Martin1

avatar 06/11/2017 @ 15:56:15
https://critiqueslibres.com/i.php/forum/…
Comme l’eau des cascades, le temps s’écoulait.
Les fleurs, devant le seuil, se faisaient plus rares ; les amis prenaient de la distance. Il y avait le manque de conversation ; les soucis qui leur sont propres. Leurs enfants, leurs parents, leurs métiers, les conseils sans lendemain... En la demeure de Pierre et Clémentine, l’isolement et le silence finissaient par s’établir, mais de manière plus douce que l’on n’aurait imaginé. Certains amis revenaient, semblant se souvenir soudain qu’il y avait une femme, là, de l’autre côté de la rue, qui avait besoin d’eux même si elle ne le savait pas. Il y a de ces amitiés qui renaissent à chaque rencontre, comme au premier jour, même après un an, même après dix ans.
Dans la journée, Pierre devait s’absenter, pour le travail bien sûr, et parfois pour rejoindre des connaissances, mais il ne revenait jamais tard. A son retour, il retrouvait sa compagne, non loin de là où il l’avait laissée, parfois au même endroit. Avait-elle bougé ? Il l’espérait, il lui parlait un peu, et quelquefois, devait insister pour qu’elle sorte avec lui. Elle refusait souvent.
Pierre était là, toujours ; ses yeux, un peu tristes, parlaient souvent à sa place. Ils semblaient dire : « Tu ne veux pas parler ? Cela me va. Je ne suis pas un homme à beaucoup parler non plus. » Et c’était vrai.
Mais il y avait les petits tracas dont la vie est toute faite. Pierre en assumait le plus possible, mais cela lui débordait, et Clémentine s’en aperçut. Elle prit sa part, bien sûr, et chacun espérait que cela leur redonnerait le goût de la vie. Elle restait au foyer ; Pierre ne voulait pas la forcer à aller travailler, pas tant qu’elle n’en aurait exprimé le souhait de vive voix. La cuisine, la couture, la lingerie, le rangement, toutes ces petites occupations qui rythment une vie équilibrée, non sans la rendre un peu pénible ; cela serait, pour un temps peut-être, son quotidien.
Lorsqu’elle préparait quelque chose de succulent pour lui à table, Pierre était content car il songeait qu’elle se dépensait pour quelque chose pendant son absence. Il était alors de très bonne humeur, et lui parlait de choses et d’autres le soir, sans toujours attendre de réponse. Et avant de partir, le lendemain matin, il laissait, sur la table de salon, le vase de faïence garni de tulipes, et un petit mot simple où il l’informait de ce qu’il pensait acheter au marché après le travail, où il ajoutait qu’il l’aimait très fort, et que le voisin avait un nouveau labrador qui aboyait un peu soudainement.
Et ces petits graviers, sur la route longiligne que suivait Clémentine, finissaient par attirer son intérêt, et susciter des attentions particulières. Une fois même, Pierre la convainquit de sortir dans un petit restaurant à quatre pas de là. Ce n’était pas grand-chose. Mis-à-part l’entrecôte qui lui semblait manquer de tendreté, le repas était assez correct. Il avait poussé l’audace jusqu’à lui faire goûter un excellent vin d’Alsace, et lui dit qu’il lui semblait qu’en une gorgée, il ressentait tout ensemble, la vigne des coteaux, le parfum des forêts noires, et le vent doux qui se heurte sur les flancs des Vosges. Au dessert, elle rit un peu ; la discussion retomba vite, mais dans son for intérieur, il croyait avoir accompli un petit exploit.
Le lendemain, elle était tombée malade. Il crut à une indigestion, ce qu’il ne se serait pas pardonné. Mais le médecin diagnostiqua un état grippal, bénin. « Tout est affaire de patience » avait-il dit. Oui, tout est affaire de patience. Bientôt, tout redeviendrait comme avant. Il le pensait. Il le savait.
Le temps passait encore. Et ailleurs, quelque part, de plus en plus loin de là, une cascade continuait à nettoyer des pierres.

Evaetjean
avatar 06/11/2017 @ 16:50:47
Superbe... Voilà j'ai pas d'autres mots !

Très belle suite sur l'éventuel "reprise" d'un quotidien... j'aime beaucoup ta dernière phrase qui en dit long, enfin qui me parle beaucoup dans tout les cas.

Merci pour ce superbe (et oui j'ai dis que je n'avais pas d'autres mots) texte.

Pieronnelle

avatar 06/11/2017 @ 23:16:28
Très beau ! Très vrai et subtil dans la description des moments du quotidien et des rapports plein de tendresse et d'amour ; vraiment une suite qui reprend je trouve l'esprit dans lequel Garance a écrit son texte. Il me semblait qu'à la fin du sien il y avait une étincelle d'espoir lorsque Clémentine pleure (ah ce prénom qui est celui de ma petite fille !:-) , que tu reprends à la fin du tien par cette superbe dernière phrase ! Bravo !

SpaceCadet

avatar 07/11/2017 @ 03:35:28
Martin, on sent fort bien l'attente, la longue attente, la patience aimante du compagnon et le temps qui s'écoule si lentement. Le texte d'origine n'était pas très spécifique, tu t'en sort fort bien avec cette suite.

Nathafi
avatar 11/11/2017 @ 09:08:44

L'attente de la renaissance... ça me rappelle l'histoire de mon grand ami, tombé en anorexie, malheureux comme il n'est pas permis, et qui aujourd'hui bien heureusement,, va mieux !
Ne jamais lâcher, c'est ce qu'il faut se dire, beaucoup d'attention, de petits gestes qui semblent futiles, mais qui peuvent prendre une importance capitale... On peut penser aussi à la douleur des "aidants", avec ton texte, Martin.
Merci pour cette jolie suite, toute en délicatesse et en émotion.

Tistou 11/11/2017 @ 18:37:01
Martin1 s'est coulé dans les habits de Garance. (Comme je n'ai jamais vu Martin, je me demande s'il n'y est pas trop à l'étroit ? Ce n'est pas une géante, Garance !)
Et à mon avis ce n'est pas si facile de se couler dans le mode Garance ; un mode très particulier. Tout de délicatesse et de sensibilité. Féminin en diable.
Et Martin s'en sort bien. On poursuit la petite saga de Clémentine et Pierre, en mode doux-amer, bien sûr, sur le fil du rasoir, un rasoir qu'on craint à un moment de découvrir tranchant ...
Néanmoins, l'inconvénient, je pense, c'est que le style de Martin est moins "féminin" que celui de Garance et moins fait pour les petits rien de l'existence. Ces petits rien qu'on croit insignifiants et qui se révèlent plus tard (trop tard bien sûr) pourtant essentiels. Le style de Martin est plus dans le déroulé de faits, de faits qui font histoire.
Du coup on a davantage une suite de l'histoire qu'une dentelle qui crée l'ambiance. Il me semble ? Et ce n'est pas une critique. Enfin si ! L'ensemble de ce que je viens d'écrire est une critique mais pas une critique de Martin !!

Marvic

avatar 17/11/2017 @ 11:37:27
Garance et Clémentine, Marin1 et Pierre, deux récits d'un même drame, c'est très bien fait, très juste.
Oui, il faut de la patience, de l'amour pour continuer une vie douloureuse, pour continuer à espérer, à soutenir, à être présent, à oublier sa propre souffrance de voir celle ou celui qu'on aime malheureux.
Sensible, très bien vu et très bien fait.

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