetjean

Martin1

avatar 11/11/2017 @ 15:58:52
J'aime bien cette suite,
C'est une très bonne idée d'approfondir un personnage en mettant en avant son passé! Il donne un nouvel éclairage sur le personnage sans effacer ce qui a été fait avant
Ton texte ne manque pas d'humour d'ailleurs!
Et la transition entre Victor Hugo et le passé est très habile!
Merci Evaetjean!

Garance62
avatar 16/11/2017 @ 19:38:35
C'est très beau ! C'est bien mené, bien trouvé, bien écrit.
Ça me plait. C'est ainsi l'écriture, un tableau, une musique... ça plait plus ou moins.
Là ça me plait plus ! :)
Au plaisir de te relire Evaetjean !

Marvic

avatar 17/11/2017 @ 11:18:04
Une suite parfaite, même unité de lieu, de personnages, de situation.
Beaucoup de douleur aussi mais je retiens le dernier geste qui pour moi est un acte d'amour, donner la photo "cachée", premier pas vers la révélation d'un secret de famille à la femme qu'il aime.
Très beau texte.

Evaetjean
avatar 17/11/2017 @ 16:23:13
Merci beaucoup à vous toutes et tous :)

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